« Les filles de Monroe », roman d'Antoine Volodine

Un roman où domine le noir, empuanti d'odeurs méphitiques, où la pluie crépite à chaque page. Les filles de Monroe acrobates du temps et de l’espace, contorsionnistes du langage, pourront-elles accomplir leur mission : "rétablir la logique du Parti , dans cette dernière longue marche de l’Histoire"?

« une image fixe, grise, aura remplacé le monde » « plus rien ne bouge » - Danse avec Nathan de Lutz Bassmann

Arrêt sur image, temps momentanément suspendu, ainsi s’ouvre le roman Les filles de Monroe. Un roman composé de 7 chapitres répartis en 49 fragments qui se clôt sur la liste des 343 fractions du Parti au temps de sa gloire (on sait l’importance du chiffre 7 et de ses multiples pour l'auteur).

Un roman où domine le noir, empuanti d’odeurs méphitiques, où la pluie crépite bourdonne ou ruisselle à chaque page, où morts vivants malades rescapés semblent interchangeables, enfermés dans des pavillons spécialisés, un monde post-exotique auquel Volodine et ses hétéronymes ont habitué le lecteur.

Un roman où les « filles de Monroe » - ces femmes guerrières -sœurs de Kree ?- telle une brigade volante, vont « revenir », sur « terre » - dans l’immense cité psychiatrique- Acrobates du temps et de l’espace, contorsionnistes du langage, pourront-elles accomplir leur mission « rétablir la logique du Parti » dans cette dernière longue marche de l’Histoire, mission dont le dissident Monroe les a investies ? ou cette prétendue mission n’est-elle que la perspective d’un prochain livre dont la fin échappe à ses protagonistes ?

La scène inaugurale frappe par sa théâtralisation et ses effets cinégéniques ; elle sera répétée deux fois ; un travelling ascendant ou descendant avec arrêt sur image ; plan pénétrant mais comme démultiplié par des jeux de miroirs, car il y a l’œil du regardeur, celui de la lunette, la chambre avec vue comme observatoire, dans une ambiance de film expressionniste. Réel -ou prétendu tel- et rêves des morts apprivoisés !

Le narrateur et Breton (l’ambigüité de l’énonciation qui joue avec les instances narratives « je » et « il » laisserait à penser qu’il s’agit de la même personne ou du moins d’un double) sont non seulement chargés de repérer les personnes subversives,- ces filles qui « ayant quitté l’espace noir » pénètrent dans la cité par la rue Dellwo, s’introduisent dans « le cauchemar des vivants » - et d’en avertir les supérieurs ! mais ils sont aussi les seuls à « voir les songes des morts » (grâce à leur pratique du chamanisme) au grand dam des médecins, policiers et cadres du Parti.

Installés dans la maison des cosmonautes ils bénéficient du matériel optique (pour leurs nuits de guet) disposent d’un échiquier (tout un symbole et/ou mise en abyme ?) subissent régulièrement pressions et tortures. Mais dès le chapitre III, on sait qu’ils vont apporter leur soutien aux « filles de Monroe », dont Rebecca Rausch - que le narrateur avait « follement aimée trente ans plus tôt… »

Pavillon des schizophrènes place Dadirboukian, boulevard Baldachdaf, pavillons psychiatriques, trottoirs et platanes (des mutants), maison des cosmonautes, avenue des sœurs Vandale, secteur Baltimore, avenue Molinari, avenue Mong, rue Zinkorine rue Tolgosane, dortoir Malakassian, institut d’oncologie, maison des sages femmes, etc.

Si « le camp psychiatrique est vastissime, si la cité est  le seul endroit du monde à tenir debout » , tout cela n’est qu’une minuscule poche sur la carte du globe. 

Cartographie et syllabaire vont se marier dans la description qui rappelle la succession de plans (avec travellings et différents angles de vue) des films naturalistes. A la fois macro et microcosme, la cité où cohabitent  vivants et morts devient par métaphore l’image de circonvolutions mentales.

Dans cette ville « assommée de pluie » dans cet univers dévasté délabré, dans ce « néant diluvien », l’atmosphère est plus que délétère, tant sont irrespirables les remugles (bauges secrètes d’araignées, moisissures, vomi, urine entre autres)

Et pourtant le noir est traversé çà et là de trouées lumineuses: ainsi le flash-back (relation amoureuse entre le narrateur et Rebecca) frappe par son lyrisme poétique.

Tout comme la narration est ponctuée d’embardées burlesques (il faut imaginer Dame Patmos, son « quintal en excès, son onctuosité de phoque », roucouler auprès de Kaytel, il faut entendre ces morts allongés aux étages de l’immeuble de la rue Tolgasane vitupérer ou commenter l’actualité dans une langue à la syntaxe estropiée, au vocabulaire argotique, langue pratiquée aussi par Rebecca et Lola Schnittke, langue des « charretiers de l’espace noir, lugubre sabir d’outre-tombe »

De même certains portraits sont ciselés telles des eaux-fortes (Strummheim, récemment décédé se prête à la cérémonie de purification chamanique et sa nudité, ses testicules rabougris, rappellent étrangement des toiles de Rustin). Le couple d’évadés (elle en uniforme de combattant extraterrestre, lui malade mental « en oripeaux bleu pervenche trop larges ») sort du cadre romanesque pour les planches de Kantor ou Beckett. Le choix des patronymes lui aussi vaut son pesant de références et de jeux de mots !

 Si le « couple » le duo le « double » est au cœur de la trame narrative : (les deux Breton, Strummheim et son acolyte Bronks, Kaytel et dame Patmos, les deux morts de l’escalier, les deux décédés de fraîche date, Kaytel et Strummheim, les jumeaux Ptak, le narrateur et Rebecca) la dualité ne signifie pas pour autant dichotomie car dans l’univers post-exotique on est simultanément l’un et l’autre, mort et vivant !

L’indistinction vaut aussi pour le rêve et la réalité, la vérité et le mensonge, le passé le présent et le futur

Dans ce roman aux allures de thriller parfois, à l’écriture dense et alerte tout à la fois, irriguée de combinaisons, références ésotériques, et où se devinent à chaque page le plaisir de la fiction et la tension romanesque, nous assistons bel et bien à la mort de toutes les illusions  : « disparition totale des vivants ou semi-vivants et des morts avec l’immensité translucide de la pluie pour seul paysage »

Mort des idéologies (communistes)- dont l’ultime harangue de Rebecca, l’ultime dégénérescence des filles et de leur mentor Monroe seraient l’illustration

La longue liste -annexe- où s’exercent la facétie, l’auto-dérision l’esprit frondeur et pince-sans-rire de l’auteur - comme ultime pied de nez dans ce

PAYSAGE IMMOBILE ?

 

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