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Collectif pour la défense du droit des étrangers malades, particulièrement ceux souffrant de graves troubles psychiques
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Billet de blog 24 janv. 2023

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Histoire de patient·es #1 : Monsieur A

Des membres du collectif Dasem Psy racontent les histoires de personnes étrangères accompagnées psychiquement. Elles constituent une mémoire des empêchements à s'installer en France et de leurs effets psychologiques délétères. Elles rendent aussi hommage aux formes de résistances à l'écrasement, au courage et à la ténacité des étranger·es ayant subi des traumatismes.

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Dans ces histoires de patient·es, des membres du collectif Dasem Psy racontent des trajectoires de personnes étrangères  accompagnées psychiquement. Elles constituent une mémoire des empêchements à s'installer en France et de leurs effets psychologiques délétères dans un contexte migratoire répressif. Elles rendent aussi hommage aux formes de résistances à l'écrasement, au courage et à la ténacité des étranger·es ayant subi des traumatismes. Ici, l'histoire de Monsieur A et de sa famille.

Monsieur A est arrivé en France avec sa femme et deux enfants, après des menaces dans son pays d’origine, connu pour être une stricte dictature. Il a quitté son travail bien rémunéré et la boutique qu’il avait achetée. Sa femme va très mal.  Elle est suivie par le psychologue de leur centre d’hébergement et l’équipe de psychiatrie de secteur. Monsieur A est amené à la consultation par son travailleur social car le règlement intérieur du centre d’hébergement stipule que leur psychologue ne peut pas voir les deux membres d’un couple. Le jour de la consultation, et comme il est prévu dans notre dispositif, le travailleur social nous présente l’homme et la raison de sa sollicitation de notre consultation.

Cet homme est très angoissé, très tendu. Envahi. Il a laissé au pays le deuxième de ses enfants, âgé de huit ans qu’il pensait rapatrier plus tard mais cela n’a pas été possible du fait du covid. Il se sent atrocement coupable et responsable de tout. L’enfant resté au pays d’origine est très fâché contre son père. Il l’accuse de lui avoir menti puisqu’il n’est toujours pas venu le chercher. Les premières semaines, ils se connectaient pour faire ensemble, à distance, les devoirs d’école et puis l’enfant s’est fâché. Les enfants qui sont en France réclament leur frère quotidiennement. Nous travaillions avec un interprète par téléphone mais l’entretien est si éprouvant que nous devons faire des pauses. L’homme pleure et s’excuse de pleurer devant nous. Dans le compte-rendu l’anthropologue qui apporte son éclairage spécifique pendant la consultation et qui fait aussi office de scribe, note, malgré son expérience un inhabituel commentaire « J’ai trouvé cette consultation très dure. L’angoisse d’A était forte et palpable » Les enfants de l’anthropologue ont le même âge que ceux de M. A.

Cet homme n’ose pas parler de ses angoisses avec sa femme pour ne pas aggraver son état. Il a des appuis parmi ses compatriotes en exil, nous dit le travailleur social.

Nous l’écoutons nous parler de cette charge familiale. Sa femme a déjà été internée plusieurs fois quand nous décidons d’aller à son domicile. Ils sont dans un appartement du centre d’hébergement. Elle est prostrée dans un fauteuil, les yeux dans le vague. C’est lui qui emmène les enfants à l’école le matin et l’après-midi, car elle n’arrive pas à surmonter son angoisse pour faire les quelques dizaines de mètres qui les séparent de l’école. Le but de cette visite était de lui manifester notre soutien et de mieux le comprendre. Ils en sont tous les deux très touchés.

Et puis le verdict tombe : déboutés du droit d’asile. Donc triple perte : perte de leur autorisation provisoire de séjour, obligation de quitter le logement de demandeur d’asile, Obligation de Quitter le Territoire Français. Risque d’arrestation à tout moment avec « simple » assignation à résidence, les enfants n’étant en général pas envoyé en centre de rétention administrative. Notons que l’assignation à résidence concerne souvent des personnes sans résidence, mais ils doivent pointer au commissariat une ou deux fois par semaine. Ils font appel de cette OQTF au tribunal administratif avec un avocat, et la mère fait une demande de titre de séjour étranger malade. Ils ne peuvent pas s’opposer à l’expulsion du logement, ils auraient pu gagner quelques semaines en s’y maintenant mais ils ne le veulent pas, étant reconnaissants envers le centre d’hébergement et essayant, quoiqu’il en coûte, de faire valoir leurs droits en respectant la loi du pays d’accueil. N’est-ce pas ce qu’ils sont venus chercher en France ? L’état de droit ? En ce qui concerne l’hébergement, ce sera le 115 pour quinze jours. Ce qui permet d’éviter pour l’état la honte d’une famille à la rue, au su et au vu de tous, dans notre ville où ils ont déjà tissé des liens. Ils se retrouvent dans un hôtel au bord de l’autoroute, loin de l’école et des commerces, à trente kilomètres au Nord. On y mange froid. Une équipe de bénévole tâche de les accompagner. Les enfants changent d’école. La plus grande est timide et angoissée. Elle mériterait très certainement un suivi personnel. La mère obtient le statut d’étranger malade pour six mois via une autorisation provisoire de séjour. Après notre interpellation de la préfecture, ils obtiennent de ne pas être mis à la rue après les quinze jours à l’hôtel et sont envoyés à trente kilomètres à l’ouest, pour les quelques mois d’hiver. Une équipe de bénévole les attend et les soutient. Les enfants changent d’école.

L’enfant resté au pays va finalement arriver en France par un périple hasardeux, il rentre à l’école.

La décision de la préfecture tombe : Autorisation Provisoire de Séjour pour maladie pour la mère, ce qui annule de fait l’OQTF pour elle, mais pas pour lui. Sa demande de régularisation de conjoint d’étranger malade est refusée à plusieurs reprises, malgré l’appui de promesses d’embauche dans notre département quasi sans chômage. Le titre de séjour de sa femme est trop récent. Monsieur A  est enfermé dans son inaction et sa dépendance financière à autrui. La régression sociale est radicale. Rongé par son angoisse, l’apprentissage du français n’avance pas. Parfois il nous envoie un appel par whatsapp. Il fait traduire nos réponses par l’interprète et les relit la nuit lors de ses crises d’angoisse quand il part marcher ou courir pour s’apaiser.

L’été arrivé, ils doivent quitter leur logement. Ils trouvent refuge grâce à l’hébergement solidaire, dans une autre ville du département, à trente kilomètres au sud, chez une femme veuve. Culturellement elle ne peut pas laisser dormir chez elle M. A.  La femme et les enfants sont abrités. Pas lui : il dort dans sa voiture. Les enfants changent d’école. L’association de soin paye l’assurance scolaire permettant aux enfants de participer aux excursions. Il n’y pas de collectif de bénévoles dans leur quatrième lieu d’hébergement du département mais une famille de compatriote et les restos du cœur à qui il peut rendre service.

Mme A. est réhospitalisée à plusieurs reprises. Elle redemande un titre de séjour étranger malade qui est en attente. L’espoir réside dans le fait que son titre de séjour lui permette de travailler et surtout permette à son conjoint d’obtenir un titre de séjour avec autorisation de travail.

Conclusion

L’obtention d’un titre de séjour étranger malade ne donne pas de droit au séjour pour le conjoint. Les familles ont l’option soit d’un déchirement familial, soit de la misère. Il est invraisemblable d’imaginer que ces enfants déjà frappés par la maladie grave d’un de leur parent, et ayant à affronter la difficulté de l’exil puissent grandir dans une telle difficulté, faite d’errance et d’insécurité permanentes.

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