La remise en scène (Coupe du monde #5)

ALLEMAGNE vs ANGLETERRE 4 - 1.

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ALLEMAGNE vs ANGLETERRE 4 - 1.

Politique des footballeurs. On aime les équipes qui étendent le jeu, l'image, les lignes. Les jeunes allemands qui viennent de défaire l'Angleterre sont comme ça. L'espace du terrain leur suffit à peine. Ils n'imposent pas seulement un jeu, mais aussi une mise en scène. Et les réalisateurs de faire feu de tous les plans possibles pour les suivre.

On avait déjà dit, à l'occasion du match Allemagne-Australie, l'affinité entre la capacité des Allemands à couvrir le terrain et les nouveaux dispositifs d'enregistrement du football. Contre les Australiens, on les avait vu traverser la plaine dans tous les sens. Depuis, ils sont tombés sur des espaces denses face aux Serbes et aux Ghanais. Face à la Serbie, leur jeunesse y a perdu pied ; face au Ghana, elle a appris à trouver d'autres issues. On se réjouit aussi de revoir le l'équipe d'Afrique occidentale, auteur d'un match très fort face à l'Allemagne : leur capacité à saturer l'espace de telle sorte qu'une telle équipe ne puisse s'y répandre – transmissions coupées, pressing infernal sur le porteur du ballon, placement implacable – est la mesure de leur réussite. Ils ont contraint le temps d'un match les Allemands à se muer en petites souris, contraintes à se cacher, à attendre l'heure, à trouver la toute petite ouverture où Özil eut l'adresse de se glisser. Une victoire en mode mineur. Cette jeune Allemagne peut donc aussi jouer une petite musique, se faufiler là où il n'y a plus de place où se cacher, siffler un petit air propre à diffuser l'ombre où avancer masqué. Cela pourrait s'avérer utile dans les prochains tours.
Les Anglais n'ont toujours pas appris, malgré l'apport d'expertise italienne, à maîtriser un match. La plaine s'ouvrait de nouveau aux Allemands qui ne tardèrent pas à la parcourir plus vite qu'un homme à la course, à coup de grandes passes latérales, axiales ou diagonales d'une redoutable précision. On se demandait combien de temps les réalisateurs allaient résister à faire feu de toutes leurs caméras - cessant en particulier de se refuser à faire usage de ces caméras qui, de chaque côté, à hauteur des 18m, permettent, depuis les tribunes, d'étendre le plan de base du football (tribune centrale en plongée). Les réalisateurs de ce mondial, malgré quelques rares plans, résistent encore. Il faut les y contraindre, les Allemands sont là pour ça - pour rendre l'image docile à l'expression de leur jeu, de son sens-même.
Sur le premier but, il a fallu que les réalisateurs aillent chercher l'image propre à capter la perforation de la défense anglaise. Une étrange de plongée à 90° au dessus de la tête du gardien annonçait déjà qu'il allait se passer de drôles de choses sur ce dégagement – une passe, un but. Le but est d'abord rendu en plan large, mais ça ne suffit pas. On part en steady-cam sur la touche droite, voir les joueurs qui célèbrent, et, pris par l'enthousiasme, on dépasse le poteau de corner et on vient se jeter dans leurs embrassades. Puis on s'envole pour revoir le but, sous un angle aquilin où tout s'éclaire : une diagonale foudroyante, prise semble-t-il depuis le virage situé à gauche du but allemand, une diagonale qui suit le dégagement dans la longueur, la remise à Klose, son tir - le tout saisi dans le même alignement, droit au but. L'espace traversé, perforé, sans reste. Mais où sommes nous ? D'où voyons nous ainsi la transparence des choses ? En haut du virage ? sur le toit ? Non, c'est simplement une ressource bienvenue de cette caméra sur cable qui ne sert d'habitude qu'à faire le moineau.
Sur l'occasion de la 30e minute, une brêche s'ouvre, lorsque l'action est remontrée depuis la caméra dans la tribune au 18m. Enfin nous savons que cette caméra est bien là, prête à recevoir de nouveaux mouvements. Le deuxième but répond aux attentes du spectateur. Un plan large traditionnel, avec ses perspectives déformées, encadre l'action depuis le centre. Mais, bonne surprise, un deuxième angle, depuis les 18 m, décentré, en focale courte, répète face à l'acte, de profil, sans déformation. Puis, épiphanie, on ose enfin : une deuxième caméra au 18m, avec une longue focale - l'action nous est donnée une troisième fois, au coeur du mouvement, parmi eux, avec eux. Un désir se fait jour, alors, chez le spectateur resté sur sa faim : voir un jour les réalisateurs choisir d'émblée de raccorder au 18 m quand le but arrive ! non pas passer au sol, non pas zoomer depuis la tribune centrale, mais nous décentrer dans le mouvement, se laisser emporter, allez, jusqu'au bout, par la «dialectique Allemande». Il reste trois matches. Il faut s'y mettre. On ne savait pas que le football et l'Allemagne nous amènerait à cet étrange désir, celui d'un montage interdit, d'une coupure du mouvement en train de se faire, pour quitter la vue centrée, et le reprendre, au moment même où il se fait, après le cut, tel qu'en lui-même.
Y perdra-t-on de l'intelligibilité ? Ce n'est plus la question. La question actuelle, face à la mise en scène que nous propose une équipe comme l'Allemagne, c'est de savoir jusqu'à quel point nous sommes prêts à en épouser le mouvement, à le suivre jusqu'au bout, sous toutes ses coutures. Or, paradoxalement, cette union avec le mouvement, rendu à sa complète intelligibilité, passe désormais par une radicalisation du montage.
Arnaud Macé

27 juin 201

 

épisodes précédents :

#1 : intro

#2 : montage et collectivisme

#3 : die deutche dialektik

#4 : montezuma mon amour

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