Des relations de confiance entre Etat et monde associatif? Un enjeu démocratique

Le 22 octobre dernier, la secrétaire d’État Sarah El Haïry rencontrait 130 jeunes, à l’occasion des 10ème rencontres nationales du Réseau Jeunes de la Fédération des Centres Sociaux pour débattre sur la question des religions et de la laïcité. Rencontre qui a mal tourné. Le rapport de la mission laisse craindre une modification profonde du rapport Etat - Monde associatif.

Nota : pour écrire cet article, nous avons eu accès a une version du rapport de mission comportant des zones "non communicables". Nous avons pris connaissance des observations contradictoires de la FSCF ultérieurement. Elles confirment largement nos propos. Le CAC a réalisé un dossier complet disponible sur simple demande. Comme dans le rapport nous ne nommerons pas l'Association, même si c'est un secret de polichinelle.

Le CAC apporte son soutien à la Fédération des Centres sociaux et à l'association prestataire

Le Collectif des Associations Citoyennes a pris connaissance du rapport de la mission de l’Inspection générale, sans toutefois avoir eu accès aux parties protégées par l’article L. 311-6 du CRPA. Le 22 octobre dernier, la secrétaire d’État Sarah El Haïry rencontrait 130 jeunes, à l’occasion des 10ème rencontres nationales du Réseau Jeunes de la Fédération des Centres Sociaux pour débattre sur la question des religions et de la laïcité. Le communiqué final1 de ces journées, dans lequel est formulée un dizaine de propositions, indique qu’il s’agissait de « partager des opinions divergentes, et évoluer en tant qu’individus » et être capable de  « parler sans tabou, dans un cadre respectueux, qui permet de s’exprimer librement sans avoir peur d’être jugé ». C’est la démarche propre aux mouvements d’Éducation populaire : lier expérience de terrain, actions de solidarités, apport de connaissances, débats et confrontation des points de vue.

Les relations entre l’État et les associations ou Fédérations d’Éducation populaire s’établissent dans un cadre partenarial. D’une part une Convention (pluriannuelle) traduit les engagements associatifs en terme d’orientation et de programme d’actions, et définit le soutien de l’État. D’autre part la Charte des Engagements Réciproques engage les parties signataires (État, Mouvement associatif, Associations d’élus territoriaux) «  sous le regard des citoyens, dans une démarche partenariale visant à mieux reconnaître la vie associative ».

  • « Les associations apportent en toute indépendance leur contribution à l’intérêt général par leur caractère reconnu d’utilité civique et sociale. Elles fondent leur légitimité sur la participation libre, active, et bénévole des citoyens à un projet commun, sur leur capacité à défendre des droits, à révéler les aspirations et les besoins de ceux qui vivent dans notre pays et à y apporter des réponses ». (principes partagés)
  • L’État s’engage (chapitre IV) à respecter « l’indépendance des associations, en particulier leur fonction critique et la libre conduite de leurs projets, et considérant les associations comme des partenaires à part entière des politiques publiques … »
  • Les associations s’engagent (chapitre VI 6.1) à « définir et conduire des projets associatifs à partir de l’expression des besoins des adhérents ou des attentes des publics, en prenant en compte le contexte et notamment les revendications civiques, sociales et culturelles, la promotion et l’éducation des personnes... ».

C’est donc en toute légitimité que la Fédération des Centres Sociaux de France (FCSF) construit ses actions, ses journées nationales, dans l’esprit des démarches d’Éducation populaire. La Charte des engagements réciproques fait l’objet d’une évaluation tous les 3 ans. Ni dans la Charte, ni dans le bilan d’étape réalisé en 2017 il est fait référence à une approche de la religion. La Laïcité n’est mentionnée que dans une seule charte locale citée dans le bilan d’étape : « La stricte application du principe de laïcité est garante de la non-discrimination et de l’égalité et elle permet à chacun de vivre ses convictions philosophiques et religieuses, sa croyance ou sa non-croyance, dans un cadre commun apaisé ». On y voit que la question de la laïcité est en premier associée à la non-discrimination et à l’égalité. L’évaluation de la Charte en 2020 n’a pas été engagée par le gouvernement, cela aurait été pourtant l’occasion d’aborder ces questions dans un espace de dialogue.

Le travail de l'éducation populaire remis en cause ?

C’est le propre du travail de l’Éducation populaire de mener les débats en faisant émerger les représentations et les connaissances pré-existantes au débat, pour pouvoir les nommer et en discuter. Il en est ainsi de l’histoire des sciences, de l’histoire des savoirs qui se construisent toujours sur des représentations préexistantes demandant à être déconstruites pour que le sujet apprenant puisse construire de nouveaux savoirs. Un savoir se construit.

Concernant la FCSF, « Si la mission ne met pas en cause la compétence générale des animateurs et animatrices participant au réseau-jeunes, elle maintient que le sujet traité en 2020, compte-tenu notamment de son actualité et sa sensibilité toute particulière, justifiait que les personnes chargées de l’encadrement disposent toutes de connaissances solides sur la question de la laïcité. » La mission fait donc référence à une actualité toute proche, quelques jours avant la tenue du rassemblement fédéral. Les Fédérations d’Éducation populaire sont habituées à traiter de ces sujets, sous des angles et avec des méthodes très diverses, et de tels rassemblements font l’objet d’une préparation minutieuse, y compris dans les conditions sanitaires actuelles. La FCSF « avait conscience que la thématique des religions était un sujet sensible » et avait avisée la secrétaire d’état de la formulation de certaines propositions. Lorsque la FCSF fait référence à la tribune du Monde : « Pour l’éducation populaire, la laïcité n’est pas un catéchisme » la mission réfute cet argument et y trouve même un élément à charge. « La mission souhaite souligner un passage de cet article qui coïncide avec ses propositions puisqu’il y est écrit : ces valeurs émergent dans des échanges exigeants, préparés, régulés et nourris pas des adultes [...] où l’on est assuré d’être entendu ... mais sans être systématiquement approuvé. »

Ainsi les animateurs auraient « systématiquement approuvé » les propositions des jeunes. Pourtant cela n’apparaît nul part dans le rapport de la mission. L’étude de l’énoncé des 82 propositions formulées au sein des groupes montre au contraire la diversité de celles-ci, beaucoup étant positives au regard de la laïcité. Célébrer une journée de la laïcité, appliquer pleinement la laïcité, définition commune de la laïcité, réaffirmer la laïcité, rajouter le mot laïcité à la devise de la France, spots publicitaires sur la charte de la laïcité… La proposition « instruction sur les différentes formes de religion et la laïcité » recueille 35 voix, beaucoup plus que toute autre proposition. Et si de nombreuses propositions concernent l'exercice de la religion… c’était le thème des journées nationales.

Concernant l’Association prestataire, la mission « s’interroge tant sur son aptitude à traiter un sujet tel que les religions, que sur les partenariats qu’elle revendique et qui la situent politiquement d’une manière non-neutre voire partisane. » D’une part le rapport fait état de ses compétences et nombreuses reconnaissances en matière d’animation de débat, mais critique son prétendu positionnement orienté sur la question des discriminations. Le rapport dit à ce propos que le postulat de départ des ateliers du mercredi « Vivre ma religion en France, c’est compliqué ! » en atteste. Les questions que peuvent se poser de jeunes adolescents pour vivre leur religion sont pourtant réelles, par exemple affirmer pour un jeune une croyance religieuse au regard des amis, trouver sa place dans un lieu de culte, comprendre sa religion et l’exercer dans une société laïque, résister aux courants extrémistes d’une religion, expliquer son choix et en discuter. A ce stade, la question de la discrimination n’est qu’une hypothèse non formulée. La démarche adoptée offre la possibilité de nombreuses réponses. On pourrait d’ailleurs souligner l’équilibre de ces journées puisque l’expression des jeunes se traduit sur une journée par des formulations positives, selon l’avis même de la mission.

Un droit : l'indépendance des associations et leur liberté d'expression

On peut noter le ton « à charge » de la note. Ainsi « elle [l ‘association] fait état sur son site d’un réseau d’alliés et d’intervenants au titre desquels figurent la FCSF mais également le collectif Les désobéissants ou encore un groupe de soutien aux gilets jaunes de Picardie. » C’est là un choix de nommer 2 partenaires de l'association parmi beaucoup d’autres et donc fausser la perception. « Parmi les formations non professionnalisantes, figurent des formations à la désobéissance civile». De nombreux réseaux associatifs font appel à la désobéissance civile, dont la définition remonte au XIXème siècle, comme forme d’action qui consiste à désobéir de façon passive aux lois. Gandhi ou Martin Luther King ont revendiqué ce type d’action qui concerne des champs aussi divers que la défense des droits, l’objection de conscience, le mouvement altermondialiste, la protection de l’environnement, la publicité, l’enfouissement de déchets nucléaires… L’offre de formation, validée par les OPCA, répond à une demande, et fait référence à une « action directe non violente » avec comme objectif corollaire la réduction des « potentialités de violence ».

Il n’existe pas de ministère de la pensée, ni de police de la vérité. La volonté de substituer à l’action éducative, une méthode injonctive, peut laisser craindre que les intentions de la Charte des Engagements Réciproques appartiennent à une époque révolue. Prendre en compte la parole non censurée des jeunes pour construire de nouveaux savoirs et installer dans la durée une relation de confiance est la base de l’acte éducatif. C’est ce que font les professeurs qui, à partir d’outils pédagogiques, permettent la construction des savoirs par l’expression des points de vue et la confrontation des idées. C’est aussi ce que pointe le Forum Français de la Jeunesse, à propos du Service National Universel, s’interrogeant « sur les moyens pédagogiques employés pour transmettre ces valeurs républicaines ». Prétendre éduquer en quelques périodes l’ensemble d’une génération, c’est l’aveu d’un renoncement à une politique éducative tout au long de la scolarité. En ce sens, le CAC s’associe pleinement à la lettre du CNAJEP2, réaffirmant « la contribution fondamentale de ces démarches (d’Éducation populaire) pour faire vivre une démocratie participative aux côtés d’une démocratie représentative ».

Dans l’article du journal Le Point, au lendemain de la tenue du rassemblement, Mme El Hairy disait le contenu de son intervention : « Je leur explique le sens de la laïcité, pourquoi la loi de 2004 offre un cadre pour l'exercice de la liberté de conscience à l'école, pourquoi notre État n'est pas raciste, et comment la République nous protège ». Or c’est justement ce que questionnent les jeunes. La République protège-t’elle le libre exercice d’une religion quand on est victime de racisme, de discrimination, de violences ? La mission pointe à 3 reprises l’organisation inadaptée à l’accueil d’une membre du Gouvernement et indique que celle-ci décide de ne pas participer « à la séquence durant laquelle elle devait répondre aux questions des jeunes en compagnie des autres invités ». Pourtant cette méthode de rencontre en petit groupe est largement utilisée, avec de nombreux élus et représentants. Toutes les fédérations y ont recours, et le temps final de restitution est le moment attendu de ce dialogue qui offre la possibilité d’entendre des paroles non filtrées et d’apporter les réponses des invités. La secrétaire d’état aurait préféré une intervention type «  grand débat entre la secrétaire d’État et les jeunes », la mission estimant que la méthode retenue «  n’est pas suffisante pour un thème aussi complexe et relevant autant de l’intime que la religion ».

Pour le Collectif des Associations Citoyennes, c’est ce qui s’exprime dans le travail de l’Éducation populaire : construire des savoirs, différencier les prises de parole individuelles, les confronter et les traduire en propositions partagées. La Fédération des Centres Sociaux, comme les associations prestataires, agit pour une société écologique, démocratique et solidaire. Les associations et mouvements d’Éducation populaire peuvent être inquiets du cadre dans lequel s’inscrit aujourd’hui le dialogue républicain. Le ton des recommandations formulées par la mission, comme le contenu du Contrat d’Engagement Républicain se substituant à la Charte nationale ne fait que le confirmer, installant davantage une logique de défiance à leur égard.

1https://www.centres-sociaux.fr/files/2020/11/Conference-de-presse_Reseau-Jeunes-2020-1.pdf

2https://mailchi.mp/1c4255448ef2/lettre-interne-cnajep-edition-spciale?e=dadfc69570

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