Le plancher de Jeannot Ingrid Thobois (Buchet Chastel)

Fiction librement inspirée de l'histoire du "Plancher de Jeannot".

 En s'emparant d'un fait réel, Ingrid Thobois va le transformer en chant funèbre, thrène des temps modernes. C’est la voix de Paule, la sœur de Jeannot, que le lecteur entend; une voix qui ressuscite, sans souci de chronologie mais tels qu'ils s'imposent à sa mémoire,  des fragments de vie destinés à enchanter par-delà la mort, le frère disparu. Elle l'apostrophe et lui dédie cette extase/lamento tout comme Jean avait gravé pour l’Eternité un Poème fait de révoltes et d'imprécations. Ainsi c'est par des mots simples, des évocations réalistes poétiques et parfois hallucinées, par des injonctions, qu'elle retrouve « son homme » ce frère "fracturé" par l'expérience de la guerre d'Algérie; des mots comme une longue épitaphe!

 La disposition typographique rappelle par moments celle de courtes strophes, et les blancs sont comme autant de soupirs. Et à l'instar de compositions musicales les "thèmes" sont annoncés dès "l'ouverture" puis seront repris amplifiés sous forme de "variations" (l'âge 33 ans, la fusion du trio – mère sœur frère-, le trauma de la guerre d'Algérie que métaphorise l'image du "sable", le dehors qui terrifie). Le rythme de la phrase peut s'accélérer (épousant les mouvements de la mère qui sarcle par exemple). Des  séquences plus amplement développées (avec restitution de dialogues) alternent avec des instantanés sous forme de flashs. En revisitant ce passé commun ou en questionnant le frère sur le trauma de la guerre, Paule recourt souvent à des formules euphémisantes: ("la mère dort" "elle te regarde t'effacer"...."tu t'endors ici , à l'endroit du silence. La  mort est certes matérialisée par les cercueils (celui de l'enfant mort-né, celui du père, celui de la mère, cf. aussi l'exergue emprunté à William Faulkner ) mais Paule préfère la parer des attributs de la Vie...; ou encore elle suggère plus qu'elle ne dévoile (au lecteur d'imaginer par exemple les efforts de Jeannot en train de graver sur les lattes de bois "ça a tapé gratté Tu frappes. Tu perfores. ")

 À plusieurs reprises Paule clame leur innocence « nous, Jean, Paule, sommes innocents » (tout comme Jeannot l'avait revendiqué). Folie de l’innocence ? innocence de la folie ?. Car quel serait le « crime » de ces jeunes personnes ? Avoir verrouillé la ferme contre toute intrusion extérieure ? Avoir laissé "dormir" la glousse -leur mère Joséphine - et continué à veiller sur elle ? Avoir supplié  Jeannot de "bâtir la cathédrale dont les dieux l'avaient chargé"? Le dehors… (mot isolé dans le texte) que métaphorise la fameuse Antenne, ce monstre maléfique, dévastateur pour les esprits. Elle avance, elle va percer les murs, elle va dépecer les esprits alors il faut se barricader; mais au fur et à mesure qu'elle s'approche, la ferme se rétrécit; Jeannot s’étiole; la glousse elle a déjà terriblement minci (30 puis 20 puis 10 kg puis plus rien ; difficile de la plier pour la placer dans le cercueil). Tout un champ lexical renvoie à l'enfermement, à ce cloisonnement qui affecte aussi l'esprit, la conscience (enclos de la tête, cloisons de nos têtes). Et dans le lieu clos où survit (?) le trio (authentique fusion dont témoigne le mini couplet Toi/Moi/ La glousse au coin du feu…) voici l’âtre, le cantou, et le fauteuil à bascule ; l’âtre censé diffuser la chaleur de la Vie, le fauteuil telle une pendule face à la mort, puis ultime et lent balancement pour l’Eternité

 La mémoire du frère ne sera pas altérée. Les traumas, les éboulis de la vie, (le mort-né, le départ de Simone, la guerre d'Algérie et surtout le bagne de Tinfouchy, la pendaison du père que la glousse continue à servir à table, la paranoïa), sont là sur les lèvres de Paule qui les "sublime". Avec Jean, écoutons cette voix presque heureuse chanter la douceur du Vivant, la folie du Vivant, l'amour fusionnel.

 A chaque fois que j'ai montré le plancher de Jeannot, j'ai vu les gens se taire et se figer comme dans une cathédrale" écrivait le Dr Guy Roux (cité en exergue)  La fiction d'Ingrid Thobois nous invite à écouter le chant de Paule qui résonne comme dans une Cathédrale...

 

PS Le plancher de Jeannot est exposé depuis 2007,  au 7 Rue Cabanis (Paris XIV°) à l'entrée de l'hôpital Sainte-Anne

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