J'ai lu «La Silicolonisation du Monde» d’Eric Sadin

A l’heure où les changements qu’apporte la numérisation du monde sont salués de façon quasi unanime avec enthousiasme comme l’ouverture vers des possibles, le philosophe Eric Sadin vient questionner ce «technopouvoir», dans son nouveau livre. Il nous faut essayer de saisir ce qui se passe dans cette économie numérique, alors que nous disséminons de plus de données dans tous nos gestes quotidiens.

Dans ce livre, Eric Sadin, écrivain et philosophe qui analyse depuis de nombreuses années le numérique, veut nous alerter sur cette vision du monde du ‘’Tout Numérique’’, issue de la Silicon Valley, dont le but serait de contrôler insidieusement nos vies pour en tirer des profits colossaux.

L’auteur fait l’historique de différents moments de la Silicon Valley, rappelant que ce fut d’abord le temps du complexe militaro- industriel, né des recherches à l’université de Stanford dans les années 37-38 et, se prolongeant après la guerre, contre lequel Eisenhower avait mis en garde dans son discours d’adieu en 1961 : ‘’cette industrie permanente de l’armement ‘’qui rend les politiques publiques ‘’captives d’une élite scientifique et technologique’’. Cette formule ne résonne-t-elle pas aujourd’hui à nos oreilles de la même façon envers l’industrie numérique ? Dans un deuxième temps, fin des années 60, San Francisco devient le haut lieu des mouvements d’émancipation individuelle (hippies) puis vient le temps de la technique émancipatrice où des scientifiques, des ingénieurs, des industriels libertaires se piquent de faire ‘’du monde un endroit meilleur’’.

Mais nous avons changé de moment, après l’âge de l’ACCES de tous à la connaissance et de l’utopie de l’émancipation et de la collaboration, nous voilà dans l’âge de de la MESURE de la vie : la nouvelle étape sera la numérisation du réel par les objets connectés, de plus en plus nombreux de plus en plus sophistiqués, tout est appelé à être infiltré de puces (lieux de travail, environnement urbain, habitat, école, santé, notre corps). Grâce à ces objets, aussi divers que voitures, chaines de production, réfrigérateurs, matelas, vêtements, et même biberons connectés, nous laisserons un témoignage intégral de notre vie, qui sera géré et monétisé par des entreprises privées. Nous serons ‘’accompagnés’’ dans notre quotidien, bientôt dessaisis de nos choix, de nos décisions, puisque nous serons bien conseillés, en ‘’temps réel’’. Ce n’est plus le consommateur qui ira vers le produit, mais le produit qui va désormais au consommateur et s’insinue dans son existence. Nous savons que la technique n’est pas neutre, et derrière la technique il y a toujours les fabricants et leurs profits.

Grâce à l’Intelligence Artificielle un guidage des actions humaines est en marche, prenons un exemple parmi d’autres (***), le système Watson d’IBM: Il s’agit d’une machine hôpital qui recueillera toutes les données, fera un suivi évolutif, sera organe de diagnostic et de prescription médicale. On finira par accorder plus de crédit à Watson qu’aux médecins, étant donné l’aura de vérité des ‘’algorithmes scientifiques’’ : il s’agit donc bien là de la disqualification de l’intelligence humaine.

‘’Si nous n’y prenons garde, nous serons bientôt tous (et nous le sommes déjà en partie) Silicolonisés’’, affirme l’auteur, car tous les pays reproduisent le modèle, il se crée des « valleys » sur les 5 continents, avec l’esprit de la Silicon Valley, la nouvelle ‘’doxa’’ du nouveau capitalisme paré des vertus égalitaires, avec des autoentrepreneurs autonomes et des collectifs de créateurs : Le monde enchanté de demain ! Ou …. Plutôt ‘’le meilleur des mondes’’ d’A. Huxley ? Cette idéologie de la liberté ne serait - elle pas utilisée comme un cheval de Troie ?

L’auteur nous invite à opposer des contre discours à ces discours enchanteurs, qui masquent le techno-libéralisme conquérant à l’œuvre, car les Politiques, eux, sont déjà acquis à la ‘’chose numérique’’ comme en témoigne la loi de septembre 2015 ‘’Pour une République Numérique’’ où les données publiques seront exploitées par les start-up via des applications de services sans contrepartie financière; Le législateur s’est soumis, en témoigne la place accordée au numérique dans l’éducation nationale (****), le fait que le conseil du numérique compte parmi ses membres 2/3 de responsables d’entreprises internet et de la donnée ! Quid des conflits d’intérêt ? Et quand on parle de ‘’robotique sociale’’, de quoi parle-ton, au temps du chômage de masse chez les humains, encore plus inemployés, inutiles?

Il faut refuser d’acheter tous ces objets connectés qui vont permettre l’intelligibilité de nos comportements, ensuite revendue pour des applications de services à acheter. Refusons la domotique connectée, les compteurs linky, la robotique des prothèses non nécessaires, censées nous ‘’augmenter’’ : le corps augmenté, le soldat augmenté, la réalité augmentée… (Des casques de réalité augmentée qui permettront que tout se passe dans ‘’nos casques’’ et, de ce fait, risque fort d’exclure le monde sensible…)

Eric Sadin nous incite à résister maintenant, avant que ces « gourous de la Silicon Valley » ne craquent toutes les structures de la société et ne réalisent la marchandisation intégrale de la vie.

 

Andrée Desvaux

 

*** On pourrait citer d’autres robots IA aux doux noms, intégrables à notre vie :Echo ou Alexa, l'assistant vocal d'Amazon sera intégré à de plus en plus d'objets du quotidien, voitures, aspirateurs….

**** Sur le numérique à l’école, l’analyse de Philippe Bihouix : http://www.liberation.fr/debats/2016/09/02/philippe-bihouix-avec-l-ecole-numerique-nous-allons-elever-nos-enfants-hors-sol-comme-des-tomates_1478435

Le livre: LE DÉSASTRE DE L’ÉCOLE NUMÉRIQUE de PHILIPPE BIHOUIX et KARINE MAUVILLY au Seuil

***** et sur les problèmes de droit  Libération: La silicon valley cherche à imposer le droit américain à l’Europe et l’U E renonce à défendre ses propres règles : http://www.liberation.fr/debats/2017/01/02/olivier-iteanu-la-silicon-valley-cherche-a-imposer-le-droit-americain-a-l-europe_1538675 ( Interview d’Olivier Itaneu)

 

Son livre : Quand le digital défie l’état de droit. Ed. Eyrolles

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