Republier les caricatures C.H, liberté d’expression ou affirmation de domination ?

Autrice : Mme Asma Barlas (née en 1950) écrivaine et universitaire pakistano-américaine. Elle est spécialisée dans la politique comparative et internationale, l'islam et l'herméneutique coranique, et les études sur les femmes. [wikipedia] Avec son autorisation, j'ai traduit (en amatrice) un texte paru le 10 sept. 20 sur le site Al Jaazera.

La réimpression des caricatures de Charlie Hebdo n'est pas une question de liberté d'expression, Il s'agit d'utiliser la liberté d’expression pour réaffirmer la domination.

Le magazine satirique français Charlie Hebdo s'y colle à nouveau en choisissant de republier les caricatures désobligeantes du prophète Mahomet qui provoquèrent une violente attaque contre le journal en 2015. La rédaction estimant qu'il est "essentiel" de les republier  à la veille du procès des auteurs de cette violence.

Une décennie plus tôt, en 2005, le journal danois Morgenavisen Jyllands-Posten avait également publié une douzaine de caricatures diffamatoires du prophète republiées trois ans plus tard. c’est la publication de ces caricatures qui a, finalement , incité certains musulmans à recourir à la violence et, comme à l'accoutumée, c'est leur réaction qui est devenue le point central de la "controverse sur les caricatures".

L'affront initial commis aux sensibilités religieuses musulmanes a été englouti par les affirmations du droit des caricaturistes à la liberté d'expression et à l'humour. En fait, selon la plupart des critiques, ce ne sont pas seulement les caricaturistes qui sont les victimes de la "rage islamique", mais aussi le principe même de la liberté d'expression.

Cependant, il devrait être possible de condamner la violence commise par des personnes de confession musulmane sans donner de laissez-passer à ceux qui diffament et vilipendent leur religion, leur prophète et leurs écritures. Or, cela se produit rarement.

Au lieu de cela, l'intelligentsia qui appâte des musulmans s'appuie précisément sur ses propres calomnies pour inciter à la violence dont elle feint ensuite d'être horrifiée et surprise. Je dis "feindre" parce que, maintenant, tout le monde sait que, poussés à bout, certains musulmans réagiront violemment aux caricatures de leur prophète en terroriste entre autres choses. Je dis feintes parce que les provocateurs exigent une telle réponse pour anathématiser tous les musulmans en tant que menace pour les identités et les valeurs européennes.

S'il est assez facile de comprendre pourquoi certains musulmans réagissent violemment aux tropes désobligeants sur l'islam, le prophète et le Coran, que dit-on de ceux qui continuent à les recycler de manière compulsive ? J'ai longuement spéculé sur cette nécessité ailleurs, mais je ne ferai ici que quelques brèves remarques.

Premièrement, il est difficile de voir comment quelqu'un - pas seulement un musulman - pourrait trouver amusante une caricature du prophète en tant que terroriste/suicidaire à la bombe sans traiter également le terrorisme lui-même à la légère. Après tout, combien d'entre nous peuvent rire d'une caricature d'un kamikaze, quelle que soit la personne qu'il est censé être ? Quant à la prétendue ironie de telles représentations du prophète, qu'y a-t-il de satirique à cela, alors que les musulmans sont déjà considérés comme des terroristes en devenir ?

Deuxièmement, les diffamations européennes du prophète et de l'Islam ont un pedigree bien plus ancien que la liberté d'expression et n'ont rien à voir avec l'humour. Pour être précise, elles ont leurs racines dans l'Europe médiévale et dans l'évolution de l'image de soi des chrétiens au cours d'un millénaire.

Tomaz Mastnak historien des Croisades, affirme que c'est au milieu du neuvième siècle, lorsque l'unité occidentale a commencé à s'exprimer en tant que chrétienté, que les musulmans en sont également venus à être considérés comme les "ennemis normatifs" du christianisme. Jusqu'alors, ils avaient été considérés comme un groupe païen parmi d'autres et généralement ignorés - même la conquête musulmane du sud de l'Espagne n'a pas fait l'objet de chroniques de premier plan.

Au fil du temps, les chrétiens d'Europe en sont venus à voir dans l'islam non seulement une "sinistre conspiration contre le christianisme [mais] la négation totale de ce dernier [...] qui marquerait l'invention de l'Antéchrist". Robert Southern le décrit dans son ouvrage "Western Views of Islam in the Middle Ages" ["Regards de l'Occident sur l'Islam au Moyen-Âge"] et il attribue ce soupçon au "fort désir de ne pas connaître [l'islam] par crainte de la contamination".

Au lieu de cela, dit-il, même les chrétiens qui vivaient "au milieu de l'Islam" (l'Andalousie sous domination musulmane) se sont tournés vers la Bible pour l'expliquer, et c'est ainsi qu'ils en sont venus à le considérer comme l'Antéchrist. En bref, selon Southern, c'est l'ignorance et la peur de la contamination qui ont fait de "l'existence de l'Islam le problème le plus important de la chrétienté médiévale".

Compte tenu de cette histoire, il n'est pas surprenant que les chrétiens médiévaux aient également présenté le prophète comme une idole païenne, le diable, Mahound (comme dans les Versets sataniques de Salman Rushdie), un imposteur et l'Antéchrist. Il apparaît sous de telles formes des Croisades à la Réforme, avec sa représentation d' imposteur religieux, atteignant son apothéose littéraire dans la Divine Comédie du poète italien Dante Alighieri, dans laquelle il est confiné au huitième cercle de l'enfer.

Deux siècles plus tard, il réapparaît en tant qu'Antéchrist dans l'œuvre du réformateur allemand Martin Luther, qui, bien sûr, pensait que le pape et l'Église catholique étaient bien pires. Un siècle plus tard, le juriste néerlandais Hugo Grotius, salué comme le père du droit international, le qualifiait encore de "voleur" et déclarait que, contrairement aux chrétiens, qui "étaient des hommes qui craignaient Dieu et menaient des vies innocentes ... ceux qui ont embrassé le mahométisme pour la première fois étaient des voleurs, et des hommes dépourvus d'humanité et de piété".

Avec l'arrivée des Lumières, les critiques du prophète ont également commencé à l'assaillir dans le langage laïque, comme "le pire type de ... fanatique" (l'écrivain français Voltaire) et "le plus grand ennemi de la raison qui ait jamais vécu" (le philosophe allemand Emmanuel Kant).

De telles représentations n'ont cependant pas laissé présager un changement dans sa représentation comme l'antithèse de la civilisation européenne. S'il n'était plus qualifié d'Antéchrist, dans l'esprit des Européens, il était toujours considéré comme hors de la raison et de la rationalité. C'est pourquoi je considère que les caricatures du prophète en tant que terroriste ne sont qu'une sécularisation de la figure de l'Antéchrist.

Les deux images servent, avec la même puissance, à le situer et, par extension, à situer l'Islam et les musulmans comme les ennemis naturels de l'Europe. C'est pourquoi le fait de réduire les caricatures à une simple question de liberté d'expression  obscurcit leur généalogie historique et idéologique.

Enfin, la (libre) expression est propice non seulement à la critique, à l'humour, à l'honnêteté et à la dissidence, mais aussi aux affirmations de domination et aux actes de pouvoir. Bien que le pouvoir soit exercé différemment, son exercice est "inséparable de son étalage", comme le soutient l'écrivain américain Saidiya Hartman dans son livre Terror, Slavery, and Self-Making in Nineteenth-Century America.[La terreur, l'esclavage etl'auto-construction dans l'Amérique du XIXe siècle.]

Dans le contexte de l'esclavage en Amérique du Nord, par exemple, être capable de représenter le pouvoir était "essentiel pour reproduire la domination". Hartman note que "la démonstration de la maîtrise d'un esclave était tout aussi importante que le titre légal de propriété de l'esclave". Cet étalage impliquait généralement de démontrer publiquement "la domination du détenteur d'esclave et l'humiliation du captif".

Elle prenait également la forme moins évidente d'organiser "d'innocents divertissements et spectacles de maîtrise" comme moyen pour les classes dominantes "d'établir leur domination" sur les esclaves et les dominés.

En empruntant à Hartman, je voudrais suggérer qu'aujourd'hui, certains Occidentaux cherchent à démontrer et à reproduire leur domination sur les musulmans en caricaturant et en dénigrant à volonté nos symboles sacrés. Ils sont ainsi capables de réaliser épistémiquement ce qu'ils ne peuvent pas réaliser physiquement ou légalement. Même si ce déplacement du physique vers le psychologique signifie les limites du pouvoir occidental, la parole fait partie intégrante de sa manifestation. C'est pourquoi les caricatures désobligeantes du prophète fonctionnent comme des spectacles de maîtrise et comme un moyen idéologique de renforcer l'unité intra-occidentale contre les musulmans.

C'est autant à de tels spectacles de maîtrise qu'au contenu d'attaques spécifiques que les musulmans comme moi réagissent avec colère, et ce que nous condamnons n'est pas l'idée que les gens devraient être libres de parler, mais l'utilisation de la parole pour dominer et dégrader ceux qui sont déjà marginalisés ou vulnérables. Défendre la domination au nom de la liberté ne fait que confirmer que toutes les conceptions de la liberté ne sont pas également dignes d'être défendues.

Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l'auteure et ne reflètent pas nécessairement la position éditoriale d'Al Jazeera.

Asma Barlas

Source du texte anglais : https://cutt.ly/OgxEunM

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" Parler de barbarie suppose qu’il y ait une civilisation à défendre, et pour établir l’existence de celle-ci, rien ne vaut bien sûr la présence d’une barbarie à combattre. (...)" Jaime Semprun

Etre musulman en Europe par Blaz
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Et si l’humiliation contribuait à produire les monstres terroristes ? par Stephane M

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