Entre lutte locale et monde d'après: lettre au Directeur Général de Décathlon

Le collectif Oxygène s’inscrit dans un grand mouvement de lutte pour sauvegarder les terres agricoles périurbaines, et s’oppose à un projet de centre commercial porté par Décathlon, aux portes de Montpellier. Il adresse une lettre ouverte au Directeur Général de Décathlon, lui demandant d'abandonner ce projet encore plus indécent au vu des urgences auxquelles nous sommes confrontés aujourd’hui.

La crise sanitaire actuelle, liée au coronavirus, confirme ou révèle l’extrême fragilité de notre modèle de développement économique. De toutes part, des voix s’élèvent pour dire que le jour d’après ne saurait ressembler au jour d’avant. Déjà, bien avant cette crise, de nombreux collectifs se sont mobilisés pour sauvegarder de précieuses terres agricoles en périphérie des villes, menacées par la création de centres commerciaux, sous le slogan fédérateur « Des terres, pas d’Hypers ». Quelques combats ont été perdus, mais plusieurs succès importants ont aussi été remportés, faisant reculer d’importants groupes : projet Europacity à Gonesse (15 ans de lutte du Collectif pour le Triangle de Gonesse), projet Val Tolosa à Plaisance du Touch près de Toulouse (10 ans de lutte de l’association Non à Val Tolosa), projet Oxylane à Saint-Jean-de-Braye près d’Orléans (10 ans de lutte de l’association SPLF45), etc.

Élargissement d'une lutte militante

S ’inscrivant dans ce grand mouvement, le collectif Oxygène lutte depuis des années contre un projet de centre commercial « Oxylane » porté par Décathlon, sur un terrain de 24ha de terres agricoles et naturelles aux portes de Montpellier. L'enseigne est déjà très présente dans la Métropole montpelliéraine, avec plusieurs magasins dont l'immense Décathlon d'Odysseum. Nul besoin d'en créer un nouveau ni d'encourager encore plus la consommation de biens non indispensables, au détriment de terres nourricières locales et de la biodiversité. … Prévu il y a plus de douze ans, ce projet est l’exemple même d'un mode de développement qui ne répond plus aux véritables besoins actuels.

Les luttes initiées par des collectifs de ce type peinent parfois à toucher au-delà de l’entre-soi militant. Le collectif a souhaité éviter cet écueil et s’ouvrir à un public plus large, plus diversifié. Il semble que cet objectif soit en train d’ être atteint avec l’appel public à la signature d’une lettre ouverte au Directeur Général de Décathlon (voir le texte ci-après).

En 3 semaines 3000 signatures et l'aspiration à de profonds changements

En moins de 3 semaines, cet appel à signature a été entendu par près de 3000 personnes parmi lesquelles des personnalités reconnues du monde scientifique, académique, artistique, ainsi que des représentants du monde agricole, des associations citoyennes et environnementales, et de nombreux.ses citoyen.ne.s. On voit ainsi se dessiner un espace commun de valeurs fondamentales et partagées, qui va au-delà des questions relatives au seul projet local Oxylane. Plus de 750 commentaires ont été déposés. Au-delà de l’adhésion à différents points abordés dans la lettre elle-même (artificialisation des sols, destruction de terres agricoles, perte de biodiversité, atteinte aux paysages), ils font apparaître une remise en question plus générale du modèle de croissance et de la consommation induite par cette offre surabondante.

Cet appel à un monde plus économe, plus beau, plus respectueux de la biodiversité est-il un effet fugace de plusieurs semaines de confinement? Le ton et l’implication des personnes qui se sont exprimées laisse penser au contraire que cet engagement est porteur d’un changement profond et partagé dans le rapport au monde, ce monde d’après. Il serait bon que les dirigeants et actionnaires de Décathlon (Famille Mulliez) prennent une décision responsable généreuse et vitale en retirant ce projet.

Nous vous invitons à lire cette lettre (voir ci-après), et à joindre votre signature aux 3000 déjà exprimées à ce jour.

 

Lettre ouverte à Décathlon


Monsieur le Directeur Général de Décathlon France

« Le jour d’après ne peut pas ressembler au jour d’avant… »

En ces temps de confinement, de pause obligée, où la pratique sportive est limitée à un espace restreint, vous regardez le chemin, le très long chemin parcouru depuis 1976 quand Michel Leclercq, cousin germain de Gérard Mulliez, fondateur de Auchan, ouvre la première grande surface d’articles de sport. Quelle réussite, quelle fierté de compter aujourd’hui plus de 1200 magasins Décathlon sur tous les continents et plus de 300 en France. En février 2020, de manière concomitante avec la pandémie, vous annoncez un accroissement des ventes mondiales de plus de 9 %, et un chiffre d'affaires de 12,4 milliards d'euros.

Et vous ne manquez pas de projets…

En 2014, au Nord de Montpellier, sur la commune de Saint Clément de Rivière, vous avez repéré un magnifique espace de 24 hectares en grande partie cultivé et coiffé d’un superbe bois de pins. Et pourquoi pas, sur ce terrain des Fontanelles, construire un nouveau centre commercial ? Même si Montpellier en regorge, même s’il existe déjà la Zone commerciale Trifontaine à un kilomètre à peine ? Mais vous voulez un troisième Décathlon et lancez le projet Oxylane.

Toujours plus de croissance, toujours plus de magasins, toujours plus d’appétit pour avaler les concurrents, quitte àéliminer les commerces de centre-ville et de proximité, avec l’obsession de nouveaux profits.

Oui, monsieur le Directeur général, le choc provoqué par la pandémie nous rappelle que cette croissance effrénée, l’artificialisation des sols, la destruction des terres agricoles, la perte de la biodiversité, conduisent la planète à sa perte. La rapidité de modification des espaces naturels ces 50 dernières années, par la bétonisation à outrance, est sans précédent dans l'histoire humaine. Dans cette logique sans horizon, les arbres sont coupés, les animaux sont chassés de leur espace de vie, les écosystèmes sont gravement perturbés, et les virus inoffensifs dans la faune sauvage, migrent de leurs hôtes naturels vers nous.

Sur ce bel espace des Fontanelles que vous convoitez, il y a justement des espèces protégées et le tribunal Administratif de Montpellier le 8 février 2018 a rejeté partiellement votre projet pour non-respect de leur protection.

Le coronavirus qui a déjà fait 150.000 morts sur la planète - et en fera malheureusement beaucoup plus - n’est-il pas la conséquence de ce mode de développement destructeur, induit par une vision à court terme ?

Non, le jour d’après ne peut pas ressembler au jour d’avant !

Monsieur le Directeur général, mettons à profit ce temps de retrait, ce temps suspendu, pour réfléchir à un futur souhaitable.

Et le futur ce ne sont plus les zones commerciales en périphérie des villes. Vous avez sans doute pris connaissance des 50 propositions de la convention citoyenne pour le climat qui viennent d’être transmises au Président de la République ; voilà ce que recommandent ces 150 citoyens tirés au sort et qui ont travaillé pendant des mois :

« Stopper immédiatement les aménagements de nouvelles zones commerciales péri-urbaines très consommatrices d’espaces… ».

Ne serait-il pas sage de suivre cette recommandation ?

Depuis 5 ans, le Collectif Oxygène a multiplié les initiatives, juridiques et citoyennes, pour demander le retrait de votre projet. S’il est légitime et nécessaire de vendre du matériel de sport, vous ne pouvez pas le faire à n’importe quel prix. Vous ne pouvez pas bétonner des terres indispensables à l’alimentation de proximité sur des espaces qui permettent à tous les vivants, humains ou non, de vivre et respirer librement.  Vous ne devez pas construire un nouveau centre commercial, dont la nécessité est plus que discutable. Sur les 24 ha du domaine des Fontanelles, à la place des bâtiments, des parkings, des milliers de voitures, il vaudrait mieux y voir du blé, des oliviers, de la vigne ou des fruitiers, des fraises et des poireaux, et même quelques roses, pour la beauté du monde.

Alors Monsieur le Directeur général, regardez vers un autre horizon, abandonnez un projet inutile et néfaste. Dans la balance de la vie, notre oxygène vaut mieux que votre Oxylane.

Parmi les premiers signataires :

Geneviève Azam, Economiste, essayiste, enseignante-chercheure à l’Université de Toulouse, retraitée
Dominique Bourg, philosophe, Professeur honoraire à l’Université de Lausanne
Dominique Meda, sociologue, Professeure à l'Université Paris-Dauphine, Directrice de l'Irisso
Marc Dufumier, agronome, Professeur Honoraire Agro ParisTech
Robert Levesque, agronome, président d'AGTER, auteur de "Terre et Humanité, la voie de l'Ecolocène", membre de CARMA
Stéphane Linou, Conseiller en développement local, pionnier du mouvement locavore, auteur de "Résilience alimentaire et sécurité nationale"
Edgar Morin, sociologue et philosophe
Corinne Morel-Darleux,  Ecrivaine, Conseillère régionale Auvergne Rhone Alpes
Cécile Renouard, philosophe, Présidente du Campus de la Transition
Jo SPIEGEL, Maire de Kingersheim (68)
Jacques Testart, biologiste, essayiste, Directeur de Recherche honoraire à l’INSERM, Président d’honneur de la Fondation des Sciences Citoyennes
Jean Ziegler, Politologue, ancien rapporteur auprès de l’ONU sur la question du droit à l’alimentation

 

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