Ce qui est en train de se passer est une expérimentation totalitaire

Ce qui est en train de se passer est une expérimentation totalitaire

Contribution à la critique anthropologique d’une pandémie au XXIè siècle

«  Après des millénaires de rationalité, la panique s'empare de nouveau de l'humanité, dont la domination acquise sur la nature devenue domination de l'homme excède de loin en horreur ce que les hommes eurent jamais à craindre de la nature. »

 Adorno (T.W), Minima moralia, réflexions sur la vie mutilée (1951), Paris, Payot, 2003, p. 122.

 « Quant à la critique proprement dite, j’espère que les philosophes comprendront ce que je vais dire :  pour être juste,  c’est-à-dire pour avoir sa raison d’être, la critique doit être partiale, passionnée,  politique, c’est-à-dire faite à un point de vue exclusif, mais au point de vue qui ouvre le plus d’horizons ».

Baudelaire, Salon de 1846, in Curiosités esthétiques, Œuvres complètes 1868, p. 77.

Saison 1

(Régime de la fausse conscience)

Une analyse superficiellement écologiste pourrait trouver dans cette pandémie des raisons d’espérer : réduction des transports inutiles (tout particulièrement aériens), prévision d’un ralentissement de la croissance et donc prévision d’une baisse des pollutions (par exemple, la chute d’activité en Chine a diminué en février les émissions de gaz à effet de serre, de l’équivalent de la production annuelle des Pays-Bas), etc.

Une analyse superficiellement critique pourrait même se réjouir que le confinement donne à chacun le temps et l’occasion de se poser la question du sens réel de la vie mutilée qualifiée d’ordinaire, au point peut-être de se mettre à espérer déboucher sur une critique radicale du consumérisme quotidien : rien de plus bizarre aujourd’hui que de consacrer quelques minutes à regarder des publicités télévisées, dont les contenus si peu essentiels sont si évidemment en décalage avec la situation vécue...

On pourrait même croire, selon certains démagogues superficiellement sociaux humanistes,  à l’avènement d’un changement de paradigme  par lequel ces temps de crise sont en train de fournir la preuve qu’un changement de cap est possible. Mais quand le premier exemple concret fourni est – en France – celui d’une relocalisation de l’industrie automobile des pièces détachées, comment – au-delà de la colère mêlée de lassitude – ne pas penser qu’on part de très, très loin... Et qu’aucun horizon d’utopie ne semble en réalité se profiler.

Tout au contraire, ce qui vient n’est ni l’insurrection, ni la grève générale, c’est une dystopie. Au 19e siècle, les socialistes les plus utopiques voyaient dans les expérimentations minoritaires, les semences de la transformation sociale. Mais ce qui est en train de se passer est une expérimentation – ni minoritaire, ni majoritaire – mais totalitaire, dans laquelle la fin affichée – sauver des vies – justifie tous les moyens. Quand on se souvient à quel point dans les temps précédents, les gouvernements dits démocratiques ont fait preuve d’insensibilité face aux vies définitivement réifiées, on peut s’attendre à ce que la suite leur donne tout le temps pour accentuer la violence économique, sociale et politique.

Saison 2

(Régime de la rationalité instrumentale)

Ce qui vient c’est la dystopie économique : il est trop tard pour réviser des politiques antérieures qui aujourd’hui – par faute de moyens financiers comme humains – déterminent une stratégie d’improvisation totale. C’est même l’occasion, sinon l’aubaine, pour accélérer les processus de dématérialisation des activités : télétravail, téléconsultation, la web-école,  la culture en un clic, etc. Que penser d’une société qui maintient le  travail  tout en interdisant de partir en vacances ?

Ce qui vient c’est la dystopie sociale, sous le nom de distanciation sociale, car c’est bien d’isolement individuel qu’il s’agit. Et en traitant aujourd’hui d’imbéciles les réfractaires au confinement, on continue dans cette logique sociocidaire de la réduction de toute responsabilité. Que penser d’une société qui ne semble capable de penser le confinement que sur le modèle foucaldien de l’emprisonnement ?

Ce qui vient c’est la dystopie politique : ses formes de contrôles numériques et droniques, les listes démultipliées qui inventorient les lieux, les déplacements, les activités, les comportements autorisés : tout ce qui n’est pas permis devient interdit. Que penser d’une société dans laquelle cette inversion du permis et de l’interdit semble ne susciter aucun débat public ? Et après ?

Saison 3

(Régime de la dialectique négative de la valeur)

Finalement dans le miroir obscur de la pandémie, l'état d'exception semble avoir accompli  –  au moins en partie – le rêve du Capital devenu sujet automate. Dans l'hypothèse où l’épisode dystopique que nous vivons en ce moment, se révèlerait comme un épisode infini, il serait aisé d’imaginer une population totalement habituée aux rapports virtuels, au confinement nourri par Netflix et les services de livraison de nourriture à domicile. Les voyages seraient interdits, restreints aux flux des marchandises, fruits d’un secteur productif majoritairement automatisé. Le spectacle, qui depuis longtemps s’efforçait de détruire la rue, d’abolir la rencontre et de faire disparaître tous les espaces de dialogue – pour anéantir les alternatives à la pseudo communication spectaculaire – aurait finalement atteint son but. L’espace réel, délaissé par les êtres humains confinés et obligés de s’enfuir dans la virtualité, n’appartiendrait plus qu’aux marchandises. La circulation humaine, sous-produit de la circulation des marchandises, serait finalement devenue superflue, et le monde en entier livré aux marchandises et leurs passions, nouvelle forme de fétichisme absolu[1]. Ceci n’est qu’un exercice d’imagination – un scénario improbable pour l’instant –  mais il est aisé d’anticiper que dans l’avenir nous pourrions assister à une augmentation du contrôle des flux globaux et de la circulation de personnes sous des prétextes sanitaires, avec une progressive normalisation des procédés d’exception. 

Finalement le corona virus compris dans sa dramatique totalité, est à la fois le projet et le résultat d'un mode de production et d'organisation sociale déterminés.  Il n'est pas un accident du monde réel, sa sortie de route inopinée... Il est le coeur de la superfluité de l'homme dans une société réelle administrée par les flux boursiers. Sous toutes ses formes particulières information ou propagande, publicité ou consommation directe de spectacles – le corona virus constitue le modèle présent de la vie socialement dominante. Il est l'affirmation omniprésente du choix déjà fait, dans la production, et sa consommation corollaire. Forme et contenu du corona virus sont identiquement la justification totale des conditions et des fins du système existant. Où le Sujet n'est plus qu'un Objet. Où l'émancipation (individuelle et collective) a définitivement laissé place à la réification généralisée. Après la crise, viendra le temps des factures (et des fractures). Et dans un  tel contexte qui peut croire qu’un seul gouvernement dans le monde en profitera pour imposer un changement radical de cap ?

Finalement, la seule question qui vaille, reste (car à ce jour inachevée) celle de la forme-valeur  posée – entre autres – par le Vieux Karl dans sa si fameuse section I du Capital. Marx opère à cet endroit une critique radicale, une rupture épistémologique totale de la théorie ricardienne de la valeur comme travail dépensé. C’est à partir de cette hypothèse qu’il parle du capital comme sujet automate[2]. Dès lors :

  • Le capitalisme  serait-il aujourd’hui la simple continuation - comme l’achèvement de l’économie politique classique - de qui Marx aurait hérité pour son objet comme pour ses concepts ? Dans une telle hypothèse le capitalisme mutant de la globalisation se distinguerait seulement de « l’économie classique » non par son objet, mais par sa seule méthode, la dialectique empruntée à Hegel ;
  • Ou bien, tout au contraire, Le capitalisme financiarisé du XXIè (ou économie vulgaire) constituerait-il une véritable rupture épistémologique tant dans son objet et sa théorisation, que dans sa méthode ? Dans cette seconde hypothèse le Capital représente alors la fondation en acte d’une discipline nouvelle, d’une science - nécessitant à la fois et le dépassement de l’économie politique classique[3] et celui combiné des modèles hégélien et feuerbachien, restés finalement dans leur préhistoire[4]. La forme valeur comme le commencement absolu de l’histoire d’une science échappant à l’Homme. Dont il conviendrait  d'opérer de toute urgence la critique radicale.

Bien loin des scénarios d’effondrement ou de décroissance choisie, comment ne pas constater qu’après celle de 2001, celle de 2008, chaque crise aura été l’occasion d’une accélération des formes les plus déshumanisantes de la vie en commun,  au profit de l’avènement scientifique (sans critique) de la forme valeur/sujet automate[5] ? Ce que nous ressentons comme le moins problématique en ce moment est sans doute ce qui exige précisément d’être problématisé. Finalement, au sortir du confinement, il nous faudra opérer une RÉELLE et DOUBLE distanciation :

  • d'abord la distanciation cognitive de la forme valeur, colonisée par la religion de l'économie politique classique ;
  • ensuite la distanciation anthropologique par rapport à cette forme classique de de société prétendument moderne, occasion alors de repenser de manière critique les séparations/réifications qui la fondent, et les limites imposées à la vie quotidienne des sujets. 

À défaut d'une telle exigence intellectuelle, comment croire qu’à l’occasion de la sortie de cette  pandémie, c’est l’utopie qui viendra, si  DÉFINITIVEMENT nous ne changeons pas de logiciel cognitif !

Collectif Illusio
Avril 2020

 

[1] Marx (K), Le Capital, chap 1, 4è section, « le caractère fétiche de la marchandise et son secret »,  trad. Rubel (M),  Paris Gallimard-Folio, 2008

[2] Dans le chapitre 2 du Capital, Karl Marx développé ce concept de « sujet automate » - processus spiralaire indéfini largement et toujours occulté encore aujourd’hui par le « marxisme officiel » - et de fait anticipé les conséquences qu’un tel déni produirait en terme d’impasse intellectuelle.  Cette thèse du « capital devenu sujet automate »  affirme que dans le mode de production capitaliste, la nécessité de valorisation permanente du capital s’impose aux différents agents de la production, et particulièrement à l’Etat, comme un mouvement aussi inexorable que celui de la Terre tournant autour du soleil. Elle aboutit, entre autres à cette conclusion que les capitalistes, dirigeants d’entreprises ou représentants d’un Etat sont eux-mêmes dirigés par la nécessité de ce mouvement. Ils ne sont dirigeants qu’en tant qu’ils le mettent en œuvre. C’est cette nécessité aveugle et implacable du mouvement de valorisation permanente qui reproduit le capital en l’accroissant et l’accumulant, que cherchent à déconstruire des auteurs comme Robert Kurz, Moishe Postone, ou Anselm Jappe.

In Marx (K), Le Capital, Livre I, Chap.2, « l’auto-valorisation de la valeur et son moyen, le capital », trad. Rubel (M),  Paris Gallimard-Folio, 2008

[3] C’est Karl Marx qui invente l'expression "économie politique classique" pour désigner les auteurs qui ont contribué à mettre en évidence la "connexion interne" des formes de la richesse et à en rechercher les lois scientifiques fondamentales: d'une part en Angleterre, les auteurs de W. Petty à Ricardo, d'autre part en France, les auteurs de Boisguilbert à Sismondi. Selon Marx, Malthus et Mill marquent plus tard la transition de l'"économie classique" vers l'"économie vulgaire", tandis que J.-B. Say et R. Mc Culloch représentent une première phase de l'"économie vulgaire", qui raisonne dans un monde d'apparences et tombe dans l'apologie du mode de production capitaliste.

[4] Les Thèses sur Feuerbach sont onze courtes notes philosophiques écrites par Marx en 1845. Elles esquissent une critique ou un dépassement de toutes les formes d’idéalisme philosophique. Les thèses désignent « la pratique » comme pierre de touche de la vérité, et non plus la « théorie », ni la pensée séparée et atomisée.  A la critique de la philosophie idéaliste et de ses critères de vérité, s'ajoute pour Marx l'inscription de la théorie dans les rapports sociaux.

Concernant Hegel, on sait que Marx a écrit de « la dialectique hégélienne qu’elle est sur la tête [et qu’] il faut la retourner pour découvrir le noyau rationnel sous l’enveloppe mystique ». On a souvent conclu de ce passage que Marx avait appliqué la dialectique hégélienne sous sa forme rationnelle à l’économie politique. Or une telle interprétation néglige l’insistance, commune à Hegel et Marx, sur la dépendance des concepts à l’égard de leurs objets et sur l’impossibilité, pour toute analyse rigoureuse, de se prévaloir d’une méthode universellement valable par-delà la diversité des objets examinés.

[5] Lohoff (E) - Trenckle (N), La grande dévalorisation : pourquoi la spéculation et la dette de l’État ne sont pas les causes de la crise, Trad. Braun (P), Briche (P) et  Roulet (P), Paris, Post-Editions, 2014

 

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