DEUX
Voici la première cérémonie que j’ai organisée lors de ma formation. Tout est fictif, sauf les fleurs en papier que j’avais confectionnées durant les cours. J’avais appris cette technique d’un garçon de café turc rencontré… à Copenhague. Elles ont d’ailleurs servi aux cérémonies organisées par les autres stagiaires. Comme je le fais systématiquement pour mes spectacles, j’ai filmé ces séances, ce qui a été apprécié par tout le monde.
Bernard Rolland
né le 3 octobre 19… à Coulombs (28)
décédé le 20 mars 20… à Le Coudray (28)
nationalité française
ses parents : Jean Rolland et Sophie Kowalczyk
son épouse : Chantal Rolland
sa fille : Christelle Rolland
son gendre : Philippe Rosset
son petit-fils : Raphaël
pas d’informations sur ses frères et sœurs
carrière : électricien, retraité
plutôt manuel
Raphaël, vous êtes un jeune homme qui connaissez aujourd’hui une vraie tristesse. Votre grand-père vous a quitté bien trop tôt.
Christelle, votre papa n’aura pas profité longtemps de sa retraite. Il a travaillé toute sa vie dans ce département de l’Eure-et-Loir qui l’a vu naître, il y a soixante-huit ans. Ce département où aujourd’hui nous lui rendons un dernier hommage.
Avec Chantal, votre maman et votre grand-mère, il a monté son entreprise d’électricité. L’électricité, c’était son métier. Mais sa passion, avant toute chose, était d’aider les autres. Bernard était un artisan au sens noble du terme : il mettait son art au service des autres.
Jean et Sophie, ses parents, lui avaient transmis l’amour du travail bien fait. Enfant, il était curieux de tout. Il était capable de démonter et de réparer le moteur de la voiture familiale, la machine à coudre, la plomberie, la toiture…
Durant ses études, il s’est intéressé à l’aspect pratique des mathématiques et de la physique ; et c’est naturellement qu’il a choisi de passer le CAP d’électricien.
Lorsqu’on appelle l’électricien pour un dépannage, ça n’a l’air de rien : « ça ne marche pas, je n’y comprends rien, allez-y réparez ! », Bernard y allait. Toujours présent, toujours un mot gentil, l’artisan Rolland était au service de la population depuis tant d’années.
Bernard avait une vraie connaissance du terrain. Et de par ses responsabilités, il était très au fait des avancées de la technique. L’expérience de toute une vie, c’est précieux. Même à la retraite, il répondait encore présent, comme il l’avait fait toute sa vie, qu’il pleuve, qu’il neige, de jour comme de nuit.
Aujourd’hui, c’est la nuit de Bernard, le compteur est coupé. Resteront dans notre souvenir sa compétence, sa disponibilité… et son humour.
Nous perdons le roi de Nogent, nous gagnons la fierté de l’avoir connu et aimé.
Lors de cette cérémonie fictive, j’ai lu mon texte. Par la suite, pour les cérémonies réelles je m’échapperai de plus en plus de mes notes. Mais l’écriture demeure le socle indéfectible de mon travail de MC. Afin d’être le plus efficace possible lors des entretiens téléphoniques, j’avais établi un pense-bête :
- Date du décès.
- Quelle est la dernière volonté du défunt (enterrement, crémation, don du corps…) ?
- De quoi et comment est-il mort ?
- Ses date et lieu de naissance.
- Son surnom éventuel.
- Quelle est sa famille proche (enfants, parents, etc.) ?
- Les âges et prénoms des conjoint, enfants, petits-enfants, amis, collègues.
- Avait-t-il une ou des passions ?
- Comment s’habillait-il (style, élégance, couleurs, etc.) ?
- Combien de personnes seront présentes ?
- Prévoyez une photo pour poser près du cercueil (ou dessus).
- Possibilité de diaporama avec les photos de famille.
- Les éventuelles réponses au faire-part.
- Les fleurs.
- Le cahier de condoléances.
- La musique ; je me charge de collecter tous les titres demandés. Éventualité de musique en direct.
- Les textes ; les familles sont souvent démunies sur ce point et je fais des propositions d’après ma propre liste d’auteurs (Épicure, Lucrèce, Lamartine, Hugo, Baudelaire, Éluard et d’autres écrivains choisis selon le contexte et mon humeur).
- J’explique les conditions techniques disponibles pour tous les lieux concernés par le convoi.
Dès le début de l’entretien, la personne référente était mise en confiance par ma voix détendue et la précision des questions. Celle qui ne figure pas sur ma liste concerne l’histoire du défunt ; c’était le noyau atomique de notre échange et les informations dont j’avais besoin arrivaient naturellement. Comme il était rare que tout soit réglé en une seule conversation, on me rappelait le soir ou le lendemain pour apporter des précisions sur la biographie, les anecdotes familiales, les musiques, les prises de parole. Ce deuxième appel durait assez longtemps ; la personne livrait sans retenue ses souvenirs et aussi ses propres émotions. Les notes que je prenais à la main remplissaient au moins deux pages pleines (j’écris petit) qui me servaient ensuite à composer mon hommage. Plusieurs heures d’écriture que je calais quand c’était possible deux jours avant les funérailles. Ainsi j’avais le loisir de mémoriser mon texte et d’être à l’aise dans l’improvisation. Juste avant la cérémonie – généralement après la mise en bière – je complétais ou rectifiais ma feuille imprimée avec le référent et les membres de la famille informés de nos échanges téléphoniques.
Cette procédure allait bien plus loin que la préparation de ma prise de parole ; elle permettait de mettre au point tous les détails, depuis la préparation du défunt pour la chambre funéraire jusqu’à l’éventuelle dispersion des cendres. Plus rarement, je rencontrais les gens, ce qui était encore plus chaleureux.