Girl, roman d'Edna O'Brien

Ô femme-enfant au corps dépecé, à la parole confisquée que l’écriture d’Edna O’Brien ressuscite dans une langue où se mêlent réalisme et poésie, dialogues et récit et où le rythme épouse souvent la course pour la survie. Un roman de la résistance. Un roman aux couleurs pourpres de sang. Un roman de la lumière enténébrée

Avril 2014 : 276 lycéennes de 12 à 16 ans sont enlevées par Boko Haram au Nigeria (Chibok). Pendant trois ans la romancière irlandaise Edna O’Brien a mené une "enquête" (elle a interrogé des ex-captives, a rencontré des médecins, des représentants d’ONG, des religieux et des religieuses). En s’emparant de cette tragédie, elle rend lisible l’indicible en épousant le point de vue de la jeune Maryam (la madone noire). Elle invite ainsi le lecteur à suivre le chemin de croix de cette adolescente depuis son enlèvement jusqu’à son retour -où commencera d’ailleurs un autre enfer… Ô femme-enfant au corps dépecé, à la parole confisquée que l’écriture d’Edna O’Brien ressuscite dans une langue où se mêlent réalisme et poésie, dialogues et récit et où le rythme épouse souvent la course pour la survie.

Écoutons ce monologue bouleversant, celui d’un destin brisé, celui de victime sacrificielle, incarnée désormais dans le Verbe ! Mais un verbe qui sait garder intact l’émerveillement devant une étoile ou un insecte sur le mur des supplices.

« J’étais une fille autrefois, c’est fini. Je pue. Couverte de croûtes de sang, mon pagne en lambeaux. Mes entrailles, un bourbier » Un tel incipit frappe comme un uppercut émotionnel !.En quelques mots simples et glaçants le hurlement oppose un « avant » que l’on suppose lumineux (emploi de l’imparfait et constat sans appel « c’est fini ») à un « maintenant » purulent et irréversible ! (emploi du présent, champ lexical de l’avilissement, de la putréfaction).

Un avant revisité au cours du récit, par des flash-back (le dancing, les yeux du frère Youssouf, l’amour des parents..) qui, - échappées de lumière-, sont le contrepoint à l’horreur du quotidien. Un quotidien fait de tourments, d’humiliations -l’enlèvement à l’école, les tâches et prières imposées, les viols, les grossesses, les mariages avec les djihadistes. Et surtout cette détestation de soi. Et pourtant -malgré les yeux qui saignent, malgré la dislocation de l’être - quelle ténacité quel acharnement à se  " reconstruire" ! Une fuite avec son bébé Babby, une course contre la montre  ; si frêle si fragile et pourtant si courageuse pour affronter l’inconnu le plus périlleux (le troupeau a fui vers où l’herbe est plus tendre, a fui le carnage et le fléau) et parfois la tentation d’en finir ...Interrogée à un poste militaire Maryam résume en un paragraphe saisissant tout ce qu’elle a enduré, paragraphe scandé par « je dis » « je raconte » « je décris ». Mais l’aveu « je ne dis rien des sauvageries dans la maison Bleue » (en écho plus tard à sa mère « ne me demande rien » et face au psy « je lui dis des choses pour ne pas lui dire des choses ») prouve que la romancière fait de Maryam le sujet de sa propre vie : la jeune fille (girl) dira ce qu’elle veut bien dire ; en revanche la narratrice Maryam aura fait du lecteur son unique complice et ne lui aura rien épargné ; la trivialité toutefois est bannie dans le rendu de scènes au réalisme foudroyant : ainsi les viols et leur sordidité sont vécus de l’intérieur « j’ai eu l’impression d’être poignardée et encore poignardée » « une boucherie s’accomplit en moi » « nous étions trop jeunes pour savoir ce qui s’était passé  ou lui donner un nom » « j’ai dit au revoir à mes parents et à tous ceux que je connaissais » Déchirure fêlure indélébiles !

Dans l’avant-dernier mouvement (retour au village dans la famille) Maryam doit affronter une réalité insoupçonnée : elle, la victime, est désormais une coupable : l’Oncle la mère les habitants tous la méprisent (n’est-elle pas la femme du bush celle par qui le scandale est arrivé, elle la responsable de la mort du père et du frère, elle qui désormais souille la communauté ? Figée au même endroit où l’avait attendue vainement le père, elle attend Babby cet enfant confisqué et voué à disparaître (comme ces agneaux qui bêlent leurs derniers souffles en allant vers l’abattoir)! Mais par un « retournement » de situation, Maryam accueillie au couvent, pourra contempler un ciel, dôme d’or de bout en bout d’un éclat si vif qu’on aurait dit que le monde était au seuil d’une nouvelle création.

À la fin du roman -qui est aussi la fin d’un parcours tortueux et torturant, Maryam peut saluer l’Aube nouvelle. Inscrivant son destin dans celui de l’univers tout entier, n’accède-t-elle pas au panthéon des héroïnes de tragédie qui ont marqué la littérature ? Un vers des Troyennes d’Euripide -cité en exergue- le prouverait aisément !!

 Par-delà le cas particulier de Maryam, n’est-ce pas l’ensemble des jeunes femmes bafouées salies violées qui est convoqué dans ce cri d’effroi face à la barbarie sanguinaire ?Et c’est bien le viol en tant qu’arme politique, en tant que monnaie d’échange contre de la nourriture, « le rapport au monde le plus immédiat de l’enfer décrit » que fustige la romancière. D’ailleurs elle dédie son roman « aux mères et aux filles du Nord-Est du Nigeria »

« on n’a pas le pouvoir de changer les choses » confie la mère, résignée « parce qu’on est des femmes »

 Un roman de la résistance où s’enchâssent plusieurs récits (mis en italique) ceux de John-John, Buki, Madara, Esaü, Rebeka, Daran comme autant de témoignages de l’humiliation de l’espoir et de la résilience ; un roman où des rites tels que l’exorcisme -confié d’ailleurs à une sorcière- côtoient des croyances ancestrales dans une perspective animiste -ne serait-ce que par l’interpénétration fusionnelle des règnes et des espèces…

 Un roman aux couleurs pourpres de sang

Un roman de la lumière enténébrée

Un roman à « la sombre splendeur » (cf 4ème de couverture)

 

Traduit de l'anglais (Irlande) par  Aude de Saint-Loup et Pierre-Emmanuel Dauzat 

Sabine Wespieser  Éditeur

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