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Billet de blog 21 février 2025

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Pompes sur mesure - épisode 1

Tous les vendredis, le blog du Collectif pour une Sécurité Sociale de la Mort publie, sous forme de feuilleton, les expressions d'agents – ou d'ex-agents funéraires. Nous commençons avec “Pompes sur mesure”, écrit par le metteur en scène et ancien maître de cérémonie Robert Valbon. Il introduit ici son rapport au deuil qui prend racine dans son histoire personnelle.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

PROCLAMATION

 À l’occasion des obsèques de ma petite sœur, j’ai regardé les notes prises durant mes années de maître de cérémonie.

Elles m’ont ému. Bien sûr, les circonstances s’y prêtaient. Cette lecture m’a transporté dans l’auditoire des différentes obsèques que j’ai menées. Et j’ai recommencé à écrire, pour ma famille. Étrange sensation que d’écrire pour son propre deuil, après avoir dit les paroles apaisantes, fait les gestes nécessaires… pour les autres.

Ce fut une expérience peu banale dans laquelle je m’étais engagé à fond. Ce que j’ai partagé avec des inconnus durant les funérailles de leurs proches, je le restitue aujourd’hui.

Les personnes citées sont réelles. Afin de respecter leur anonymat, j’ai remplacé leur nom, ainsi que celui des lieux, par leur initiale ; pour l’authenticité du récit, la plupart des prénoms sont conservés, les maladresses stylistiques aussi.

Lecteurs qui vous reconnaîtrez peut-être dans la retranscription de ces cérémonies, sachez que l’émotion que vous m’avez renvoyée a nourri l’énergie mise dans ce labeur. Le récit est aussi un hommage posthume à votre deuil. Mesdames et messieurs, vous m’avez apporté énormément d’humanité, merci de tout cœur. Et vous, lecteurs qui n’avez pas vécu les mêmes deuils, vous retrouverez sans aucun doute des situations et des sensations que vous connaissez. Les funérailles se suivent et se ressemblent.

Chaque cérémonie est relatée selon mes notes et souvenirs. On retrouve régulièrement les mêmes formules (« il n’y a pas de discours qui puisse combler ou recouvrir la perte », « la cérémonie de deuil permet de ralentir notre course contre la montre », « elle échappe à l’horloge de notre quotidien », « une respiration nécessaire, indispensable, afin de laisser aller les souvenirs, les joies passées, la tristesse bien présente », « vous commencez une relation nouvelle avec votre chère disparue », etc.) à partir desquelles je développais des improvisations selon les circonstances. Vous le verrez, je me répète pas mal d’une pompe à l’autre. Lorsque je les considère justes, les idées exprimées sont constantes. Au fur et à mesure de ma pratique, je me suis de plus en plus écarté du texte écrit.

S’il y avait un objet à mon propos, ce serait de militer pour le retour de la mort dans nos us et coutumes. N’y voyez aucun mode d’emploi pour d’éventuels candidats à la maîtrise des cérémonies. N’y voyez pas non plus une défense acharnée de l’enterrement ou de la crémation. À mon avis, il est également nécessaire d’organiser des obsèques même en l’absence du corps[1]. Certes j’ai des convictions, un peu d’orgueil et beaucoup de sensibilité. À moins que ce soit l’inverse. Chacun d’entre nous entretient une relation très personnelle avec la fin de vie, le décès, la perte, le trépas, le passage dans l’autre monde ou le néant, selon celui qui croyait au ciel ou celui qui n’y croyait pas. Il est difficile d’évoquer la mort sans brutalité. Je veux le faire ici avec toute la douceur nécessaire parce que terminer sa vie, quelle qu’en soit la manière, est – en dernière analyse – une démonstration d’amour[2].

Je voudrais dire merci aux familles endeuillées pour la confiance et les retours chaleureux qu’elles m’ont témoignés. Plus d’une fois, des personnes assistant à une cérémonie ont pris mes coordonnées avec la ferme intention de me contacter bientôt. Ce n’est pratiquement jamais arrivé. Je le comprends parfaitement. Le deuil est tellement violent dans notre monde moderne que personne ne souhaite prendre le temps de s’y attarder.

Je m’attendais à un peu plus d’écho de la part des professionnels avec lesquels j’ai travaillé. Quelques-uns méritent le détour. Bruno par exemple, un vieux de la vieille qui avait tout fait et tout vu ; il avait même enterré sa propre fille. Nous avions envisagé de raconter le roman de son incroyable vie de croque-mort. Il racontait fort bien et je devais écrire. Nos chemins se sont séparés, le projet est tombé à l’eau. Des collègues m’ont rendu service, notamment à mes débuts, je les en remercie une nouvelle fois.

Tout à fait subjectivement, mes cérémonies étaient dans l’ensemble assez réussies. Et après ? J’aurais certainement dû m’investir davantage dans le circuit commercial funéraire. Je ne me suis pas donné les moyens d’aller plus loin, ce qui m’aurait permis de devenir le maître de cérémonie incontournable qu’on appelle lors de la disparition des grands de ce monde. Toutes ces gens croisées dans les funérailles allaient forcément diffuser l’information, me disais-je en mon for très intérieur et en comptant sur le bouche à oreille. Ingénu ! Une faiblesse chronique chez moi, tout comme celle de ne pas me prendre au sérieux. Est-ce une obligation dans tout ce qu’on fait ? À vous de voir en découvrant l’atmosphère de ces pompes sur mesure.

[1] Lorsque le défunt a fait les démarches pour le don de son corps à la science, ou plus rarement s’il s’agit d’une disparition.

[2] « Qu’est-ce donc que mourir, si ce n’est s’offrir nu au vent et s’évaporer au soleil ? » (Khalil Gibran, Le prophète)

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