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Billet de blog 29 sept. 2021

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Parlons des enfants en danger

Comment parler de la protection de l'enfance en France en 2021 ? Comment faire entendre un secteur inaudible ? Voici quelques mots sincères, au sujet des enfants en danger et des professionnels qui les accompagnent.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

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Hier j’entendais ma voisine hurler « ferme ta gueule » à son nourrisson.
Je dis à mon conjoint, il faut faire quelque chose, elle n’en peut plus.
Je réfléchissais à la meilleure tactique à adopter à voix haute, et il m’a dit « je ne sais pas moi, j’ai pas été formé à ça. »

C’est là que je me suis dit que moi non plus j’ai pas été formée pour faire face à tout ce bordel.

Je suis diplômée assistante de service social depuis 12 ans. Dans l’usage collectif, on enlève le mot service, sans doute que ce serait nous donner trop d’importance.

Donc je suis assistante sociale, voleuse d’enfants, marie-mêle tout, enquêtrice.

J’exerce actuellement dans le domaine de la protection de l’enfance.

Mon boulot consiste à accompagner des enfants qui vivent dans leurs familles mais qui sont considérés comme en danger au sens de la loi. Ainsi, nous intervenons sur le lieu de vie de l’enfant et l’accompagnons, lui, sa fratrie, et ses parents. Nous sommes en lien avec les adultes qui l’entourent que ce soit à l’école, dans le domaine du soin, ou dans la famille élargie.

C’est un secteur relativement méconnu sauf lorsqu’un média met le nez dedans pour dire qu’on fait vraiment un travail de merde. On dit rarement qu’on fait un boulot important pour la jeunesse et l’avenir de ce pays. Non, on dysfonctionne et on maltraite.

Pourtant, en bas des rapports qu’on adresse au Juge des Enfants, il est indiqué que l’association où je travaille est reconnue d’intérêt général.

Mes collègues et moi constatons que nos missions sont méconnues, et la réalité d’exercice de ces missions également.

On est inaudibles, comme le public qu’on accompagne.

Pourtant, les professionnels qui m’entourent ont plein de choses à dire. Les professionnels qui m’entourent ont des compétences qu’ils utilisent chaque jour pour aller auprès de gamins dont les parents ne veulent plus, dont les parents ne savent plus s’occuper, dont les parents sont trop enlisés dans leurs difficultés pour soutenir leur propre enfant. Les professionnels qui m’entourent constatent chaque jour que ces enfants sont mis de côté, qu’il y a de moins en moins d’étayages pour compenser les carences éducatives dont ils sont victimes. Un rendez-vous chez le psychologue, un rendez-vous chez l’orthophoniste c’est plusieurs mois d’attente.

Désormais dans le département du Nord, c’est même plusieurs semaines pour avoir une place dans un foyer ou une famille d’accueil. Le Juge des Enfants n’est plus souverain, il ordonne le placement d’un enfant en danger, mais on attend. On attend parce qu’on a pas de place, dès fois, on attend parce qu’on a peur que l’enfant soit placé dans un endroit où il risque d’être moins bien que chez lui où il est pourtant en danger.

Notre réalité c’est parfois des journées à attendre avec l’enfant qui n’a de place nulle part. Notre réalité c’est aussi de composer avec des parents qui ne sont pas en capacité d’aimer leur enfant et donc de le porter au sens propre et figuré.

Travailler au quotidien avec des enfants et leurs familles, c’est aussi de belles rencontres et des enfants qui parviennent à aller vers du mieux ; mais trop souvent c’est de l’angoisse et un certain sentiment d’impuissance. On peut rentrer chez soi en se demandant si le gamin qu’on a vu aujourd’hui ne va pas se faire fracasser par sa mère ? Se demander si on a pas agi trop vite ou trop tard ? Ou simplement avoir fait ce que le système permet pour protéger un enfant mais en être émotionnellement touché car cela ne correspond pas forcément aux besoins de l’enfant. Etre travailleur social c’est ne pas s’autoriser à s’arrêter ou à changer de poste parce que qu’on ne veut pas d’une nouvelle rupture de lien pour un gamin, on doit montrer que l’adulte tient la route et peut être soutenant.

Le travailleur social est peu visible, pourtant on est partout, dans les milieux défavorisés comme dans les milieux aisés. Souvent, je pense qu’on intéresse personne parce qu’on s’occupe majoritairement des familles GROSEILLE, de la France d’en bas. Du coup, on s’en fout, ça fait pas beaucoup de bruit la France d’en bas.

Moi j’ai envie qu’il y en ait du bruit, que ce soit un sacré bordel, parce qu’on est nombreux à ne plus pouvoir supporter de participer à ça.

De voir des gamins abimés à 5 ans, de voir des parents s’entredéchirer pendant des années en oubliant leur gosse qui pisse au lit à 10 ans, de voir des ados livrés à eux même qui ne croient en rien. Nous avons besoin de temps pour les accompagner donc de ne pas suivre 31 mineurs pour un travailleur social. Nous avons besoins de moyens financiers pour leur montrer que la vie peut être autre, les ouvrir, les sortir de leur quotidien.

On a besoin que l’état, le département aient une vraie volonté de prise en compte de ces gamins. On a besoin d’imaginer d’autres modes de prise en charge don

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c de temps et d’argent pour les construire.
Combien de fois j’ai dit que j’allais acheter une ferme et embarquer des gamins, qu’ils se posent, qu’ils se sentent en sécurité.

Pour ma part, la page de la protection de l’enfance se tourne, j’ai trop mal à ma pratique professionnelle et à mon cœur pour continuer.
Je culpabilise de laisser certaines familles, certains mineurs sans pouvoir aller au bout ce que qu’on avait projeté.
J’ai peur pour certains. Peur de les laisser.
Pourtant, je vis tous les jours l’engagement et la solidarité de mes collègues, mais j’ai aussi peur pour eux.

Je dis merci à tous les travailleurs sociaux, aux éducateurs, aux assistantes sociales, aux psychologues, aux secrétaires, aux CESF, aux TISF, aux chefs, merci à tous.

Vous êtes beaux et forts, prenez soin de vous pour pouvoir prendre soin des enfants en danger.

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.