LES JOURS HEUREUX
Le film de Gilles Perret passe dans une seule salle à Paris. C’est une raison de plus pour y aller. Vous y apprendrez des choses. Que le Conseil National de la Résistance avait dès mars 1944 rédigé un programme politique et social pour l’après-guerre dont les deux piliers étaient l’État social et une vraie liberté de la presse. Que soixante ans après, un appel de 13 grands résistants – boycotté par les médias – a invité « à faire vivre et retransmettre l’héritage de la Résistance » et « ses idéaux de démocratie économique, sociale et culturelle ». Que depuis 2007, la droite sarkozyste s’approprie l’héritage de la résistance.Tout ça on le sait, direz-vous. Mais est-ce qu’on saurait dire comment on en est arrivé là ? Comment le message subversif du CNR a-t-il pu être intégré par l’entreprise de communication sarkozyste ? A défaut de répondre à cette question par les arguments mille fois entendus, Walter vous montre comment on bloque le mécanisme. Et cela, vous ne le saviez pas.
Une scène. Le président de l’Assemblée nationale Bernard Accoyer inaugure un musée de la Résistance dans son département de Haute-Savoie. Il prononce un discours où les combattants deviennent la France entière et leur message politique une simple imagerie du courage. Walter est là. Mais Gilles Perret, qui l’accompagne depuis quelque temps avec sa caméra, ne le voit pas dans la salle. Il le retrouve à l’extérieur. Walter écoute distraitement le discours, retransmis au-dehors, tout en papotant avec un vieux camarade. Son commentaire ? « Oh, moi, tu sais, je n’apprécie pas ».
Dans son dédain sans frustration il y a plus qu’un refus de collaborer à la comédie qui se joue à l’intérieur. Il y a une conduite de résistance dont le film tire bon profit. Il nous apprend que la Résistance est simple et sereine, simple et sereine comme Walter. Souvent la caméra le découvre légèrement à l’écart. Ou alors au centre d’autres rassemblements. Devant une classe, dans une école primaire qui l’a invité. Aux côtés de lycéens qu’il accompagne lors d’un voyage au camp de Dachau, où il a été prisonnier. Sur l’estrade d’une contre-manifestation au plateau des Glières. A chaque fois, la même simplicité, la même sérénité. A chaque fois le discours officiel est renversé. Comme quand, se baladant dans les vieilles rues d’Annecy, qui sont comme les traboules de Lyon, des dédales où la milice et les résistants jouaient au chat et à la souris, Walter précise que bien sûr, il ne peut pas dire le contraire, tout cela était aussi un jeu pour les adolescents qu’ils étaient, lui et ses camarades. Comme quand il retrouve l’un d’entre eux. C’est Constant Paisant qui, avant de se livrer aux caméra, nourrit ses cochons. Constant se souvient bien des dix-sept agent de police de Vichy pris en otage par ceux que les médias de la France collaboratrice appelaient "terroristes". Pétain n’a pas voulu traiter, huit otages ont été exécutés. Pas facile pour les maquisards qui avaient passé plusieurs semaines avec eux. Il fallait le faire ; ils l’ont fait. La confrontation ne demandait pas moins. C’était la guerre, et la guerre, c’est à mort. Constant y repense souvent. L’idée d’une France toute résistante est donc démentie. Ils furent une minorité, traquée, assassinée, déportée, méprisée par la majorité. Et aujourd’hui ?
Walter ne fait certes pas l’unanimité. La droite est outrée. A l’exception du Canard et de L’Humanité, les fanzines de la majorité présidentielle râlent. Ce qui est plutôt bon signe. Comme disait l’autre, quand l’ennemi passe à l’offensive, cela veut dire qu’on va dans la bonne direction. Restent les attaques des magazines « de gauche ». Maladroites, parfois proches de l’hystérie. L’article paru dans les Inrockuptibles est symptomatique à cet égard. Serge Kaganski commence par écrire, un brin condescendant et parce que, bien sûr, on est « de gauche » : « Les intentions de ce documentaire et la figure de Walter sont éminemment sympathiques ». Et poursuit aussitôt : « Mais, involontairement ou pas, le film entretient une confusion embarrassante entre entre camp de concentration et camp d’extermination, entre déportation pour faits de résistance et Shoah. »
Walter a été arrêté en France puis déporté à Dachau. Dans le film, nous l’avons dit, il y fait retour avec un groupe de lycéens. Le guide allemand montre bien les différentes couleurs qui distinguaient les prisonniers. Le rouge est celui des politiques. « Ma couleur » glose Walter. Il vient d’entrer par la porte principale du camp avec le groupe d’adolescents. C’est par là qu’il est entré jadis avec ses camarades au sortir du wagon plombé, en courant, pressé par les SS et les kapos. Il montre un point au loin, de l’autre côté du camp. On leur a dit à tous, à leur arrivée : « Vous êtes entrés par cette grande porte, mais vous ne sortirez que comme ça, sous la forme de cette fumée qui monte là-bas ». Là-bas, explique Walter, montait la fumée des fours crématoires, où beaucoup de ses camarades épuisés par le froid, le travail, les coups et autres brimades, allaient effectivement finir. Un peu plus tard, Walter et les lycéens sont dans le local des fours crématoires. Des fours individuels en brique, alignés, avec un brancard coulissant devant chaque bouche, sur lequel on posait le cadavre du prisonnier. Silence. « C’était là », dit Walter. A aucun moment du film il ne fait la moindre confusion entre la crémation des prisonniers « ordinaires » tués à petit feu ou exécutés à Dachau et l’extermination des juifs. Il a parlé de « fours crématoires » parce que ce sont des fours crématoires. La simple vérité lui en donne le droit. La mort de ses camarades aussi. Celle de son frère aussi, qui était avec lui au début à Dachau, qui contrairement à lui n’arrivait pas à « garder le moral », qu’il n’arrivait plus à soutenir, et dont le corps est finalement passé par un four comme ceux-là après son transfert à Buchenwald.
Kaganski, qui ignore la différence entre four crématoire et chambre à gaz, trouve tout cela « embarrassant » : « Aussi horrible fût-il, Dachau n’était pas Treblinka ». Ce qui nous embarrasse, pour le coup, c’est sa mauvaise foi spontanée – spontanée et, finalement, prévisible, comme un réflexe. Treblinka n’est pas cité au hasard. Ce simple nom oppose au documentaire rustique et direct de Gilles Perret la bible documentaire de Claude Lanzmann. Le film qui porte le mot Shoah dans son titre a imposé les règles et les limites du documentaire sur les camps. Shoah, on le sait, est utilisé politiquement pour défendre le colonialisme d’Israël en Palestine. Ce qui peut-être ne pose pas problème à Kaganski. Le critique des Inrockuptibles, en revanche, stigmatise aussi bien au nom du sens commun que de l’immanquable « complexité » le lien réaffirmé par Walter entre le combat de la Résistance et celui d’aujourd’hui contre le démantèlement de l’État social. Kaganski : « Quand Walter dénonce les attaques actuelles contre la sécu ou les retraites, on aimerait que lui ou le film ne se contente pas d’analogies sommaires avec la situation de 39-45 mais creusent la question complexe de notre système de protection sociale dans un monde qui a considérablement changé ».
Encore une fois, le texte des Inrockuptibles est deux fois imprécis et confus. Primo, parce que le film ne dit pas que la situation économique est la même. Au contraire. Walter remarque qu’entre 1946 et 1952 la France a pu appliquer le programme social du CNR alors que l’économie européenne était aux abois. Aujourd’hui, une France mille fois plus riche impose une redistribution vers le haut. Secondo, manifestement, Kaganski ne sait pas ce que c’est qu’une analogie. Entre la Résistance et aujourd’hui, entre « Hitler et Sarkozy », comme le résume le critique des Inrockuptibles, ce n’est pas une comparaison qui est proposée. Bien au contraire, le film constate la réelle continuité historique entre les conquête sociales de la Libération, acquises seulement parce que le patronat n’était plus en position, vu son attitude récente, d’imposer ses intérêts, et la situation actuelle, où le même patronat, blanchi par le temps et par l’oubli, peut imposer la destruction des mêmes conquêtes sociales. La preuve ? Assis dans sa cuisine, Walter lit «Adieu 1945», un article de Denis Kessler publié dans Challenge, autrement dit un texte à usage interne du patronat. « Au moins, ça a le mérite d’être clair ». En citant le programme du CNR, l’idéologue du MEDEF énonce noir sur blanc le projet d’ensemble du patronat : l’objectif est de revenir sur toutes les réformes voulues par la Résistance et effectivement mises en place dans l’immédiat après-guerre. Les retraites par répartition, la Sécurité sociale, le refus de la concentration dans la presse.
On comprend pourquoi ce petit film dérange tant. Il démasque dans toute sa clarté un projet qui ne peut, sauf dans Challenge, se dire ouvertement. Un projet qui impose, pour être appliqué, une neutralisation de l’histoire dans la grande communion unanimiste du « tous résistants ». Il faut annuler les conflits du passé pour refouler ceux du présent. Encore une scène. Walter rend visite à son ami et voisin John Berger, l’écrivain et militant anglais, membre du Tribunal Russel pour la Palestine. Ils évoquent les combats du présent et du passé. Gilles Perret interrompt Walter : « Tu as remarqué que tu dis nous quand tu parle de ceux qui ont pris la Bastille ? » Encore un amalgame, peut-être. Surprise de Walter. Qui explique, sans le citer, la leçon du Manifeste. L’histoire est celle de la lutte des classes ; à chaque époque on a à choisir son côté. Bien sûr que 1789, c’est son histoire.
L’accusation d’amalgame, on l’a déjà entendue à propos de La Question humaine de Nicolas Klotz. Le film disait que la machine nazie et les pratiques du management néo-libéral pourraient bien partager, sur un certain plan, une même logique : celle de la gestion de « populations », pour le résumer en termes foucaldiens. Eichmann et nos contemporaines « Directions des ressources humaines » ont pour point commun formel de traiter les hommes comme une matière à gérer par des techniques administratives. Scandale : comment peut-on oser rapprocher le mal absolu, l’histoire sacrée de la Shoah, et la « concurrence libre et non faussée » ? Le blasphème, en vérité, était si grand qu’il était imprononçable. Il ne s’agissait pas de comparer, de faire une analogie, mais de mette au jour une structure commune, dans laquelle nous sommes tous pris et à laquelle (vérité insupportable) nous ne résistons guère.
Walter ne verse jamais dans l’analogie. Sa double force est d’une part de démonter l’idéologie et la rhétorique de « l’amalgame », d’autre part de faire voir la persistance dans l'histoire des conflits entre dominants et dominés. Et ce en esquivant tout débat journalistique, mais à chaque fois avec la présence encombrante, insistante, d’un homme. Il n’est pas surprenant, donc, que la présence de Walter sur un plateau de Haute-Savoie et dans les salles obscures irrite aussi bien un Bernard Accoyer qu’un Serge Kaganski.
Le film se contente de résister à l’entreprise d’oubli et de confusion. Gilles Perret adopte la calme ingénuité de Walter quand il demande à Accoyer comment il peut à la fois faire l’éloge de la résistance et participer à un gouvernement qui œuvre à en détruire le programme. C’est un autre moment extraordinaire de Walter. La confrontation entre deux langages. Accoyer est un professionnel du spin. Il étouffe sa rage sous un voile d’impassibilité. Il explique, pédagogique devant la caméra, que le néo-libéralisme et la globalisation sont avant tout une occasion de progrès pour les pauvres. Quelques instants après, persuadé que Perret n’enregistre plus, il exige que le réalisateur lui donne son nom, le lui épèle, lui communique ses coordonnées. « Normalement, je n'accepte pas d'interview sans avoir préparé avec mes collaborateurs ». Il s’indigne de « l’amalgame », menace Perret de rétorsions si les images sont utilisées. « Vous allez recevoir une lettre de l’Assemblée Nationale ». La lettre arrive, Perret en fait la dernière image du film.
Un précédent. Dans Pas vu pas pris, en 1999, Pierre Carles montrait à une série de grandes personnalités du PAF une séquence « volée » où Étienne Mougeotte, patron de TF1, et François Léotard, ministre de la défense, sans savoir qu’ils étaient filmés, conversaient en toute connivence autour de leurs intérêts politiques et économiques communs. Et la question à chaque journaliste interviewé était : « Qu’en pensez-vous ? ». Gêne, explications embarrassées, énervements, colère, menaces. Le documentaire est refusé par Canal Plus ; Pierre Carles de ce refus fait un film dans le film, qui essuie l’hostilité de la presse « de gauche » à sa sortie en salles. Carles, décidément, aura inventé une méthode, celle du film-molotov. La caméra comme simple instrument de lutte politique.
Brut, rustique, direct. N’attendez pas de Walter une recherche cinématographique. Il n’y a pas plus de rapport spécifique entre Jack Daniel’s et la guerrilla urbaine qu’entre la caméra de Perret et la défense du message des Résistants. Ce qui n’exclut pas d’y trouver de la beauté. De la poésie aussi. Un trait commun frappe chez ces figures de résistants. Chez Walter Bassan, le personnage principal, tout en sérénité et radicalité tranquille. Chez sa femme Bernadette, toute réservée, qui intervient de loin en loin dans les conversations pour préciser que Walter ne peut manger une salade lavée par un autre que lui-même à cause de ses 11 mois de soupe aux moucherons et aux cafards dans le camp de Dachau. Bernadette qui finit par répondre à ce qu’elle considère comme « une question indiscrète » en précisant dans un sourire qu’elle connaît Walter depuis 1959, puis ajoute qu’« elle y tenait » quand on lui fait remarquer que cela fait beaucoup de temps. Chez l’ami plus sombre Constant Paisant, ébouriffé et mal rasé, qui dit l’horreur inexorable de la guerre en laissant voir son trouble toujours intact soixante ans après. Chez l’ambassadeur de France Stéphane Hessel, 91 ans, « médiateur des sans-papier », enjoué, doux, vif et tranchant, qui débarque en mai 2008 sur le plateau des Glières pour soutenir la contre-manifestation. Chez John Berger aussi, 83 ans comme son ami Walter. Ce qui frappe chez tous, c’est la force de vie dont ils rayonnent. L’incroyable fraîcheur de ces êtres qui n’ont de vieillards ni l’esprit, ni les corps - les rides certes, mais pas la fatigue. Leur extraordinaire jeunesse. Non pas leur résistance à l’âge qu’ils ont, mais la résistance de ce qu’ils portent en eux : « Les jours heureux ». Tel était le titre, étonnamment poétique, du fameux programme rédigé, en pleine Occupation, par le Conseil National de la Résistance. Nous vous proposons de le relire, ainsi que l’appel de 2003 qui en célèbre l’anniversaire.
Eugenio Renzi, Julien Théry