Pour une révolution anthropolitique Incompréhension - Mensonges - Arrangements

Depuis plusieurs semaines déjà s’exprime une lourde colère, celle des Gilets jaunes. Nul ne peut prédire l’avenir mais ce mouvement hétéroclite et hétérogène porte en lui un espoir et un danger.

L’espoir de dépassement d’une idéologie capitaliste usée, dont les options, nous le savons désormais, nous conduisent inévitablement vers des horizons morbides, des crépuscules civilisationnels. Le danger est celui d’un délitement fasciste de nos sociétés, d’une gestion autoritaire des migrations, de l’accroissement des injustices et dominations économiques, sociales et culturelles, des délires techno-scientifiques, de l’épuisement des ressources naturelles.

Par ailleurs, il n’est pas certain que ce mouvement, initié et porté indépendamment des formations politiques et syndicales traditionnelles, se tenant donc à l’écart des corps intermédiaires, permette la mise en abyme des difficultés connues par nos sociétés. Dialectiquement, il n’est donc pas certain non plus qu’il oblige le pouvoir macronien à formuler des réponses à la hauteur des enjeux politiques qui se présentent à nous dans les années à venir.

Colères

Cependant, le mouvement n’est sans doute pas celui qu’il paraît être. Il serait trop facile de le tourner en ridicule et ne pas en saisir toute la complexité. Il serait trop simple, également, de n’y voir qu’une contestation nationale. À n’en pas douter, les Gilets jaunes demandent le droit de vivre dignement, dans un monde apaisé. Ils réaffirment ce que les scrutins des vingt dernières années, en France, ont exprimé, une crise de la légitimité d’un pouvoir qui n’a de démocratique que le nom. Ils sont aussi l’expression, peut-être inconsciente, d’une crise internationale qui fait, lentement mais sûrement, ressurgir les démons des différents nationalismes et populismes en Italie, en Allemagne, en Espagne, en Hongrie, en Pologne, en Russie, en Chine, aux États-Unis ou au Brésil. C’est une crise de la représentation politique qui se présente de manière globale désormais, et le nier ne pourrait que creuser le faussé entre la population et « ses dirigeants » car ce moment de vérité peut faire disparaître une partie de la fausse conscience qui habite les individus. Qui peut croire encore au mythe de « la croissance créatrice d’emploi » ? Qui ne voit les inégalités croître dans un monde dont les ressources naturelles déclinent et la population augmente ? Qui ne voit les désastres climatiques annoncés et les mensonges industriels de nos dirigeants politiques et économiques ? Qui ne voit la souffrance dans son quartier, sa ville, sa région, dans son pays et dans le monde ? Comment ne pas s’apercevoir que les questions de PIB, de croissance, d’investissements, de taux d’intérêt, le capital des actionnaires, sont plus importantes pour nos dirigeants que le droit effectif à la santé, à l’éducation, à la dignité ? Qui ne voit la généralisation et l’approfondissement organisés du disfonctionnement de toutes les institutions de service public, légitimant, dans la bouche des dirigeants-managers libéraux, leur liquidation au profit de leur marchandisation ?

Nous savons désormais que la puissance économique du capital atteint un seuil critique, au point où la seule alternative à cette puissance est l’accélération de sa croissance qui génère l’accélération et la généralisation de toutes les crises en cours, et pas seulement celle de la représentativité politique : crise symbolique (culturelle), crise linguistique (destruction de langues traditionnelles), crise identitaire (destruction des communautés d’appartenance et de leur culture), crise technique (perte des cultures vernaculaires qui ne sont plus transmises ni héritées), crise économique (chômage de masse, travailleurs pauvres), crise environnementale (pollution de l’air, de l’eau, de la Terre), crise sanitaire (développement accéléré des maladies dites environnementales), crise financière (bulles spéculatives et krachs boursiers), crise fiscale, crise alimentaire, crise paysanne, crise productiviste, etc.

Derrière la naïveté apparente de certaines revendications se trouvent des désirs de révolution car il n’est désormais plus pensable de « réformer le capitalisme » ou de créer « un capitalisme éthique » qui s’opposerait à « un capitalisme des inégalités ». Chacun le comprend, le capitalisme, en tant que processus de production exploitant la force de travail au profit du capital, en tant que compétition généralisée, en tant que secteur global de la lutte de tous contre tous est par définition le système de la normalisation, de la hiérarchisation et, in fine, de l’élimination. C’est ainsi que des entreprises font faillites, que le nombre de chômeurs augmente, que la vulnérabilité professionnelle s’accroît, alors que ceux qui travaillent sont de plus en plus exploités.

Contrôle et répression

L’intensification du mouvement face à la rigidité du gouvernement met en lumière les stratégies de contrôle des dirigeants politiques et la pauvreté de leurs réponses, leur incompréhension de la situation réelle ou leur désir de ne pas en tenir compte. Il nous est impossible d’évacuer l’idée qu’Emmanuel Macron et le gouvernement d’Édouard Philippe savent que la défense de l’ordre établi ne peut reposer que sur le recours à des techniques de dominations et de contrôles maintes fois éprouvées dans l’histoire, qui sont tantôt psychologiques, tantôt juridiques, tantôt policières et militaires. Le vent de panique qui souffle sur les palais n’apporte-t-il pas la rumeur que des occupants de l’Élysée ont visité, le 7 décembre 2018, afin de savoir s’ils pourraient s’abriter en cas de besoin, une première sous la Ve République, le bunker PC Jupiter, abri antiatomique réservé au Président ?

Le président jupitérien de la République est donc descendu de son piédestal. Il désire désormais ce qu’il refusait précédemment et accède aux premiers désirs des Gilets jaunes en mettant un terme au projet d’augmentation des taxes sur les carburants. Il propose l’organisation d’un « grand débat » durant lequel « presque » tous les sujets pourraient être abordés. Dans le même temps, les chiens de garde du pouvoir se sont lancés dans une politique répressive des manifestations ainsi que dans la légitimation des violences policières. Les casseurs et les agitateurs sont partout dans les discours, car nos dirigeants souhaitent faire oublier que les grandes avancées sociales sont souvent le résultat de ce qui a été arraché par le peuple contre les gouvernants. Pendant que le pouvoir exécutif explique au pays que les manifestants doivent respecter la loi, il y a deux poids et deux mesures et des députés de la majorité présidentielle déclarent qu’ils ont refusé de voter une loi d’interdiction du glyphosate, qu’ils avaient eux-mêmes proposée, car celle-ci ne serait d’aucune utilité et que mieux valait faire preuve de pédagogie et suivre le désir des agriculteurs. Quelle hypocrisie ! Le pays doit donc revenir au calme, faisant fi des leçons d’Henry David Thoreau sur la désobéissance civile (refus de payer un impôt à l’État américain) alors que le sentiment partagé de mépris croît de part et d’autre.

Cependant, parier sur l’épuisement du mouvement et sur l’apport de quelques réponses superficielles serait bien peu raisonnable. Chacun a le sentiment que nous sommes dans un jeu de dupes, qu’il suffirait de peu pour faire grossir encore le ressentiment et la haine. Les frustrations, toujours vivantes, peuvent élever la puissance de la rue à la hauteur de la puissance coercitive de l’État – laquelle a progressivement fait de l’État d’urgence, liberticide, un état « normal ». Quelles pourraient être les conséquences d’une telle situation ?

Incompréhensions

Les institutions médiatiques, à l’image des représentants politiques dont elles sont trop proches, ne semblent pas davantage comprendre la nature des événements. Les journalistes filment et commentent ce qui pourrait ressembler au spectacle d’une insurrection en espérant le retour « à l’ordre » décidé par le gouvernement, prêts à passer au spectacle proposé par d’autres sujets qu’ils traiteront avec la même « désinvolture ». La désynchronisation entre leur récit et la violence de l’urgence ressentie par la population, manifestante ou non, est la démonstration de l’existence de cette séparation, cet « apartheid » social qui ne dit pas son nom, dénoncé depuis le début du mouvement par les Gilets jaunes. Les hélicoptères, les véhicules blindés, les armes offensives utilisées dans des conditions non réglementaires sont autant de témoignages de cette séparation. Lorsqu’un policier est blessé à une jambe, cela est annoncé sur toutes les chaînes nationales. Il faut qu’un manifestant perde un œil pour que son calvaire soit peut-être signalé. Le déséquilibre de la violence est patent, sauf pour les médias dominants.

Les approximations du pouvoir et du chef de l’État ne sont que rarement mises en lumière par ces mêmes médias. Ainsi, la promesse de l’interdiction du glyphosate en France faite par le candidat Macron ne résiste pas à l’exercice du pouvoir élyséen. Ce changement de direction vis-à-vis d’un produit (Round-Up) dont l’exploitation repose sur des mensonges d’État, ayant pour conséquences des pathologies environnementales aggravées et un appauvrissement de terres et des hommes, ne peut que poser question. De quelle transition écologique est-il question lorsque le chef de l’État décide d’un côté de taxer le carburant pour les populations les plus démunies tout en soutenant, sans le dire de la sorte, l’exploitation du produit phare de Monsanto acquis par Bayer, nouvelle pépite industrielle de l’Allemagne merkelienne ?

Il semble que les décideurs, tout comme une partie importante de la population n’ont toujours pas admis ou compris que la nécessité impérative n’est plus de taxer afin de dissuader mais bien d’entreprendre une révolution anthropologique majeure dont le capitalisme militaire, industriel, financier doit être la première victime. Il est urgent de mobiliser les budgets actuels de l’État, et de tous les États, vers une transition écologique respectueuse de l’environnement et des hommes. Le temps des petits calculs est terminé.

C’est pour cela que nous appelons les citoyens, quel que soit leur âge, leur condition, leur religion, à refuser les stratégies politiques d’étouffement du mouvement de contestation actuel, à participer à son renforcement sur chaque lieu, professionnel, public ou privé, à dénoncer les mensonges et les arrangements des différents ministères ou du Parlement, à s’opposer à la politique de coercition portée par Christophe Castaner, dont le passage au ministère de l’Intérieur restera comme une dangereuse tentative de politique autoritaire. Chaque jour perdu accroît le danger d’un glissement vers de tristes lendemains.

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