Colette Lallement-Duchoze
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Billet de blog 30 août 2018

Jacques à la guerre, roman de Philippe Torreton (Plon)

En donnant la parole au père récemment disparu, l'auteur met sur le devant de la scène littéraire celui qui fut à l'avant-scène de deux grands épisodes marquants de l'Histoire du XX° siècle. Un roman efficace et bouleversant dédié à "toutes ces gouttes d'hommes que l'océan de l'Histoire rend invisibles"

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Acteur de théâtre et de cinéma, metteur en scène (Don Juan), homme engagé dans les combats politiques de son temps, Philippe Torreton est aussi écrivain. Dans son dernier opus il va donner la parole à Jacques, son père, en privilégiant deux grands moments de son passé : la Seconde Guerre mondiale et la guerre en Indochine, toutes deux vécues de l’intérieur. C’est le sens littéral du titre « Jacques à la guerre » (où la préposition « à » désigne à la fois un rapport de position dans une situation et une manière d’agir ou d’être). Alors qu’habituellement -quand l’auteur/narrateur se souvient- on assiste à la résurgence d’un souvenir, ici c’est le passé inventé et/ou reconstitué qui dans l’écriture de Philippe Torreton justifie à la fois énonciation, énoncé et montage. En se substituant au père, en faisant corps avec lui, en pénétrant ses pensées, l’auteur offre au lecteur un texte à la fois efficace et bouleversant

Efficace car le temps subjectif se compte moins en dates (même si certaines sont mentionnées avec précision) qu’en souffles ; car les atrocités de la guerre sont vécues avec des yeux d’enfant ou pré adolescent à Rouen, puis de "soldat" envoyé en Indochine, confronté aux inepties incuries paradoxes et responsabilités de la France dans sa guerre coloniale ; car dans les deux cas il s’agit bien de la folie humaine et de ses conséquences tragiques. Ainsi Philippe Torreton en écrivant « le roman de son père » dénoncera aussi l’absurdité de la guerre

Bouleversant, car la voix de Jacques (emploi du pronom je) se double d’une voix intérieure (plus de dix chapitres en italique disent les dernières pensées du père qui se meurt sur son lit d’hôpital…) ; car sur ce lit de la Mort, le texte de l’auteur joue le rôle de linceul avant que résonne au final, « Merci, Papa ». Bouleversant aussi le portrait d’un homme simple, confronté malgré lui à la violence, d’un homme taraudé par la mort du père, d’un homme qui lors d’un congé a la révélation quasi épiphanique de l’amour (en la personne de Claudine). Et le dernier chapitre où du profond résonnent ses dernières paroles, ne peut-il se lire comme une longue épitaphe ?

Le chapitre d’ouverture très court, se donne à lire comme une mise en abyme : y sont mentionnés, le souvenir d’un moment unique où Jacques enfant a été seul avec son père et la dure réalité (guerre, mort du père, Indochine). De ce moment privilégié Jacques gardera la sensation de la main paternelle sur sa cuisse, telle une empreinte indélébile, jusqu’à sa mort ! La répétition de la préposition « après » souligne les étapes marquantes d’une Vie. Et dans l’énoncé lui-même on devine d’emblée le travail sur l’écriture : Philippe Torreton va mêler différents registres de langue où l’écrit gardera les marques de l’oralité.

On remarquera très vite le mélange des tonalités des registres (réaliste, naturaliste, ironique, dramatique aussi) le mélange de familiarité -choix lexicaux et syntaxe- et de poésie expressionniste (pour exemple : le tableau de Rouen éviscérée rappelant Rembrandt auquel répond en écho celui de Rouen reconstruite que voit Benjamin le fils de Jacques : à la carcasse de bœuf suspendue par les pattes arrière meurtrie éclaboussée qu’avait vue Jacquot répond le tableau d’une ville « nouvelle » dont la guerre avait recroquevillé les orteils, victime rafistolée à coups de prothèses utiles pour faire circuler les vivants autour de son centre devenu, par la force brutale des choses, historique. Des formules-choc fulgurantes parcourent le récit : voyez ces gens « marcher et fuir sans rien d’autre que de la suie et des larmes pour bagages » « face à sa (la mort) gueule écumante de fumées et de gravats nos cages thoraciques n’étaient plus que des cages d’oiseaux empaillés » « moi j’avais l’encongayage platonique » « la guerre c’était comme voir l’arrière-cuisine d’un restaurant négligé, ça ne donnait plus jamais envie d’y prendre ses repas »

On sera séduit par la subtilité de la construction (équivalent du montage au cinéma) où la linéarité chronologique n’est qu’apparente. Dès le début en effet, un montage alterné crée des va-et-vient entre Rouen occupée bombardée et l’Indochine. À cela s’ajoutent des échos intérieurs : Jacques met en parallèle des situations qu’il juge similaires d’une époque à l’autre, d’un lieu à l’autre. Plus évident encore le procédé de la variation : un « épisode » d’abord mentionné (tel un flash) sera repris, amplifié (un exemple parmi tant d’autres : l’accident en compagnie de Morin : la jipe la mine le boum). Une analyse précise attentive mettrait en évidence le jeu de raccords entre les chapitres de récit et ceux de la parole intérieure restituée en italique; -ce peut être un objet une sensation un personnage voire un thème- et heureusement ! -et là j’ose espérer ne pas me fourvoyer- sinon ce serait la porte ouverte au n’importe quoi, ce serait une forme de mépris pour le lecteur ou le spectateur auquel on reproche trop hâtivement une insouciante légèreté….

La guerre dans ce roman, est déclinée dans ses sens propre et figuré. Bombardements fuite (Rouen) défaite à Diên Biên Phu, prémices de la guerre d’Algérie. Jacques avoue à un moment «la guerre  c’était tout ce qu’on m’avait donné pour l’instant » et quand il en loue les « bienfaits apparents » (elle avait ça de bon) c’est à n’en pas douter pure ironie. Car la sale guerre coloniale le laisse maréchal sans logis, désappointé, dans une « quarantaine chagrineuse » où il doit affronter son avenir « ma guerre commençait » Mais bien vite, sa route il la connaîtra, sa guerre il l’a trouvée « défendre coûte que coûte » celle qui -il en est convaincu- va devenir sa femme Ma guerre avait duré 16 ans. La libération, la vraie, commençait maintenant 

 A l'instar d'Hamlet -cité en exergue- qui semble voir son père "dans les yeux de l'âme", Jacques aura continué à voir son propre père, tout en sachant qu'il faut "meubler d'un bourdonnement de mots le grand silence de l'absent" ... Il en va de même pour Benjamin le fils: la narration se focalise sur lui à partir du chapitre 73, et plus particulièrement sur l'épisode de Cambrai; il  a réussi se faire "réformer" !!! "T'as raison tu as autre chose à foutre que de perdre un an avec ces conneries" lui dira le père à son retour.

On devine la même empathie d'une génération à l'autre pour la figure paternelle à tel point -n'étaient-ce les particularités d'une époque bien définie-  que la confusion peut s'opérer 

 Et c’est par les  "yeux" qu’ils (Jacques et Benjamin) communiqueront dans l’instant suprême de la mort  "je te vois me regarder….je veux m’en prendre plein les mirettes de ta bouille, regarde mes prunelles t’as vu comment j’écarquille…. Vas-y mon tout petit ….je n’ai plus que ça mes yeux, mes yeux pour te dire...

Des yeux qui possèdent déjà ce qu’ils regardent !

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