Après " L’accord de Bruxelles" du 13 juillet : La question démocratique est posée en Europe

Le cadre du mémorandum rendra la marge de manoeuvre du nouveau gouvernement grec très étroite, notamment dans les négociations prévues en novembre sur la dette publique grecque. Revenons sur la construction de cette cage de fer. Que révèle "L’accord de Bruxelles" du 13 juillet sur L’Europe :

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Des glissements qui se sont opérés dans la distribution des pouvoirs en Eurozone.  

L’Eurogroupe, structure informelle au fonctionnement non défini par les traités, est totalement sous influence allemande (comme le révélaient des intellectuels : Ulrich Beck, l’Europe allemande, Fredéric Lordon, la Malfaçon, Emmanuel Todd, Jürgen  Habermas, le philosophe allemand),et a bel et bien supplanté la Commission Européenne, qui applique la ‘’réglementation’’ issue des traités. Aujourd’hui, ils sont loin d’être seuls à le dire.

La Banque Centrale Européenne, seule structure fédérale, avec Mario Draghi s’est émancipée de son mandat ’’ d’indépendance’’ ! Son leadership s'est renforcé, à travers la mise en place de l'union bancaire, ou encore sa participation à laTroïka.

Le Parlement n’a aucun pouvoir politique ou si peu ! : Encore affaibli par la domination des 18 de l’Eurogroupe et le Pilotage par les règles instauré par les traités Maastricht, Nice et Lisbonne et auxquels s’ajoute le TSCG, ou pacte budgétaire européen en 2012.

L’Euro est bien autre chose qu’une monnaie : c’est une politique économique qui n’admet aucune alternative : La tentative de Tsipras de chercher une autre voie a été réduite à néant. L’euro devient même une arme contre un gouvernement démocratique.

L’ancien ministre des finances grec Yanis Varoufakis émet l’hypothèse que l’Allemagne se servirait de ‘’l’exemple grec pour discipliner aussi la France’’. [3] (hypothèse reprise par J.Stiglitz) Comment ne pas penser qu’il a sans doute raison et qu’ainsi Les Podemos en Espagne et autres Syriza doivent comprendre qu’ils sont voués à l’échec.

L’accord de Bruxelles révèle qu’on ne traite pas les Vrais Problèmes !

Pourquoi l’Eurogroupe — au lieu de punir et de plonger la Grèce dans l’austérité et les privatisations (= démantèlement de ses actifs,  comme l’acquisition par la Chine du tiers du port du Pirée) — ne s’est –il pas attaqué aux vrais problèmes de la Grèce, d’ailleurs pointés aussi par Syriza, afin de l’aider à s’en sortir :  Fraude fiscale des riches armateurs, clientélisme et corruption, manque de cadre juridique moderne, de cadastre.…,pour faire de la Grèce un état moderne. La  Grèce a, bien évidemment, sa part de responsabilité dans ce qui arrive, mais pas elle seule.

Pourquoi l’Eurogroupe ne s’intéresse-t-il pas aux vrais problèmes de cette Europe mal construite, et dont la construction est en panne :

Le premier d’entre eux, l’endettement de l’Europe entière et sa politique économique, l’austérité avec ses effets récessifs dont souffre l’Europe, mais surtout les pays du sud avec des taux de chômage effrayants. Ces pays  qui n’avaient pas une puissante industrie, ne peuvent rivaliser dans la concurrence avec l’Allemagne. Pourquoi ne peut-on toucher à la ‘’dette’’ ? Si on se penche sur l’histoire des dettes  on s’aperçoit qu’on les a souvent effacées ou restructurées ! (L’Allemagne, a-t-elle oublié l’effacement de sa dette en 1953 ?). Cela serait-il impossible aujourd’hui ?

L’endettement en Europe ne cesse d’augmenter et fait courir des risques à l’Euro et aux états européens qui n’ont pas de banque ‘’prêteur en dernier ressort’’ (anomalie unique au monde), qui sont sous la dépendance des marchés, comme les écarts des taux d’intérêt sur les dettes souveraines l’ont montré depuis 2008 (les ‘’spreads’’). On se focalise sur les dettes publiques, et on occulte les dettes privées. Ce problème concerne toute l’Europe, c’est pourquoi une « conférence européenne sur les dettes », comme le proposait le gouvernement grec serait la seule façon de traiter la question.

Le deuxième concerne le développement des inégalités entre pays, alors qu’on avait parié sur la convergence.

Un fossé Nord Sud ne cesse de se creuser du fait du dogme de la ‘’concurrence libre et non faussée’’ appliqué à des pays si différents par leur économie et leur évolution. Ce  qui a transformé les inégalités en relations de dominations, puisqu’on applique  toujours le même remède ‘’l’austérité’’, qui est censée désendetter les états, mais qui tue la croissance puisqu’on n’y investit pas. !  

De plus contrairement aux états où des transferts sont effectués des régions riches vers les régions moins riches  (USA, France, Allemagne…..), ici rien de tel : l’Allemagne dégage des excédents budgétaires (contraires aux règles des traités) au détriment de ses voisins !  

On a aussi laissé ces pays du sud, là où débarquent les migrants d’Afrique, se ‘’débrouiller seuls’’ avec les flux continuels, tant et si bien que l’Italie a dû taper du poing sur la table.  

Le troisième et pas le moindre, est le problème démocratique.

Les enjeux démocratiques ouverts par l’élection de Syriza le 25 janvier ont révélé au grand jour un ‘’clash des légitimités’’. [4] entre d’une part les trois institutions « indépendantes », la Banque centrale européenne, la Commission et la Cour de justice de l'UE, qui disposentd’unmandat supra-national et supra-électoral, et des mandats électoraux nationaux. On arrive alors à une impasse. : Jean-Claude Juncker, président de la commission, a pu alors déclarer : « Il ne peut pas y avoir de choix démocratiques contre les traités européens [5] les conséquences sont la mise en place d’un véritable protectorat des institutions européennes sur la Grèce ce qui va contre toute responsabilisation des dirigeants et du peuple, l’échec annoncé sera donc l’échec de l’Europe et non de la Gréce.

 

À qui profite la crise ?

Selon Éric Toussaint, spécialiste des problèmes des dettes [6]    les premiers à trouver de l’intérêt dans la crise grecque, ce sont les institutions européennes elles-mêmes. « Telles qu’elles sont composées actuellement, avec des orientations néo libérales évidentes, c’est clair qu’elles ont intérêt à démontrer à l’opinion qu’on ne peut pas rompre avec les politiques d’austérité... »

Des entreprises françaises et allemandes ont aussi fait des affaires,  via des privatisations en série, car on a bradé les prix, rappelle Éric Toussaint. la Troïka a en effet interdit à la Grèce de ne pas honorer ses contrats d’armement.

Et puis, il y a les fonds « vautours », qui achètent des titres grecs à un très faible pourcentage de leur valeur tout en exigeant un remboursement sur 100 % de la valeur.

Et la BCE elle-même  en profite aussi: en 2011, elle a acheté des titres grecs en 2011 à des banques françaises ou allemandes comme BNP-Paribas, Commerzbank... qui voulaient s’en débarrasser. La Banque centrale les a achetés à 70 % de leur valeur. Elle en attend un remboursement à 100 %. C’est une plus-value énorme. Le FMI, qui a perçu environ 3 milliards de dollars en intérêts depuis 2010, fait des gains lui aussi !!


Et maintenant ?

Comment faire changer les choses en Europe, voilà la question…….vaste et difficile, étant donné les ‘’résistances’’. Pourtant nous sommes de ceux qui revendiquent une AUTRE EUROPE, qui reste à inventer, à construire.

Une Europe qui ne soit pas qu’une fédération d’états nationaux en concurrence marchande, fiscale, sociale les uns envers les autres. Un parlement avec de vrais pouvoirs? Faut-il sortir de l’Euro ? [7] sont des questions qui se posent. Ne faudrait-il pas reprendre la main sur notre monnaie (ou nos monnaies),  ainsi nous défaire de  la soumission aux marchés, faire en sorte que l’économie soit ‘’encastrée’’ dans la société  (Polyiani) et que la finance ne fasse plus ‘’cavalier seul’’ et la ’’pluie et le beau temps’’ sur nos sociétés humaines ? Mais aussi trouver des solutions pérennes pour la vie des humains sur notre planète, repenser le travail….. On peut  puiser dans nos 15 propositions, elles  sont toujours d’actualité, mais il faudra surement aller plus loin pour ‘’inventer’’ cette Europe.

 

Andrée Desvaux

Membre du bureau du Collectif Roosevelt


Notes :

[1] Fréderic Lordon http://blog.mondediplo.net/2015-06-29-L-euro-ou-la-haine-de-la-democratie#nh1

[2] Romaric Godin http://www.latribune.fr/economie/union-europeenne/grece-la-vraie-nature-du-troisieme-memorandum-492098.html

[3] *Yanis Varoufakis, article du Guardian du 10-07-2015

[4]http://www.mediapart.fr/journal/international/060215/syriza-fait-apparaitre-un-clash-des-legitimites-en-europeentretien avec Antoine Vauchez

[5] Jean-Claude Juncker, entretien, Le Figaro, 29 janvier 2015.

[6] Eric Toussaint , comité pour l’annulation de la dette du tiers monde(CADTM), a dirigé en Grèce l’audit de la dette grecque demandé par le parlement grec.

[7] lire par ex la série qui commence http://www.mediapart.fr/journal/culture-idees/220715/chercheurs-vs-politiques-14-faut-il-sortir-de-l-euro

A lire aussi une analyse très fouillée : http://blogs.mediapart.fr/blog/ebalibar/190715/etienne-balibar-sandro-mezzadra-frieder-otto-wolf-le-diktat-de-bruxelles-et-le-dilemme-de-syriza  

 

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