Le genou d'Ahed de Nadav Lapid Prix du jury Cannes 2021

Epoustouflant ce long métrage tant par sa construction, par ses ressources formelles que par l’ambition de son sujet (rage de vivre soif de liberté et autopsie d'une société). Rien d’étonnant à ce que le public lors de la projection à Cannes  ait été comme « sonné »  et que Spike Lee ait été subjugué.

Epoustouflant ce long métrage de Nadav Lapid tant par sa construction, par ses ressources formelles que par l’ambition de son sujet (rage de vivre et autopsie d'une société). Rien d’étonnant à ce que le public lors de la projection à Cannes  ait été comme  "sonné"  et que Spike Lee ait été subjugué

Dès la première séquence la caméra qui virevolte, qui transforme les buildings en anamorphoses et la bande-son sur-dimensionnée (pluie diluvienne, pétarades de la moto) ne peuvent qu’impressionner, happer le spectateur, l’extirper de son siège ! Déluge orageux qui encoderait le film ?

Le titre (clin d’œil bien évidemment à Rohmer) fait référence à Ahed Tamini (jeune Palestinienne condamnée à 8 mois de prison pour avoir giflé un soldat de Tsahal. Or un député d’extrême-droite Bezalel Smotrich avait regretté qu’on n’ait pas tiré une balle dans son genou afin de la rendre handicapée…) Le cinéaste Y (Avshalom Pollak) -alter ego de Nadav Lapid ?- prépare précisément un film (biopic?) sur cette jeune femme ; ce qu’illustre au début la séquence de casting.(aujourd’hui dans tous les pays on veut briser des genoux d’Ahed alors il faut aller partout les filmer et les sublimer »)

Mais sollicité en province pour présenter un film précédent, Y se rend à Arava (l’Arabah est une partie de la vallée du Grand Rift entre la mer Morte et le golfe d’Aqaba) . Fut-il  "empêché" dans son projet initial ? En tout cas "l’histoire"  a bifurqué…Et la narration - film et film en train de se faire, aridité du paysage épousant les aspérités d’une conscience, folle liberté d'une  caméra avec ses zigzags ses rotations  alors que Y écoute   "be my baby" de Vanessa Paradis, récit enchâssé -celui de la propre histoire du cinéaste ???-, forces telluriques explosives qui tranchent avec la douceur des messages envoyés à la mère -, la narration donc suit une courbe ascendante où la violence corrosive du réquisitoire (diatribes éructées par une bouche mitrailleuse  filmée en très gros plan) est d’une rareté inouïe, stupéfiante.

 Signer un formulaire digne des pires censures ? (un ministère de l’art qui déteste l’art ? une fonctionnaire de ce même ministère entièrement soumise ?) Continuer à « vivre » dans un pays où triomphent l’hypocrisie la haine de l’autre la volonté de puissance ? un pays nationaliste et raciste qui gouverne par la peur? Des compatriotes aveuglés qui s’obstinent à diviser le monde en deux, les amis et les ennemis d’Israël ?

 L’histoire des  "poivrons" -racontée par l’apiculteur- n’est-elle pas métaphore ou allégorie du pays en proie à une inéluctable dégénérescence….?

 Ecoutons le réalisateur expliquer sa démarche

"La situation chez nous est complexe dit-on. Ce sentiment de la complexité m’est apparu avec le temps comme une forme de mollesse un cliché artistique et politique. C’est la haine du pays, c’est l’amour du pays… J’ai voulu me donner entièrement aux sentiments radicaux suscités par mon pays à travers les mots. Je voulais dessiner un carré noir à la manière de Rothko"

"Le genou d’Ahed c’est le récit d’une journée à travers laquelle le personnage principal va au-devant de ses propres limites. Il se prend pour un monstre ou un surhomme, un diable ou un prophète. Mais finalement peut-être qu’il n’est ni l’un ni l’autre, juste une personne en crise personnelle dans une société en crise collective"

 

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