Face au Styx de Dimitri Bortnikov (Rivages)

Qui oserait encore affirmer, péremptoire, après la lecture de « Face au Styx », que c’est l’histoire racontée qui définit une œuvre ? Laissons-nous embarquer, laissons-nous emporter dans un tourbillon logorrhéique, où sont conviés les vivants et les morts. Oui, nous allons vivre une véritable expérience littéraire puis « écouter le silence où l’âme se déshabille des mots ».

Qui oserait encore affirmer, péremptoire, après la lecture de " face au Styx ", que c’est l’histoire racontée qui définit une œuvre ? (le roman surtout) Cette tendance à privilégier "l’image de la littérature " au détriment de " l’acte littéraire " Pierre Jourde la fustigeait déjà dans " la littérature sans estomac " le journalisme littéraire en France ne se préoccupe pas de l’être du langage c’est-à-dire de ce que l’écrivain réalise avec des mots " Que les choix d’écriture de Dimitri Bortnikov écrivain russe vivant en France, déplaisent à des lecteurs outrés par ou insensibles à une logorrhée à la fois " mystique et scatologique " ou rebutés par l’éclatement de leurs repères linguistiques, est un autre problème !!!! Laissons-nous embarquer " face au Styx "(cf illustration de Joachim Patinier " traversée du monde souterrain ") laissons-nous emporter dans un tourbillon logorrhéique, sismal où sont conviés les vivants et les morts. Oui, nous allons vivre une véritable expérience littéraire puis " écouter le silence où l’âme se déshabille des mots "

Ce qui frappe d’emblée à la lecture c’est le caractère torrentiel, déchaîné et volcanique de l'écriture comparaisons truculentes, rythme insufflé par de multiples exclamatives tirets et onomatopées, enchâssement de récits, mélange de visions oniriques ou fantasmatiques et de scènes plus " boschiennes " ; une écriture où se côtoient le sublime et le loufoque, le lumineux et le sordide, la tendresse et la violence. Dimitri Bortnikov nous y avait certes habitués depuis " le syndrome de Fritz " (traduit du russe par Julie Bouvard) et surtout depuis " repas des morts " directement écrit en français -cette complainte torturée et torturante à la syntaxe syncopée. Dans Face au Styx (dont l’écriture a demandé presque huit ans) le narrateur Dimitri (double de l’auteur?) nous entraîne en des va-et-vient incessants entre un " ici " (Paris) et un " là-bas " (sa Russie et Samara sa ville natale). Ainsi aux déambulations dans la capitale (errances et accointances, recherche d’une " piaule ", d’un travail, attente de la femme aimée Fevronia) se superposent des images du passé empreintes de " délires " (les dimitreries) ou traitées en de longues séquences (tiraillé par la faim un soir de Noël à Paris, il se rappelle l’enfer glacial " l’horreur boréale " de ses deux années d’armée, par exemple). Visions et divagations auxquelles sont conviés les grands de la littérature et de la peinture mondiale, car ce lettré amoureux des mythes antiques et modernes cite avec l’aisance de la connivence ses classiques russes autant que Shakespeare Cervantès Rabelais…

Va-et-vient aussi d’un bord à l’autre du fleuve mythologique des Enfers. Le thème de la mort (cette dame aveugle aux lunettes de soleil qui fauche bien, à ras de toutest en effet omniprésent dans le roman. Celui-ci s’ouvre sur la mort de Norma " la plus belle des chattes " puis ce sera celles de la Marquise (Dimitri est employé-ménager chez des personnes âgées) de Nina, d’un bébé, ou encore de la petite Anca…Et au final celles du père- Dimitri revenu au pays natal, chapitres 36 à 40, assiste à sa lente agonie dans la lutte contre " l’ange de la mort " et de Damiane surgie du milieu du Styx, une morte-vivante " toute silence, toute caresse ", qu’il peigne avec amour avant …

Par associations d’idées ou surimpressions il fait surgir d’une des rives du Styx, afin de dialoguer avec elles, les figures qui l’ont marqué : le grand-père Jo " ivre de tout ", Babanya l’aïeule aveugle âgée de 4 mort-nés et de 13 enfants, Anton son camarade de classe le " gibbeux ".L’enfance est peut-être" morte " mais, lui, adulte devenu, n’a rien oublié et continue de parler à ces chers disparus -les mots lui reviennent comme les oiseaux migrateurs – il sait varier style et tonalité en fonction du destinataire (humour pour pépé Jo, tendresse pour Babanya) et l’expression " toi-moi "renforce le lien entre ces " indissociés "

À tous ces va-et-vient (vie/mort, Paris/Russie, rêve /réalité) correspond au niveau de la structure (composition) une alternance entre des séquences drôles et des scènes plus intimes avec des effets d’échos intérieurs

Shakespeare des Schtroumpfs " lui Dimitri le blairovitch des steppes, le rossignol de Sibérie " qu’a-t-il cherché toute sa vie à travers ses " chutes et chevauchées ses dimitreries ses hivers et ses printemps ses mystiqueries et ses pogroms de l’âme " sinon un état, un être humain qui lui montre son vrai visage

Les morts ? Il y a ceux pour qui la délivrance arrive avec l’ouragan et ceux pour qui la fin vient dans la neige silencieuse, qui couvre l’agonie telle une mère, la cheville dans le Styx qui monte.

 Les morts et les vivants, et les pas encore nés, et les morts à naître, il les convoque en une ultime vision, avant que n’éclate l’ouragan dans le silence du " rapt de la vie "  

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