L’islamophobie n’a pas sa place au Sénat!

De novembre 2019 à juin 2020, pendant un marathon de 39 auditions, les sénateurs de la commission sur la « radicalisation islamiste et les moyens de la combattre » ont invité quelques experts, plusieurs ministres mais surtout de nombreux polémistes à s’exprimer. En tant que collectif de citoyens, nous sommes inquiets de constater que les discours islamophobes aient pu trouver tribune libre parmi les sénateurs.

De novembre 2019 à juin 2020, la parole islamophobe s’est libérée au Sénat.

Pendant un marathon de 39 auditions – dont seulement une vingtaine ont été rendues publiques à ce jour, les sénateurs de la commission sur la « radicalisation islamiste et les moyens de la combattre » ont invité quelques experts.es, plusieurs ministres mais surtout de nombreux polémistes à s’exprimer sur la présumée menace de « séparatisme islamiste » sur l’ensemble de notre société. Problème : la pertinence d’une telle hypothèse, érigeant la suspicion et la mise en cause collective des musulmans comme axe de travail sénatorial, n’est à aucun moment évoquée ni questionnée.

Ainsi, et comme on pouvait hélas s’y attendre avec un tel cadrage du sujet, la commission sénatoriale a été le lieu d’un florilège de propos alarmistes et souvent d’une violence inouïe. Loin de traiter de la question de la radicalisation en objectivant ses dynamiques ou ses parcours, les débats se sont cristallisés sur les tropes privilégiés de l’islamophobie qui traversent certaines de nos élites politiques et médiatiques. Ainsi consommer halal devient « incompatible avec les valeurs de nos sociétés démocratiques » (Florence Bergeaud-Backler, audition du 21 janvier 2020), se passer le salam (bonjour, paix) serait une expression à connotation islamisante (Mohamed Sifaoui, audition du 12 décembre 2019), le port du voile une négation de la liberté (Zineb el Rhazoui, audition du 23 janvier 2020) …

Sur la vingtaine d’auditions rendues publiques, ce ne sont pas moins de 150 extraits entiers qui accumulent approximations historiques, manipulations statistiques, anecdotes et faits divers invérifiables, tous convergents vers la validation d’une obsession implacable : l’existence d’un projet secret des musulmans - non pas des islamistes - d’islamiser la France : projet qu’ils dissimulent, camouflent, sous leurs allures rassurantes de citoyens ordinaires.

« L’Islam s'est radicalisé, dans la mesure où une grande partie des musulmans observe l'ensemble des préceptes théologiques » Michel Aubouin, audition du 3 mars 2020

Il s’agit alors, selon les schèmes ordinaires de la théorie du complot, de ne pas être dupes, de ne pas être naïfs et d’arriver à démasquer ces manœuvres. Ce thème de la dissimulation, qui n’est pas sans rappeler le pire des discours coloniaux, antisémites ou conspirationnistes, est ainsi explicite ; les islamistes (dont on apprend à bien des moments que la différence qui la sépare des musulmans ordinaires est ténue) visent à « infiltrer les corps intermédiaires, les grandes entreprises, les universités, plus tard l'armée, afin de renverser le régime de l'intérieur » (Youssef Chiheb, audition du 3 décembre 2019).

« Cet été, un club a été fermé en Essonne, sous le prétexte de sa mauvaise gestion, alors que l'on a tout de même trouvé des djellabas dans ses locaux ! » (Jacqueline Eustache-Brinio, audition du 25 février 2020)

Ces manœuvres réputées habiles et insidieuses justifient donc de mobiliser tout l’arsenal sécuritaire antiterroriste pour faciliter le signalement de toute personne qui présenterait un « risque »[1] et en même temps de réprimer toute tentative d’existence collective, comme par exemple fermer mosquées et écoles sur la base de prétextes assumés, de contrôler voire d’interdire la littérature islamique, ou de signaler toute personne qui présenterait un « risque ».

Ici un fonctionnaire explique comment il détourne le droit à des fins politiques :

« Au cours des 37 inspections que nous avons menées l'année dernière, jamais un rapport n'a justifié une fermeture liée à des questions d'éducation nationale. Nous avons ainsi utilisé des motifs tels que la conservation d'aliments non filmés dans un réfrigérateur pour fermer des établissements. » (M. Daniel Auverlot, audition du 26 février 2020)

Là un ministre envisage de s’ingérer directement dans la vie des familles musulmanes :

« Cela rejoint la logique d’une vision complète du temps de l’enfant pour partager ensemble ce qui se passe pour l’enfant et ce qui se passe dans son environnement, je suis de plus en plus favorable à une vision de ce que l’emploi du temps de l’enfant serait vu pas seulement sur les heures de cours mais aussi dans ce qui se passe dans sa vie aussi le mercredi et le Week end » (Jean-Michel Blanquer, audition du 18 juin 2020)

« Nous avons souhaité que les faits soient signalés ; faciliter les signalements c’est déjà se donner les moyens de le faire […]. Mon message depuis le début a été de dire que tout le monde devait être en situation de signaler. Il y a donc un formulaire en ligne pour le personnel de l’éducation nationale qui permet de saisir l’inspection académique sans passer par la voie hiérarchique » (Jean-Michel Blanquer, audition du 18 juin 2020)

L’enjeu de la défense de la société française dans son ensemble, présenté comme en contradiction structurelle avec la pratique des musulmans, justifie toutes les outrances extra-légales, sans égard pour les libertés individuelles censées être protégés dans un État de droit. Sous couvert de lutte contre les Frères Musulmans, il s’agit bien d’islam et des musulmans. Car c’est bien eux qu’il s’agit de criminaliser, comme en témoignent les débats à sens unique auxquels sert de cadre cette commission :

« La radicalité est intrinsèque à l'Islam depuis ses origines. L'Islam est basé sur la conflictualité. Ce n'est pas une religion apaisée. » (Youssef Chiheb, audition du 3 décembre 2019)

« L’Islam veut remettre en cause la laïcité depuis 10 ans » (Jacqueline Eustache Brinio, audition du 23 janvier 2020)

« L’individu est inexistant dans la foi islamique, c’est quelque chose qui est inhérent à cette foi. Tous les Etats au monde où l’Islam est religion d’Etat sont des Etats qui ne sont pas des Etats émancipés qu’on peut qualifier d’Etats dictatoriaux ou totalitaires » (Zineb el Rhazoui, audition du 23 janvier 2020)

« Ceux qui font le signe de croix n'ont jamais tué personne ! » (Sebastien Meurant, audition du 25 février 2020)

En tant que collectif de citoyens musulmans et non musulmans, nous sommes inquiets de constater que, malgré une crise sanitaire, économique et politique d’ampleur planétaire, et qui aurait pu amener nos élus à un retour minimal à la réalité - les territoires incriminés (la Seine-Saint-Denis), applaudis à l’Assemblé nationale au titre, légitime, du lourd tribut offert dans la lutte contre la pandémie deviennent, une fois la crise passée, séparatistes au Sénat -, les discours islamophobes se sont normalisés et ont trouvé tribune libre parmi les sénateurs, sans contradiction ni considération pour ceux que l’on désigne ainsi à la vindicte – non pas populaire mais étatique. Nous sommes également inquiets de voir que les mesures de généralisation du signalement et de la délation sont promues et institutionnalisées, en même temps que s’installe le complotisme au plus haut niveau de l’État. La démonstration est ainsi permise par l’absurde : comment donner au citoyen ordinaire le pouvoir de juger et de dénoncer son voisin, lorsque six mois de « travaux n’ont pas permis aux sénateurs de se défaire des représentations fallacieuses liant pratique de l’Islam et radicalisation ?

Nous dénonçons donc cette commission et l’ensemble de ses résultats qui, sous couvert de « lutte contre la radicalisation », ont mené à la mise en cause, au sein d’une institution républicaine, de six millions de nos concitoyens de confession musulmane.

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