«Casting sauvage» roman d'Hubert Haddad (Zulma)

En superposant différentes époques, et par un jeu subtil d’analogies et de résonances, Hubert Haddad nous entraîne dans les plis et replis de Paris – où l’on se consume de famine et de solitude – aux côtés de Damya qui en chorégraphie l’espace et le temps.

Une écriture poétique qui s'irise et se diffracte en ondes musicales, une volonté de réenchanter le monde désenchanté, en s’inspirant de légendes, de la dure réalité ou de son propre vécu, orchestrer toutes les formes d’expression artistique, nous impliquer aussi dans son engagement, telle est la démarche de Hubert Haddad poète essayiste nouvelliste et romancier. Dans Casting sauvage il nous invite à écouter un chant de la Douleur, de la Vie et de la Mort. En superposant différentes époques, et par un jeu subtil d’analogies et de résonances, il nous entraîne dans les plis et replis de Paris -où l’on se consume de famine et de solitude- aux côtés de Damya qui en chorégraphie l’espace et le temps.

Mouette à l’aile cassée,  Damya arpente les rues de Paris à la recherche de figurants pour l’adaptation à l’écran, de La Douleur de Marguerite Duras, (allusion au film d’Emmanuel Finkiel?). Ils "incarneront" les "déportés" au retour des camps en 1945. Casting sauvage que ce rabattage : il faut traquer la gent efflanquée des foules. Paris concentre précisément toutes les fragilités et une diversité de migrants dans ses entrelacs de vies chaotiques. Paris concentre aussi toutes les époques plus ou moins mortifères (à chaque époque ses déportés)Et par des fondus enchaînés, se superpose au maillage topographique celui des histoires individuelles et de l’Histoire -dont l’attentat de novembre 2015. Damya en fut victime : elle ne pourra plus jamais danser - elle ne pourra pas interpréter le rôle de Galatée conçu pour elle par le chorégraphe Egor exilé de Bosnie. Un corps lacéré comme déchiqueté, une douleur qui peut abolir la parole et murer l’être devenu souffrance et suffocation. Or c’est précisément ce qu’éprouvait Marguerite Duras dans l’attente d’un improbable retour (La Douleur). Pour Damya la recherche de figurants se double de la quête de cet Autre, sans nom, rencontré rue de l’Equerre puis par fol hasard une deuxième et troisième fois ; sa voix rieuse et la couleur cendrée de ses yeux elle aurait dû les retrouver… mais c’était avant la chute, avant le soir de l’attentat...

Paris est assez vaste pour accueillir tous les déportés du monde. Au cours de ses déambulations Damya rencontre des personnes en déshérence, aux destins contrariés ; voici surtout Amalia Nathaniel le jongleur filiforme le danseur polonais, l’étudiante Rachel, Alysson, et un ex-détenu. Échanges fugaces certes mais les regards croisés et l’empathie leur confèrent une dimension quasi mythique. Le roman fait alterner ces rencontres dans des contextes précis (avec leurs ambiances leurs remugles et leurs cris étouffés), des tranches de vie (celle de Matheo Lothar, Egor ou Lyle), et les pauses traversées de souvenirs d’obsessions torturantes pour Damya, impasse des Sabres. A cela s’ajoutent des effets spéculaires : à la quête erratique de Damya le jour, (cette battue incessante à travers la ville) répond en écho le cheminement nocturne d’Egor après les répétitions au Théâtre-Danse de la Nation. Quête morose et marche inquiète ! Aux "images"  de la détresse humaine bien ancrée(s) dans le réel répondent des images fantomatiques que le flux et reflux de la mémoire charrie avec plus ou moins d’impétuosité et qu’illustrent, entre autres, le personnage de la noyée : Amantha -la femme aimée de Matheo-, Damya/Ophélie qu’Egor croit voir surgir dans son abandon à l’averse, ainsi que toutes les références au théâtre de Shakespeare ou à la poésie de Rimbaud. Parallèlement nous assistons à la reconstitution d’une partie intérieure de l’ancienne gare d’Orsay, aux studios Larm & Crew- et vers la fin du roman ce sera le tournage gare de l’Est, de la Scène attendue, celle du retour des déportés ! On sait le réalisateur intransigeant avec sa manie de véracité qui tétanise le plateau. Lyle planificatrice ubiquitaire en est horripilée. Pour ce qui est de la  "vraisemblance"  à tout prix, elle semble être le porte-parole de l’auteur la figuration ne sera que défiguration car on ne figure pas la douleur avec des figurants. Et le casting sauvage pour lequel elle a a embauché Damya, est lui aussi un comble d’artifice : on abuse les innocents avec des leurres et quelques sous. Les voici au final ces "figurants/déportés" Ils n’arrivent ni d’Auschwitz ni de Mauthausen mais des rues désemparées de Paris allant avec une retenue de bon aloi dans les pas perdus des déportés ; leur figure de perdition est celle des rues des couloirs de métro des halls de gare des lisières et des confins urbains….

Le roman procède aussi par variations : des événements d’abord mentionnés tels des flashs seront repris amplifiés jusqu’à devenir "scènes "  : ainsi des attentats de novembre 2015 ou de la rencontre avec l’Autre (jusqu’à la révélation terrifiante de l’officier de police) ainsi de la tragédie vécue par Matheo (La Bellone -nom de sa péniche- renvoie d’ailleurs à cette déesse des épouvantes, sœur ou amante du dieu de la guerre).

Raccorder. Hubert Haddad décline ce verbe dans toutes ses acceptions. Le raccord au cinéma est la manière dont s’enchaînent deux plans -et la scène du retour des déportés qui aura exigé quatre prises au moment du tournage et tout le travail en amont du casting sauvage, sera peut-être coupée au montage... L’Histoire "mise en mots"  peut être faite de raccords ambigus dus au décalage temporel,  La Douleur en est l’illustration (Marguerite Duras a écrit ce texte publié en 1985 bien après les faits, à partir de cahiers de 1944). Dans le montage parallèle qui structure "casting sauvage", l’auteur utilise de subtils raccords de sorte que les séquences -et même les personnages- vont se croiser et non se juxtaposer en morceaux éclatés. Dans son "errance" Damya veut « raccorder » le pourpre du soleil couchant -sang de lumière- et ce jour de novembre 2015 fracassant en elle toute espérance. Matheo demande à Damya de « poser » pour achever la sculpture d’Amantha /Desdémone, ultime raccord… L’écriture elle-même semble se « raccorder» à celle de la danseuse  Rose détachée de son buisson d’épines et toute ébarbée des altérations disgracieuses que traînent les créatures, on ne lui demandait plus qu’à jaillir du néant

L’ex-danseuse Damya aura tissé cet entrelacs -aussi diapré que l’écriture de Hubert Haddad- en un ballet de la mémoire. Portée par le jongleur elle peut tendre des cordes de clocher à clocher ; des guirlandes de fenêtre à fenêtre ; des chaînes d’or d’étoile à étoile (exergue emprunté à Rimbaud).

Et l’eau -dont les occurrences au sens propre et figuré traversent tout le roman - s’irisera en un flux mémoriel

Courons à l’onde en rejaillir vivant 

Et de ce ruissellement, beau cristal en éclats, recréons la mémoire et la ville en dansant

 

 

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