Amazon chez nous?

En août prochain, un entrepôt d’Amazon ouvrira ses portes à Brétigny sur Orge, au niveau de l’ancienne base aérienne 217. Les services de l’Etat et les élus décideurs sur le territoire accueillent cette arrivée comme une « très bonne nouvelle ». Pourtant, nous n’arrivons pas à nous convaincre que cette nouvelle soit si bonne et nous avons décidé de nous organiser pour marquer notre opposition.

 

En août prochain, un entrepôt d’Amazon ouvrira ses portes à Brétigny sur Orge, au niveau de l’ancienne base aérienne 217. Les services de l’Etat et les élus décideurs sur le territoire accueillent cette arrivée comme une « très bonne nouvelle » : .chez nous, s’installe le plus grand centre logistique de ce géant du commerce en ligne.. 1000 emplois, 42 000m2 de stockage, 800 camions sur les routes chaque jour délivrant joyeusement de par la France ses boîtes ornées de ce sourire en forme de flèche. Cette flèche relie le « a » au « z », soulignant qu’Amazon s’occupe de tout, du début à la fin : vous n’avez pas à bouger, bientôt vous n’aurez même plus à réfléchir, juste à cliquer pour acheter.

Pourtant, nous n’arrivons pas à nous convaincre que cette nouvelle soit si bonne …

Amazon est une entreprise emblématique des « gagnants » de la mondialisation : l’histoire de Jeff Bezos nous est racontée comme une incroyable épopée, la « success story » de la fulgurante ascension d’un homme venu de nulle part et qui par son inventivité et son travail se hisse au niveau de ces quelques hommes blancs qui détiennent une part majeure de la fortune mondiale. Amazon championne de l’innovation, égérie de la Silicon Valley, pionnière du monde demain, un groupe croissant sans cesse et affichant année après année des chiffres d’affaires mirobolants …voilà la fable qui nous est racontée…

Décrit-il pour autant la réalité ?

Pour ceux qui travaillent chez Amazon, et pour tous ceux qui paient au quotidien les conséquences de la domination de ce modèle d’entreprise et d’économie, ce récit n’est qu’un conte narré par l’oligarchie pour faire passer pour du « progrès » ce qui constitue de scandaleuses aberrations sociales et écologiques.

Le monde d’Amazon est celui de la surconsommation, de la facilité illusoire, de l’immédiat, de l’impulsif, une société qui réduit l’humain à son statut de consommateur, dont la psyché est minutieusement scrutée pour déceler quels leviers actionner pour le faire acheter toujours plus..

Le monde d’Amazon est celui des GAFAM, ces multinationales surpuissantes dont le chiffre d’affaire dépasse parfois largement les PIB de certains pays, dont les logos colonisent nos écrans et l’espace public urbain, et qui partout s’emparent de nouveaux territoires, de nouvelles dimensions de la vie humaine qu’ils soumettent aux logiques commerciales et capitalistes pour inventer chaque jour de nouveaux marchés

La logique qui a animé le développement d’Amazon est emblématique de cette dynamique d’expansion infinie : au départ simple librairie en ligne, Amazon s’est emparé du marché de la vente de biens physiques et numériques et investit aujourd’hui le champ des services à la personne, avec bientôt des services de jardinage, de plomberie, d’électricité, ou encore des cours particuliers. Au fur et à mesure, toutes les interactions sociales et tous les échanges seront marchandisés et rendus payants, marqués de ces logos symboles d’un capitalisme invasif qui mine les fondements de notre démocratie et sape la possibilité d’une vie libre. Cette mécanique détruit  tout autant la possibilité pour les Etats de maintenir à leur  niveau nécessaires nos services publics : le siège social d’Amazon est tranquillement installé au Luxembourg, ce qui lui permet de ne payer que très peu d’impôts en France. Rappelons que 196 millions d'euros de redressement sont toujours réclamés à Amazon par le fisc français pour la période 2006-2010 et 250 millions d'euros d'avantages illégaux à rembourser au Luxembourg pour la période 2006-2014. Ces pratiques généralisées d’optimisation fiscale rendent risibles toutes les déclarations de bonne volonté et d’intérêt pour le bien être de leurs salariés qu’émettent les représentants des GAFAM lorsqu’éclatent les scandales et pleuvent les accusations.

Le monde d’Amazon est celui d’une économie toute entière pilotée par une logique de profit, qui fait fi des « externalités » et se moque totalement des gaspillages, pollutions, déversement de déchets, intoxications causées par leurs activités. En septembre 2018, les Amis de la Terre révélaient le scandale de la destruction par Amazon de milliers de produits électroniques, dont la production a un coût humain et écologique immense, impliquant un travail dangereux dans les pays producteurs des minéraux et terres rares entrant dans la fabrication des portables et autres. Amazon est l’un des symboles de ces entreprises qui fondent la croissance de leur chiffre d’affaires sur l’accroissement de la misère mondiale et le gâchis inconsidéré de ressources dont nous ne disposons qu’en quantités limitées.

Le monde d’Amazon est aussi celui de la maltraitance salariale. En 2015 déjà un article du New York Times[1] décrivait des conditions de travail alarmantes, des horaires fous, des cadences effrénées, et une « sélection » des salariés selon leur capacité à tenir le rythme et à se plier aux exigences de flexibilité. « Presque tous mes collègues ont un jour pleuré à leur bureau » ; « Il y a tellement de turnover que l'on commence à considérer les autres comme des choses interchangeables » ; « On sait que demain, il y a un risque que les personnes autour de soi soient parties ou aient été virées. »…voilà quelques bribes tirés des témoignages recueillis par le journaliste du NY Times. Un surnom est donné à ces employés qui parviennent à se conformer au modèle Amazon : les « Amabots ». Déjà, sur d’autres sites d’Amazon en France, à Saran, à Sevrey, à Louwin-Planque, on recense des pratiques douteuses, les intimidations, les pressions, les maladies professionnelles, les licenciements douteux…

C’est un fait :l’installation d’Amazon veut en effet dire création d’emplois. Mais de quels types d’emplois parlons-nous ? et quelles vies pour les employés d’Amazon ?  En mai 2015 un rapport dévoilé par L’Humanité révélait qu’au sein de l’entrepôt de Sevrey, en Saône-et-Loire, un peu moins de 20% des salariés (51 personnes sur 280) présentaient des « troubles musculo-squelettiques » (TMS). Dans le même article L’Huma recensait une affaire de fausse déclaration d'accident du travail envoyée à la Sécurité sociale, modifiée pour qu’elle n’endommage pas les statistiques du groupe. « Mon médecin m'a dit que je n'étais pas le premier salarié déglingué de chez Amazon qu'il voyait dans son cabinet » avait déclaré l’employé en question joint par Le Figaro au moment des faits[2]. « On souffre, on s'est plaint à plusieurs reprises mais rien n'est fait. Le problème, c'est qu'on doit gagner notre vie et Amazon est le premier employeur du Loiret », relate un délégué syndical CGT dans ce même article.

Voilà bien le cœur du problème : la domination grandissante du marché du travail par des logiques économiques et managériales néolibérales précarise et fragilise le tissu social, forçant les territoires à dire amen à tout projet créateur d’emploi quel qu’en soit la nature, et forçant les travailleurs à accepter n’importe quel poste quel qu’en soit les implications pour leur santé, leur vie familiale, et quel que soit le montant de la paye.

***

Il faut par ailleurs repréciser le contexte dans lequel toute décision politique et économique est prise aujourd’hui : un  monde où la hausse ininterrompue des gaz à effet de serre met la planète face au péril d’un dérèglement bioclimatique aux conséquences dramatiques, celui où la pollution généralisée de notre air, de notre eau, de nos sols, mettent en cause notre capacité à respirer, boire et manger, celui de la sixième extinction de masse. Notre monde est aussi celui où les écarts entre une élite de plus en plus hors sol et le reste de l’humanité s’aggrave : sur cette planète cohabitent une poignée d’ultra-riches -Jeff Bezos en tête- (qui, parfaitement conscients des  périls qui nous menacent, investissent déjà dans des bunkers et des technologies pour se protéger, eux, des crises à venir), et des hommes et des femmes qui ne parviennent pas à subvenir à leurs besoins fondamentaux et sont déjà victimes des conséquences du dérèglement climatique.

Notre France est celle où tout un monde de souffrances est soudain devenu visible avec le mouvement des gilets jaunes, dont la colère s’était accumulée et qui a déferlé d’actes en actes dans les rues de Paris, et dont la formidable envie d’un autre monde se cristallise dans les solidarités quotidiennes et conviviales qui se tissent sur tous les ronds-points.Les futurs employés d’Amazon seront , eux, de ces hommes et femmes en souffrance: mal payés, éreintés pas des rythmes de travail insensés, plongés dans l’incertitude de ce à quoi ressemblera demain, cassés par un peinant à joindre les deux bouts… La poursuite d’un modèle de développement qui compte sur les multinationales et s’incline devant les conditions sociales et environnementales toujours plus délétères qu’elles nous imposent en faisant miroiter la menace de la délocalisation est précisément ce qui nourrit les souffrances profondes à la racine des légitimes révoltes sociales.

Aujourd’hui, le système immunitaire de la Terre se réveille et un nombre toujours plus important de citoyens se mettent en mouvement pour combattre l’inertie et le statu quo et imposer une bascule de notre société et de notre modèle économique vers autre chose. Aujourd’hui les gilets jaunes sont la voix la plus médiatisée d’un immense sentiment de ras le bol qui s’exprime face au cycle infernal où se cumule journées harassantes et angoisse de fins de mois difficiles à boucler. Les diverses vagues citoyennes se rejoignent sur un constat : les souffrances sociales et le péril écologique sont le fait d’un même socle d’idées et de pratiques politiques, mis en œuvre par un même groupe de personnes. Les movements citoyens protéiformes peuvent également s’associer sur un objectif : il faut tout changer, dès aujourd’hui, et questionner sous l’angle de l’urgence socio-écologique l’ensemble des décisions prises, de la plus minime à la plus décisive. La responsabilité de nos politiques aujourd’hui est de porter un discours qui conteste le modèle qui nous mène droit au mur.

Les élus locaux ne peuvent se contenter d’être les facilitateurs de l’installation dans nos territoires de logiques et d’acteurs qui contribuent à la destruction du système-Terre et à la précarisation des existences. Se contenter de jouer ce rôle d’exécutant de processus qui nous dépassent et finissent par nous faire croire à notre impuissance, c’est avoir une bien pauvre idée de ce qu’est la politique, et de bien légères bases pour l’engagement en politique. La seule posture raisonnable et responsable aujourd’hui est celle d’une forme de radicalité, visant à la reconquête de notre capacité d’action collective et de notre capacité à rester maîtres de nos destins.

 

A Brétigny, posons nous et faisons se poser à nos élu.e.s 2 questions simples :

  • Pourquoi Amazon paierait elle plus ses impôts locaux à Cœur d’Essonne Agglomération qu’elle ne paie ses impôts nationaux à l’Etat français ?
  • Pourquoi le management du personnel par Amazon à Brétigny serait différent de celui que subissent les employés des bases logistiques anglaises ou celles de Sara et ailleurs en France ?

***

Nos marges de manœuvre face au projet d’installation d’Amazon à Brétigny sont limitées : le terrain a été acquis, les autorisations sont signées, la date d’ouverture actée, le processus d’embauche enclenché… Néanmoins nous nous devons d’apporter et de faire valoir un contre-récit à celui qui voudrait nous faire croire qu’il s’agit d’une « très bonne nouvelle » pour le territoire. Non, l’extension d’Amazon et de son monde n’est une s bonne nouvelle ni pour les habitants du territoire, ni pour la Terre que nous avons tous en partage. Non, l’installation d’Amazon n’est pas un signe que le territoire est en phase avec son temps, nous devons faire prévaloir l’idée que ce modèle doit être mis au placard et qu’un nouveau doit émerger.

Ce que nous pouvons encore faire, c’est contester le modèle Amazon en faisant en sorte qu’il existe des alternatives et qu’elles soient assez fortes pour faire concurrence à ce modèle. Partout dans le monde des hommes et des femmes, conscients de l’impasse dans laquelle nous mène le capitalisme libéral, réinventent l’économie et retissent des liens entre les individus et entre les individus et leur milieu. Partout naissent des initiatives pouvant être décrite comme des illustrations d’économie collaborative, d’économie circulaire, ou encore d’économie de la gratuité. Des monnaies locales aux boutiques gratuites, des Territoires Zero Chômeurs de Longue Durée aux coopératives, des SEL (Systèmes d’Echanges Locaux) aux boîtes à livres, partout des citoyens choisissent de redonner un sens à leurs échanges quotidiens en faisant en sorte qu’ils ne se réduisent pas à un clic et à une boîte déposée dans le courrier, mais que le marché redevienne un lieu humain où l’on croise des visages et des sourires, où l’on peut discuter, serrer des mains et tisser des liens.

Nous devons aujourd’hui d’urgence inventer d’autres leviers de création d’activité et de dynamisme sur nos territoires, mettre en place un modèle relocalisé, permettant de créer des emplois de qualité et non-délocalisables et résolument tourné vers le bien vivre des habitants, plutôt que tourné vers l’attractivité, la compétitivité, l’innovation... L’ensemble des activités qu’impliqueraient un engagement volontariste dans une dynamique de transition écologique sont fortement créateurs d’emplois : dans le domaine de la rénovation thermique, dans le domaine des énergies renouvelables, dans le développement de l’agroécologie (bien plus intensive en emplois que l’agriculture industrielle), dans le domaine des solidarités et de l’aide sociale… C’est dans ces domaines que doit se concentrer notre énergie et nos investissements. Voilà déjà quelques pistes permettant d’affirmer qu’il n’allait pas de soi d’accepter l’installation d’Amazon chez nous.

***

Pour marquer notre désaccord avec le monde que nous impose Amazon, nous vous invitons donc à nous rejoindre le samedi 29 juin pour une action symbolique qui marquera la création d’un collectif  de citoyens qui demeurent critique du modèle Amazon et feront tout pour le contester en mettant en valeur les alternatives possibles au modèle humainement et écologiquement destructeur dont cette multinationale est le symbole. Le matin du samedi 29 juin, à 9h30, nous nous réunirons donc pour un troc de livres convivial, accompagné d’un petit déjeuner, chacun étant invité à apporter un ou plusieurs livres qu’il pourra donner ou prêter à d’autres citoyens présents lors de l’événement.

Pour signer cette tribune, vous pouvez remplir ce Framaform: https://framaforms.org/signature-de-la-tribune-amazon-chez-nous-1561363845 

 Rédacteurs: Gaetan Ziga Mbarga et Claire Lejeune.

Premiers signataires (par ordre chronologique): Daniel Buisson, Louis d'Eramo, Abbas Rbaia, Christian Soubra, Mélina Soubra, Baptiste Soubra, Cécile Hubert, Frédérique Maumet, Brigitte Brouard, Manuel Eschenbrenner, Manon Prache, Pascal Etienne, Julie Potier, Isabelle Catrain, Alexandre Nikichuk, Eric Lemoine, Corinne Morel Darleux, Francis Rodriguez, Louis Bruno.

 

[1] https://www.nytimes.com/2015/08/16/technology/inside-amazon-wrestling-big-ideas-in-a-bruising-workplace.html

[2] http://www.lefigaro.fr/secteur/high-tech/2015/05/22/32001-20150522ARTFIG00258-quand-amazon-s-arrange-avec-les-accidents-de-travail.php

 

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.