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Billet de blog 23 mai 2025

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Pompes sur mesure - épisode 14

Quatorzième épisode de « Pompes sur mesure », écrit par le metteur en scène et ancien maître de cérémonie Robert Valbon, récit de son travail et de son vécu aux côtés des endeuillés.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

ONZE

Pratiquement tous les crématoriums sont équipés d’un écran qui permet de diffuser les images, photographies ou films. Celui-ci est disposé en hauteur, au-dessus de la scène où je dispose le cercueil. Les appareils de diffusion avec leurs commandes se trouvent dans le pupitre placé côté cour, c’est-à-dire à droite de la salle lorsqu’on est dans le public.

Ça m’a échappé, je ne dois pas dire “public”, “côté cour” et encore moins “scène”. Nous ne sommes pas au théâtre, même si les similitudes sont nombreuses. Lorsque l’assistance est réduite comme aujourd’hui, le cercueil ne reste pas seul dans l’alcôve sous l’écran puisqu’au dernier acte je peux inviter les gens à s’en approcher. Ce moment très émouvant autour du défunt est celui de la fleur déposée avec précaution, du sacro-saint “geste selon votre cœur”, du dernier baiser, du petit mot secret, du murmure et des larmes. Parfois, avant la fermeture du cercueil, la famille y a placé des photographies, des lettres et autres objets divers.

mercredi 15

Crémation N

Christiane M, 89 ans

Chambre funéraire (clinique de S) Miserere et Requiem æternam

Église portage cercueil, placement de la famille, livre condoléances, annonce

Crématorium

Proclamation

j’explique qu’après l’église, je tiens à rendre un hommage qui leur permettra de sortir d’ici avec un sentiment de je ne sais plus quoi

Mesdames, Messieurs, nous sommes réunis ici aujourd’hui pour rendre un dernier hommage à Madame Christiane M. Après la crémation et selon sa volonté, ses cendres vous seront remises pour une dispersion selon votre souhait.

À l’église avec ses proches ou ici dans l’intimité de la famille, la cérémonie qui suit la disparition d’un être aimé échappe à l’horloge de notre quotidien. Une profonde respiration… indispensable pour laisser aller les souvenirs, les joies passées, la tristesse bien présente. Christiane M nous a quittés il y a une semaine, à l’âge de quatre-vingt-neuf ans.

Revoir Paris

Bio

Née le 2 janvier 19… de Marie R et Henri M, Christiane M ne reverra plus Paris où elle a travaillé l’essentiel de sa vie. Après quelques métiers, elle a fait toute sa carrière comme secrétaire du syndicat des meuniers.

ici, j’ai beaucoup improvisé

Mère célibataire, elle élève son fils, mais pas seule, avec sa propre mère. Votre mère, Gilles, a eu ses deux dernières années illuminées par son arrière-petite-fille – peut-être te souviens-tu d’elle Anna ? Clara et Romain, vous avez eu le bonheur d’avoir une grand-mère sur laquelle compter longtemps, et aussi l’immense malheur de la perdre à l’adolescence, le moment le plus cruel… je leur parle en connaissance de cause en pensant à la mienne, de grand-mère

Une grand-mère, surtout arrivée à un âge de sagesse comme le sien, est un bien précieux que rien ne peut remplacer. Vous vivez maintenant le premier chagrin pour lequel ni votre mamie (Romain, Clara), ni votre sœur (je les regarde), ni votre maman ne pourra vous consoler. Avec Édith Piaf, que Christiane aimait beaucoup, je vous invite à remplir vos larmes de rêves…

Plus bleu que le bleu de tes yeux

Christiane est née à Saint-Cyr au Mont d’Or, joli bourg près de Lyon. Lyon, la région où elle a passé son enfance. Une région riche en histoire, ce qui a sans doute aiguisé le goût de Christiane pour la découverte et la culture. Elle aimait tout…

j’improvise sur la femme solide, courageuse

Elle aimait sortir avec ses amies qu’elle retrouvait à Lyon, aller au cinéma, au restaurant. Une bande de copines qui profitaient de leur indépendance. La longue traversée de Christiane dans la vie a enrichi tellement de proches, tellement de rencontres… Tant d’expériences accumulées, de quoi nourrir vos souvenirs, alléger votre peine.

Elle aimait les mots-croisés… et bien sûr, sa famille. Elle adorait voir sa sœur Régine, ainsi qu’Éric et Anne, ses autres frère et sœur. Elle aimait la musique : Trenet, Piaf, Fugain, Montand, Aznavour…

La Bohème

Éric, c’est à vous.

je demande si personne d’autre ne veut parler ; j’invite à venir au cercueil avant que je le sorte en musique

Je n’aurai pas le temps (Aznavour toujours)

de retour (par chance, la chanson se termine), je distribue une rose par personne

En cent ans, impossible de tout embrasser chante Michel Fugain. Est-ce vraiment une question de temps ? Certains croyants imaginent que la mort abolit les frontières temporelles. Parce que vous avez souhaité passer à l’église aujourd’hui – Christiane aimait y aller, un peu (comme l’a rappelé le prêtre tout à l’heure), pour les messes principales – je souhaite conclure cet hommage par une formule du pape précédent, dans son encyclique de 2007, “Spe Salvi” : « L’éternité n’est pas une succession continue des jours du calendrier, mais quelque chose comme le moment rempli de satisfaction, dans lequel la totalité nous embrasse et dans lequel nous embrassons la totalité ».

je les raccompagne, remets les papiers administratifs (obligation à la fin des obsèques)

Cérémonie émouvante, notamment lorsque j’ai évoqué la perte d’une grand-mère pour des ados et aussi lorsque le frère a parlé. Pas grand-chose à dire ; le fils unique n’a pas été volubile au téléphone. Avec les chansons, la cérémonie a duré pratiquement une demi-heure pour dix personnes. Ça c’était l’après-midi, avec trente minutes de retard ; des conducteurs perdus, à cause du GPS comme de bien entendu. Le crématorium était ultra-chauffé, je transpirais. En défraiement de ma sueur, j’ai rapporté des roses à la maison.

Le matin, rien de bien spécial à la clinique. J’ai installé la musique, attendu pas mal. La famille était quatre. Puis l’église avec un jeune prêtre qui faisait son premier décès pour une trentaine de personnes. Oscar m’a conseillé.

La cérémonie à l’église était déprimante. De quoi vous dégoûter de la religion. Heureusement, les prêtres ne disent ni n’écrivent pas que des conneries. La citation d’un de leurs patrons, Benoît Seize, m’accompagne depuis une dizaine d’années. Je l’ai utilisée dans le propos d’une de mes mises en scène (La Passion selon Saint-Jean). Pour sa part, René Char avait écrit bien avant que « Si nous habitons un éclair, il est le cœur de l’éternel ».

En sortant du crématorium, le fils me dit que mon hommage était plus émouvant. J’ai du mal à saisir pourquoi des familles s’acharnent encore à passer par l’église pour se séparer de leurs morts. Certes, la passion du Christ a synthétisé le questionnement devant la mort durant quelques siècles dans une magnifique et universelle[1] catharsis. Mais ça ne prend plus. Invoquer des personnages mythologiques à travers les textes sacrés ne colle pas aujourd’hui avec le deuil. Je l’ai constaté souvent : les croyants n’y croient plus. Dans les obsèques religieuses, la lecture des évangiles inspire plus l’ennui que la foi. Sans doute parce que les soi-disant fidèles ne cherchent pas à comprendre les bouts de textes qu’ils régurgitent par cœur. Les hommes et femmes d’église en charge de la catéchèse feraient peut-être bien d’étudier le “canon” en se penchant sérieusement sur les très riches travaux des exégètes et en profiter pour moderniser leur discours. En perçoivent-ils la nécessité ? J’en doute. C’est plus confortable de laisser ces questions aux spécialistes. Le problème de l’Église (des Églises en fait), c’est que les exécutants sont coupés de leur hiérarchie, laquelle est bien en peine de renouveler et féconder les germes irrationnels de la religion.

Le tourbillon politique contemporain entraîne les pasteurs avec leurs brebis dans l’adoration toute aussi irrationnelle du nouveau messie incarné par le verbe médiatique. La messe a changé de cadre, elle se déroule essentiellement sur les écrans. Lorsque parfois il nous arrive de participer à des funérailles religieuses, ne boudons pas notre plaisir et profitons de l’architecture, de la peinture, de la musique. Ce décorum a fait ses preuves en apprêtant les bondieuseries avec une indéniable maîtrise artisanale et artistique.

[1] Le christianisme a magistralement récupéré le terme “universel” (καθολικός – katholikos en grec)

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