Le Rewilding (retour à la nature): séduisant mais pas si simple

Des projets médiatisés de réintroductions de quelques individus isolés sont peu pertinents dans un contexte de ressources financières allouées à la conservation de la biodiversité très insuffisantes pour endiguer la crise actuelle. Il existe d’autres outils de conservation plus efficaces comme des approches globales de protection des écosystèmes.

L’humanité surexploite massivement l’environnement, menaçant la biodiversité et la survie de nos sociétés. Plusieurs organisations internationales comme l’IPBES (Plateforme Intergouvernementale scientifique et politique sur la Biodiversité et les Services Ecosystémiques) rappellent la nécessité d’agir urgemment. Face à cette crise, les initiatives pour la conservation de cette biodiversité menées par des gouvernements, des entreprises et des associations citoyennes sont les bienvenues.

Parmi elles se trouvent des programmes visant à réintroduire dans le milieu naturel des animaux sauvages issus de captivité ou rescapés d’un trafic illégal. Bien que louables et destinés à améliorer le bien-être des animaux concernés, mener à bien ces projets est complexe. Les écosystèmes sont des ensembles d’êtres vivants interdépendants et en interrelation avec leur environnement : toute modification de leur composition peut avoir des répercussions sur leur équilibre et leur survie. Avant de se lancer dans une réintroduction et de prendre un tel risque, il faut au préalable s’assurer de l’utilité d’un tel projet, et le cas échéant de ses chances de succès en répondant au minimum aux six questions présentées ici.

1- Les individus relâchés sont-ils aptes à la vie sauvage ? Ils doivent apprendre ou réapprendre à subsister en autonomie pour se nourrir, se protéger des prédateurs et des aléas naturels. Ce processus peut être long et infructueux, surtout pour des animaux nés en captivité et ayant eu peu d’expériences pendant leur développement. La rupture brutale de ce lien sécurisant peut hélas leur être très anxiogène voire fatale. D’autre part un animal trop familier avec l’humain peut s’avérer dangereux, notamment car il n'en a pas la crainte.

2- D’un point de vue génétique, ce « réensauvagement » est-il pertinent ? La finalité des relâchers est que les animaux réintroduits puissent participer à la perpétuation de leur espèce. Or des risques de pollution génétique existent. Des populations différentes peuvent être éloignées génétiquement du fait de barrières géographiques. Aussi, des individus élevés en captivité depuis des générations peuvent être consanguins. Un relâcher inopiné d’individus dans une nouvelle population perturbe les phénomènes naturels d’évolution.

3- L’écosystème de destination retenu est-il -encore- capable d’accueillir les individus relâchés ? La destruction des habitats et l’introduction d’espèces envahissantes sont les premières causes de déclin de la biodiversité. Le milieu d’accueil doit être capable de couvrir les besoins des individus relâchés, qui ne doivent en retour pas avoir d’impact négatif sur lui. Une évaluation minutieuse de l’écosystème d’accueil ainsi qu’une évaluation d’impact du relâcher doivent être réalisées avant toute réintroduction.

4- les populations locales approuvent-elles la démarche ? Un projet de réintroduction doit s’inscrire dans une volonté locale et se faire en collaboration avec l’ensemble des populations concernées, sous peine d’aboutir à un échec (par ex. risque de braconnage).

5- l'individu à relâcher est-il porteur de virus, de bactéries et/ou de parasites pathogènes dangereux pour sa santé ou celle des autres êtres vivants ? Lors de sa réintroduction, un animal véhicule des microorganismes acquis tout au long de sa vie au contact des humains, des animaux domestiques ou d’autres espèces sauvages captives. Ils peuvent causer de nouvelles maladies dans l’écosystème d’accueil qui peuvent gravement nuire à sa santé, et ce durablement voire irrémédiablement. Des analyses de risque d’introduction d’agents pathogènes doivent donc être conduites en amont de toute initiative de réintroduction. L’animal réintroduit sera à son tour exposé à de nouveaux microorganismes propres à son nouveau milieu qui peuvent chez lui aussi être à l’origine de maladies.

6- Quel coût pour ces projets ? Les programmes de réintroduction coûtent cher, que ce soit à cause des diverses analyses de risques, des phases de réhabilitation et de transport des animaux, de préparation des sites d’accueil et du suivi post-relâcher.

En tant que professionnels rassemblés par la volonté de préserver une faune sauvage libre en bonne santé dans ses habitats naturels, nous souhaitons avertir de la complexité des réintroductions d’animaux sauvages. Alors qu’il est malheureusement aisé de les extraire de leur milieu naturel, leur réintégration n’est possible que lorsque les animaux et l’environnement s’y prêtent, et à la condition d’une collaboration entre des acteurs scientifiques multiples (vétérinaires, écologues, éthologues…) et les populations locales. Les réintroductions réussies nécessitent des compétences scientifiques et des ressources considérables. Faute de données suffisantes, d’analyse de risque correctement réalisée ou de moyens adéquats, nombre de réintroductions avortent, pire se soldent par un échec ou sont contre-productives lorsqu’elles sont maintenues. L’objectif d’amélioration du bien-être animal est alors loin d’être garanti.

Des projets très médiatisés de réintroductions de quelques individus isolés, rassemblant les dons généreux d’un public mal informé, sont en réalité peu pertinents dans un contexte de ressources financières allouées à la conservation de la biodiversité largement insuffisantes pour endiguer la crise actuelle. Il existe d’autres outils de conservation aujourd’hui unanimement reconnus plus efficaces comme des approches globales de protection des écosystèmes. Nous apportons ici des éléments au lecteur qui voudra soutenir des projets sur des fondements émotionnels mais aussi rationnels. Nous travaillons et veillons au bien-être des animaux captifs et sauvages et au maintien de leurs écosystèmes dans un souci de préservation globale de leur santé et de l’équilibre des milieux. Nous formulons le vœu humble, pour la santé des animaux et des milieux, que ce soient la science et la conscience qui dictent nos choix.

 © Marc Ancrenaz © Marc Ancrenaz

À propos :

Nous sommes un ensemble de professionnels francophones (vétérinaires cliniciens, écologues des populations et/ou de la santé, éthologues, épidémiologistes, microbiologistes, responsables de programme de conservation in situ…) œuvrant pour la santé et le bien-être animal et unis par la volonté de conserver la faune sauvage et les écosystèmes qu’elle habite.

Notre réaction fait suite au rachat du zoo de Pont-Scorff par le collectif Rewild  en décembre 2019, à sa campagne de financement participatif fulgurante qui avait permis de lever très rapidement plus de 700.000 euros aidés par quelques figures médiatiques, et aux controverses qui ont suivi. Le collectif Rewild affiche en ligne des objectifs très surprenants, au travers d'un traitement de l'information qui pourrait apparaître polémique,agressif et à charge contre les parcs zoologiques et invisibilisant vis à vis des acteurs de terrain qui font la conservation et entraînant leur réaction comme celle relayée par l’Ordre Vétérinaire. Ces polémiques entraînaient le retrait d'un de leurs partenaires fondateurs (post sur la page Facebook de Wildlife Angels du 27 janvier 2020). Le collectif Rewild s’était dans le même temps illustré par des premières actions critiquables d’un point de vue vétérinaire, scientifique et réglementaire.

En ces temps de crise sanitaire, nous avons plus que jamais besoin de faire les bons choix, pour garantir la santé globale -celle des humains, des animaux et des écosystèmes- et un futur aux prochaines générations. C’est pourquoi, par le présent manuscrit, nous souhaitons permettre au public d’effectuer des donations en connaissance de cause.

Nous invitons le lecteur à trouver plus d’informations sur https://wp.me/p4j0h6-a8

Orang-outan dans le Sabah, Bornéo. © Marc Ancrenaz Orang-outan dans le Sabah, Bornéo. © Marc Ancrenaz

Coordinateurs
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Hugo Sentenac & Vincent Girardot

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