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Billet de blog 27 janv. 2022

Elles disent révolution : Wendy Delorme, entre chiennes et louves

À mi-chemin entre les sororités guérillères de Monique Wittig et le monde dystopique de Margaret Atwood, Viendra le temps du feu, le dernier roman de Wendy Delorme, est un joyau littéraire et militant vivant, sanglant et amoureux.

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« On aimait simplement. On n’avait pas besoin de se sentir unique. Chacune d’entre nous même la plus mutilée trouvait parmi ses sœurs de quoi combler ses brèches, et l’on pouvait hurler, se taire et ne rien dire, chanter ensemble ou danser sans fatigue jusqu’à l’aube. […] Je n’ai plus jamais su ce qu’est la complétude depuis qu’elles sont parties » (pp. 68-69)


Je crois que j'admire Wendy Delorme en écoutant son interview dans La Poudre[3] avec Lauren Bastide, sa voix douce et posée me berce, tandis qu'elle parle du choix du féminin pluriel pour s'autodéterminer, des côtés abrasifs de la sororité et la nécessité de la non-mixité. Je crois que j'admire Wendy Delorme comme j'admire d'autres personnes dont le nom – choisi ou subi – commence aussi par un D, Delaume Daget Despentes Ducournau Deleuze et bien d'autres. Je l'admire pour la démarche savante, mais aussi tellement sensible dont elle fait preuve dans ses romans. Wendy Delorme (d)écrit Grâce, Eve, Rosa, Louise et Raphaël pour convoquer ensemble les uraniens, les sœurs, les louves et les autres, la société post-apocalyptique, une jeune écologiste que personne ne veut écouter, les suicides du 11 septembre et les injonctions à la fertilité, le savoir sur les frontières et les librairies clandestines, la langue atwoodienne et encore plein d'autres constellations brillantes et remuantes, comme le brasier décrit dans ce temps rêvé où viendra enfin le feu.

Elle avait, comme Despentes avant elle, dynamité les codes en publiant Quatrième génération[4], roman où se côtoyaient fist-fucking et robe à paillettes, où l'hétérosexualité était explicitement dénoncée comme régime politique aliénant (Monique Wittig et Judith Butler ne sont jamais très loin), où l'amour était pluriel et où les sœurs se jetaient par la fenêtre, littéralement. C'était un écrit coup de poing comme le sont les premières œuvres, écrit pendant un doctorat, une façon pour Delorme de donner à voir les amours multiples et décomplexées de San Francisco à un lectorat français encastré dans la république sarkozyste de 2007. C'était un monde où Diego portait un binder et avait fait une mastectomie, un monde queer avant que le mot ne devienne courant, lesbien avant le mariage pour tou.te.s, polyamoureux bien avant que l'on ne mette le cœur sur la table. C'était une sorte d'auto-fiction, mêlée à la puissance des scènes de sexe de Despentes.

Viendra le temps du feu représente l'autre pendant de Wendy Delorme : plus écrite, plus littéraire au sens premier, cette dystopie – ou utopie, car, après tout, les livres finissent par tout sauver s'ils ne sont pas brûlés – dépeint une société régie et rigide, où les liens humains se délitent si les utopistes ne viennent pas les frictionner sous les stroboscopes d'un cabaret. La stratégie d'écriture y est chorale, plurielle, forte de l'entremêlement de voix qui se répondent, s'entrecroisent et se reconnaissent, comme lorsque Grâce dévisage Eve dans le grand supermarché. Ce que Lauren Bastide appelle dans l'interview une "multitude de points situés" se mélange à une intertextualité troublante, passionnante : on reconnaît dans Rosa une pionnière du féminisme ensevelie sous la pierre ; le personnage de Paul évoque directement Paul B. Preciado, l'auteur d'Un Appartement sur Uranus[5]. Ce sont de cet ouvrage que proviennent les citations collées aux murs de la ville, comme un habile hommage aux collages féministes de rue, aux côtés des Lettres à un jeune poète de l'écrivain Rainer Maria Rilke, et de mille autres références poétiques et littéraires.

L'allégorie des flammes et des brasiers est bien connue chez les féministes, mais, dans une fresque romanesque, donne un côté Nocturama[6] à cette dystopie de grande ampleur : Notre-Dame brûle et si "elles affirment triomphant que tout geste est renversement[7]", elles disent aussi que "c'est un monde nouveau qui commence[8]", et que ce monde sera révolutionnaire et embras(s)é, aimant et flamboyant.

Les passages du roman évoquant Eve et Louve sont à mes yeux les plus touchants et les plus forts, mêlant scènes de sexe lesbiennes et violence sanguinaire d'un amour qui a pris fin. Les monologues d'Eve sont ceux d'une passeuse, qui transmet son héritage à sa fille, qui imite son geste d'écrire sur le carnet, révélant ainsi l'importance d'une écriture transgénérationnelle, qui survit au temps. De façon plus précise, les dispositifs de la dystopie rythment l'ouvrage, et permettent une cartographie du roman : Rosa n'habite pas au même endroit que Louise, dont l'être-au-monde de mascotte de supermarché n'est pas celui qu'elle exhibe la nuit, dans le club clandestin où elle se montre nue ; les pérégrinations de Raphaël dans l'obscurité rejoignent les allers et retours d'Eve chez les sœurs. Car, finalement, c'est un roman qui se veut manifeste de la sororité : ce thème étant central dans ma vie, ce sont des cercles sororaux et des circonvolutions d'oiselles sauvages qui se mettent en place chez Delorme, qui donnent à réfléchir sur la non-mixité, sur l'être-ensemble, et qui me touchent ici.

 "C'est qu'il faut comprendre comment j'ai aimé Louve : trop pour ce qu'une âme humaine peut normalement contenir. La première fois que nous avons soulevé nos vêtements pour mettre en contact la peau nue de nos ventres, deux louves se sont jetées l'une sur l'autre pour se saisir à la gueule comme deux qui se cherchaient depuis longtemps et attendaient de pouvoir mélanger leurs crocs, jouer, se mordre et courir parmi les arbres dans l'air frais de la nuit. Un arc électrique nous a traversées en même temps par le centre du corps, nous avons haleté" (p. 95)

À la fois dystopie catastrophe sur le futur de notre génération et sur l'état d'un monde qui court à sa perte, le roman refuse tout pessimisme et crée une montée en tension au cours des cinquante dernières pages : cinématographique à la manière d'un bon western où toutes les intrigues finissent par se rejoindre au saloon, les uraniens rejoignent Louise le castor au Gentlemen's Club, et, ensemble, ces parias et êtres out of the league seront celles et ceux qui changeront le cours du monde.

La collection Sorcières de chez Cambourakis ne me décevra donc jamais, et ce sont des livres magistraux comme celui-ci qui, "comme les minutes après l'orgasme, donnent envie d'écrire, rien de plus[9]". Impossible à lâcher, l'œuvre de Wendy Delorme donne envie de se reconnecter à son âme d'enfant et à la nature animale de nos louves intérieures qui viennent se toucher sur les tombes[10], d'écrire des journaux et de coller aux murs, pour "juste un soir, juste une nuit, éprouver le frisson d'une troublante transgression[11]".


Notes et références

[1] Le titre de cette chronique est une référence à la thèse d'Anne-Julie Ausina, "Performer la femme sauvage, entre chienne et louve : itinéraire d'une lectrice de Virginie Despentes et de Clarissa Pinkola Estés", Thèse en littérature, Université Michel de Montaigne, Bordeaux III, 2014. 

[2] Wendy Delorme, Viendra le temps du feu, Paris, Cambourakis, coll. "Sorcières", 2021. Réédité en poche en mars 2022. 

[3] Lauren Bastide, "Ecrire nos utopies avec Wendy Delorme", La Poudre, podcast produit par Nouvelles Écoutes et diffusé sur Spotify en juin 2021, 1h05'03", https://open.spotify.com 

[4] Wendy Delorme, Quatrième génération, Paris, Grasset, 2007.

[5] Paul B. Preciado, Un Appartement sur Uranus, Paris, Grasset, 2019. 

[6] Nocturama, Bertrand Bonello, long-métrage, sorti le 31 août 2016, 130 min. Ce film raconte le parcours de jeunes de différents milieux sociaux qui décident d'organiser des attentats simultanés à Paris, puis de se réfugier dans un grand magasin au centre de la capitale. L'affiche les montre de dos, face aux lumières enflammées du brasier qu'ils et elles ont créé. (https://www.allocine.fr)

[7] Monique Wittig, Les Guérillères, Paris, Editions de Minuit, 1969, p. 7.

[8] Ibid, p. 85.

[9] Annie Ernaux, Les Années, Paris, Gallimard, coll. "Blanche", 2008, p. 157.

[10] "Je te promets que nous viendrons nous toucher les seins sur ta tombe, que nous viendrons laisser sur la dalle les traces de nos fluides corporels, comme deux louves nous dormirons sur ta terre, nous réchaufferons tes os, comme des vampires nous viendrons rassasier ta soif de sexe, de sang et de testostérone", Paul B. Preciado, Testo Junkie. Sexe, drogue et biopolitique, Paris, Grasset, 2008, p. 404. 

[11], Wendy Delorme, Viendra le temps du feu, op. cit., p. 172.

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