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Billet de blog 30 mai 2012

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Entretiens sur les enjeux démocratiques du mouvement étudiant québécois

Les philosophes Christian Nadeau, Charles Taylor et Daniel Weinstock, figures de la vie intellectuelle québécoise, ont accepté de revenir sur les enjeux démocratiques du mouvement social étudiant.

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Les philosophes Christian Nadeau, Charles Taylor et Daniel Weinstock, figures de la vie intellectuelle québécoise, ont accepté de revenir sur les enjeux démocratiques du mouvement social étudiant.

Marc-Antoine Dilhac : Qu’est-ce qui explique la résistance du mouvement étudiant qui ne s’est pas essoufflé depuis de 100 jours de mobilisation?

Christian Nadeau (Université de Montréal) : La résistance du mouvement trouve pour partie sa source, paradoxalement, dans le mépris dont il a fait l’objet dès le départ. Le refus d’identifier la grève pour ce qu’elle est en la qualifiant de boycott, la manie de décrire les étudiants comme des enfants gâtés, la volonté de vouer aux gémonies les représentants étudiants et de diminuer la valeur morale de leurs demandes, tout cela a eu pour effet de soulever l’indignation des étudiants mais aussi peu à peu d’une partie de la société qui ne peut admettre de voir une partie d’entre eux être marginalisée de la sorte. Mais le plus important selon moi est l’intelligence du mouvement, qui a voulu éviter toute forme de démagogie et qui a su se maintenir uni et cohérent malgré bon nombre de tensions. En ce sens, ils ont donné une formidable leçon politique à leurs ainés.

M.-A. D. : Au Québec, et davantage dans le reste du Canada, les étudiants sont souvent présentés comme des enfants gâtés. Le mouvement étudiant souffre-t-il d’une stigmatisation qui discrédite leurs revendications? 

Daniel Weinstock (Université de Montréal) : L’accusation de n’être que des "enfants-rois" plane sur le mouvement depuis le début. Cette accusation provient tant du Canada anglais que des leaders d’opinion de droite du Québec. Elle ne résiste pas un seul instant à l’examen. Les étudiants sont en grève depuis 4 mois, et nombreux sont ceux pour qui cela représente des sacrifices académiques et financiers considérables. Par ailleurs, ils ne prétendent aucunement que l’éducation devrait être gratuite, mais plutôt qu’elle devrait être payée par les contribuables par le biais de l’impôt. Ils savent très bien qu’ils seront bientôt des contribuables, et qu’ayant fait des études universitaires, ils auront des revenus qui feront qu’ils contribueront plus que la moyenne dans le contexte d’un système d’imposition progressif. Enfin, ceux qui manifestent actuellement ne seront pas ceux qui seront frappés le plus durement par la hausse proposée par le gouvernement, qui dans sa version la plus récente s’échelonne sur 7 ans. L’étudiant en début de Licence qui manifeste actuellement contre la hausse quitterait l’Université en n’ayant payé que 2/7 de cette hausse. L’accusation d’égoïsme ne tient pas la route. Il serait beaucoup plus plausible de l’adresser au « baby boomers » qui sont les premiers à la formuler à l’endroit des étudiants, mais qui sont ceux qui ont le plus bénéficié de frais de scolarité très bas et de taux d’imposition plus bas que ceux que nous avons actuellement.

M.-A. D. : Le 18 mai dernier, le parlement a adopté la loi spéciale 78 pour mettre fin aux manifestations étudiantes. Pensez-vous que ce soit un moyen adéquat et légitime pour régler le conflit actuel?

Charles Taylor (McGill University) : Tout d’abord, c’est une loi inacceptable du point de vue de la charte des droits. Je suis sûr que si jamais elle était contestée devant un tribunal, elle ne résisterait pas. Ensuite, je ne comprends pas pourquoi vouloir mettre fin aux demandes étudiantes par l’adoption d’une loi spéciale qui envenime davantage l’opposition et prolonge la contestation. Le gouvernement a mal compris le sentiment des jeunes attachés à un projet de société social-démocrate qui a été lancé dans la années 1960 avec la Révolution tranquille et qui est brusquement jeté par dessus bord sans consultation. Et le gouvernement n’a pas non plus compris qu’il fallait un débat de société pour répondre aux objections et aux aspirations des étudiants … pas seulement des étudiants mais aussi d’autres catégories de la population. Il faut ce débat de société d’une façon ou d’une autre, avec des états généraux de l’éducation, mais aussi des autres secteurs, comme la santé.

M.-A. D. : Comprenez-vous les appels à la désobéissance civile qui ont été lancés par certaines associations étudiantes et par des hommes politiques comme Amir Khadir [député du parti Québec Solidaire] ?

Daniel Weinstock : Oui, je les comprends. La loi 78 est une réaction complètement disproportionnée à une situation qui a en large mesure été crée par le gouvernement lui-même. Les limites sur la liberté d’association, d’expression, et de protestation, vont bien au-delà de ce dont le gouvernement aurait pu raisonnablement prétendre avoir besoin pour répondre aux (rares) dérives auxquelles le mouvement a donné lieu. Ce qui est plus difficile à comprendre, ce sont les réactions de ceux – chroniqueurs, politiciens – qui ont nié toute légitimité à ce que l’on évoque la possibilité de désobéissance civile à cette loi, et qui y ont même vu le début d’une pente glissante vers l’anarchie. On entend dire que la désobéissance civile n’est légitime que dans des situations extrêmes, du style apartheid ou États-Unis avant l’avènement des droits civils pour les Noirs. Or, une population qui exerce sa vigilance citoyenne en désobéissant à des lois iniques, des lois qui touchent aux fondements mêmes du vivre-ensemble démocratique, n’ont pas à attendre que leur société se transforme en un régime injuste de part en part avant de réagir. Il ne s’agit pas simplement d’enfreindre la loi, mais plutôt de le faire de manière publique, pédagogique, en acceptant les conséquences juridiques de l’acte.

M.-A. D. : Jacques Parizeau [ancien Premier Ministre du Québec] déclarait récemment que les manifestations actuelles réglaient le problème identitaire. Y a-t-il une dimension identitaire du conflit ?

Charles Taylor : Il y a certainement de ça. D’ailleurs, cela s’est manifesté aussi dans le vote pour le NPD  en mai dernier [le Nouveau Parti démocratique obtient 42,8% des voix au Québec contre 30,6% au niveau fédéral]. Dans ce cas, c’était dirigé contre le gouvernement fédéral de Stephen Harper qui était hostile aux valeurs sociales-démocrates que les québécois ont à cœur. La réaction à hausse des frais de scolarité traduit le même sentiment de différence, je dirais sentiment de société distincte. Mais cela ne se traduit pas nécessairement par une option indépendentiste, même si certains le voudraient bien.

M.-A. D. : Comment la démocratie québécoise a-t-elle été affectée par la crise de la hausse des frais de scolarité?

Christian Nadeau : La démocratie québécoise a été affectée par la stratégie de mépris social du gouvernement et de refus de reconnaissance de la valeur intrinsèque du mouvement étudiant. Le moment ultime de ce mépris est la loi spéciale 78, taillée sur mesure pour affaiblir les étudiants mais capable de mettre en péril la formation de nouveaux mouvements de contestation sociale. Le gouvernement a voulu ainsi faire un pari risqué, en utilisant une technique de la terre brûlée, où leur victoire se ferait au prix d’une perte radicale de confiance à l’égard des institutions. En fait, ce processus est déjà en cours et il faudra des années pour en colmater les dommages. De nombreux citoyens ont été ainsi reconduits à l’idée d’une démocratie faible où seule compte la représentation politique. Du coup, cette dernière a été entièrement dévalorisée, ce qui est déplorable. La démocratie est en réalité un processus social et politique complexe à plusieurs niveaux, et il ne faut en négliger aucun. Mais j’ai confiance en la vigueur d’un mouvement qui saura mettre en œuvre ce qui est nécessaire pour redonner un sens aux institutions.

Propos recueillis par Marc-Antoine Dilhac (Université de Montréal)

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