Cher Frédéric,
Dans une poignée de jours je comparaîtrai au tribunal correctionnel de Paris pour t’avoir lancé au visage une bouse de vache. Tu l’as reçue de plein fouet, sans t’y attendre et mon geste m’a surpris autant que toi.
C’était le 12 septembre 2020, le jour de l’assemblée générale annuelle de ton association, l’OABA, celle que tu diriges depuis plus de quinze ans. Cette journée devait être la tienne, celle du bilan de l’année honoré et de ta parade devant ce public, conquis depuis longtemps.
Quand nous sommes entrés dans la salle, et que tu as compris que le cours de l’après-midi n’allait pas se passer aussi paisiblement que prévu, tu as fait mine d’être celui par qui la situation allait rester sous contrôle. L’air ferme, tu jouais au chef, tu jouais à celui « à qui on ne la fait pas !».
Si je dis que tu « jouais » au chef, Frédéric, c’est que je pense que tu es dans la vie de ceux qui ont décidé de « jouer », de faire semblant plutôt que d’« être » vraiment. Tu n’éprouves pas les situations tu les traverses. Tu les traverses à l’affût des opportunités de te sentir exister. Cela se voit aux mots qui sortent de toi. Des mots qui n’ont pas vocation à signifier, à verbaliser une idée, une pensée, mais des mots que tu fais résonner pour te remplir, pour te donner de la consistance, celle du chef bien sûr, celle de celui qui cherche à dominer les situations.
Le film de Gabriel Culand « Sacrifice Paysan »https://www.youtube.com/watch?v=snmaxbkZhAg&t=2031s montre parfaitement, dans la scène où tu apparais, à quel point « jouer » te rend insensible à ce qui t’entoure. Au paysan qui se refuse d’assister au départ de ses bêtes, et que tu croises sur le petit chemin d’exploitation, tu parles sans empathie, sans la moindre compréhension de ce qu’il est. Tu es, à cet instant, au sommet de ton art. Il est là, devant toi, il vient de croiser chez lui des hommes aux gilets pare-balles portant des armes de guerre. Il sait qu’à la fin de la journée il aura perdu le travail d’une vie. Et toi tu ne trouves rien de mieux que lui parler « affaire » et « commerce » avec la malhonnêteté, qui te caractérise, de vouloir lui faire croire qu’il a toujours la main sur le devenir de ses animaux.
La réalité nous la connaissons tous . Soit il reste propriétaire des vaches et tu lui fait creuser sa tombe en lui facturant des frais de pension exorbitants qu’il ne pourra jamais assumer (et tu le sais). Soit, acculé, il se résout à vendre son troupeau pour une somme modique, décidée unilatéralement par un négociant à bestiaux qui s’en frottera les mains.Je ne connais pas la définition juridique du vol; c’est toi qui est juriste. Mais de toute évidence, quand on prend de force un objet à quelqu’un en échange de quelques miettes, on commet alorsun acte qui ne doit pas être loin de s’en approcher, ne penses-tu pas?
Cette situation on la retrouve dans toutes les affaires dans lesquelles nous avons mis notre nez et à chaque fois c’est au paysan, genoux à terre, que tu assènes les mêmes perversités. D’ailleurs avais-tu ce jour là besoin de lui préciser que vous n’étiez pas des voleurs si tu n’en doutais pas toi même ? C’est un peu gros non ?
Et puis, entre nous, tu les as trouvées vilaines les charolaises de ce paysan? Tu les as trouvées sales et maigres ? Tu as vu un troupeau « maltraité », toi, sur les images ? Tu n’exagérerais pas un peu? Beaucoup ? La seule maltraitance de l’histoire ne serait-elle pas, en réalité, celle que toi, tes équipes et les services de l’État ont perpétré à l’endroit de cet homme ?
Je reviens à la journée du 12 septembre. Nous étions alors une douzaine venus exposer, à travers un texte, notre point de vue de paysans concernant les agissements de ton association. Nous demandions dix minutes pour la lecture, guère plus, juste le temps de déplier notre analyse, puis nous repartions sans faire de vague. Tel était notre programme. La suite tu la connais. Le micro nous a été coupé avant la fin de la lecture et tu nous as raccompagnés vers la sortie sous les cries de tes idoles qui, manifestement, voyaient en nous des « assassins » d’animaux. Merci pour l’accueil.
Poussés vers la sortie nous n’avions plus qu’à entamer, têtes baissées, le chemin du retour vers nos campagnes... Mais c’était sans compter sur un sourire, un sourire de trop qu’il t’as pris comme ça, bêtement, d’arborer.. et la bouse est partie ! Fallait pas sourire Frédéric, pas là. Pas dans ce contexte d’humiliation, de paysans ruinés et de vies brisées. Si la bouse était une arme, ton sourire en a été le détonateur.
La suite de la journée, tu l’as passée avec tes amis à décerner des prix aux représentants des grandes enseignes de la distribution: Casino, Carrefour, Auchan... pour leur implication en faveur du bien être animal. Bien que plus de deux ans se sont écoulés depuis ce jour, les bras m’en tombent comme si c’était hier. Toi et les tiens êtes-vous d’une bêtise si profonde que vous n’êtes pas capables de comprendre qu’en décorant la grande distribution, vous décorez les industriels de la viande sur qui pèse la quasi-totalité de la responsabilité du problème de la maltraitance animale dans ce pays ? Ou bien faites-vous le lien entre tout ça et vous montrez alors, en même temps que votre volonté sans faille de nous détruire, le cynisme terrifiant qui vous habite ? A parier, je miserais sur la deuxième hypothèse, celle du cynisme (je l’écris en sentant un air glacial me parcourir le dos). C’est à l’intervention de Max Josserandhttps://www.youtube.com/watch?v=Qj0a32slbzY&t=337s ton fidèle compagnon, au cours de cette même journée que je dois cette intuition. Ce dernier, parlant d’un paysan au bord du suicide, disait : « s’il passe à l’acte, bon…c’est peut-être pas très grave ... » Oups ! Et le public d’applaudir, bien sûr, à la fin de son allocution...
Ce n’est pas à moi, mis en cause, de juger si le jet de bouse de vache est un acte grave. Cependant, je crois que si on veut comprendre ce geste et en évaluer son degré de violence, il faut le mettre en perspective d’autres violences, à mon avis bien plus dévastatrices pour ceux qui les reçoivent. Je veux parler de ces violences que vous avez instituées dans les campagnes avec le concours des DDPP. De ces dérapages verbaux et autres maladresses qui en disent long sur le degré de considération que vous portez aux paysans saisis. De ces chèques, ridicules et insultants,en guise de règlementpour les troupeaux subtilisés. De ces facturations, exorbitantes et assassines,en guise de frais de pensions dans vos « fermes du bonheur ». De ces animaux envoyés à l’abattoir pour ne pas répondre à vos standards. De ces vies paysannes que vous avez achevéesau nom du combat contre la maltraitance animale…Bref, je veux parler de ces violences pour le moment impunies et qui demeurent invisibles depuis les canapés où gît votre public, repus d’avoir trop mangé votre moraline montée en spectacle. De ces violences, j’aimerais qu’un jour vous ayez à en payer la note. Et à cela, croyez moi, nous y travaillons.
Un embouseur du collectif P.A.R.I.A.S. (Paysans Anéantis et Ruinés par l'Idéologie Animaliste et son Système.)