CUTV, Montréal : La télévision étudiante socialement engagée

Laura Kneale est la directrice générale de CUTV (Concordia University Television). À l’âge de 28 ans, elle occupe cette fonction depuis 2010, après avoir complété son baccalauréat (diplôme de premier cycle universitaire) dans le programme d’études internationales à l’Université de Montréal et un DESS en communication à l’université anglophone Concordia.

Laura Kneale est la directrice générale de CUTV (Concordia University Television). À l’âge de 28 ans, elle occupe cette fonction depuis 2010, après avoir complété son baccalauréat (diplôme de premier cycle universitaire) dans le programme d’études internationales à l’Université de Montréal et un DESS en communication à l’université anglophone Concordia. CUTV est devenu un des acteurs sociaux importants de cette crise en raison de sa couverture médiatique alternative des manifestations citoyennes et étudiantes dans le contexte actuel qui sévit au Québec, à Montréal en particulier. La diffusion en direct des Manifs du soir, jusqu’à la victoire assurée par l’équipe des jeunes membres, journalistes et étudiants bénévoles en formation, a été suivie par des milliers d’internautes à partir de leur site et a commencé à attirer l’attention de plusieurs médias locaux et internationaux à qui Laura Kneale accorde des entrevues de plus en plus fréquentes. L’ambiance tantôt ludique, tantôt chaotique et violente de ces manifestations a été captée en direct par leur équipe et diffusée sur les réseaux sociaux, en particulier sur Facebook. Certains de leurs clips, postés sur Youtube, ont connu une diffusion virale internationale.

            Laura Kneale se prête à notre entrevue en me faisant d’abord visiter les lieux de CUTV. Hébergé gratuitement par l’Université de Concordia mais principalement financé par les crédits étudiants et des subventions, CUTV occupe des locaux plutôt modestes pour leurs besoins (des pannes d’électricité sont régulières en raison des nombreux ordinateurs utilisés et le vieux bâtiment n’est pas équipé de système de climatisation pour contrer les étés chauds et humides de Montréal).

            La jeune femme, parfaitement bilingue, est calme et réfléchie. Elle m’explique l’origine et l’histoire de CUTV qui est un organisme à vocation communautaire sans but lucratif fondé en 1969 par les étudiants de l’Université de Concordia. Il n’y a que dix employés rémunérés, mais l’organisme compte aujourd’hui plus de 400 membres bénévoles. Laura Kneale travaille en moyenne 80 heures par semaine depuis le début du mouvement étudiant et aucun des membres couvrant les manifs du soir, débutant en général vers 20 heures et s’étirant souvent très tard dans la nuit, ne sont rémunérés pour ces heures supplémentaires . Parmi les moments marquants de son histoire récente, l’année 2010 semble être une date charnière. Lors de la controverse suscitée par la volonté de cet organisme de filmer les réunions du conseil étudiant de l’Université de Concordia à l’encontre des résistances exprimées à cette époque, CUTV avait attiré l’attention et l’appui de quelques grands médias québécois. Invoquant, notamment, la liberté de presse et le principe de transparence démocratique, CUTV a finalement eu gain de cause, ce qui, de l’avis de Laura Kneale, a contribué de manière importante à un changement de garde et de mentalité au sein du conseil étudiant. « CUTV a sans doute contribué à jouer un rôle dans l’éveil d’une certaine mobilisation étudiante et à l’élection d’un gouvernement de gauche au sein du conseil étudiant de l’Université Concordia », affirme-t-elle. Depuis 2010, l’association étudiante a voté en faveur d’une augmentation du prélèvement des frais, à même les droits d’inscription, voués au financement des activités de CUTV. Leur budget annuel de fonctionnement s’élève à 120 000$ par année pour assumer la totalité des salaires et des coûts d’équipement et de production. En dépit du fait qu’un vote de confiance au sein du conseil étudiant au mois de novembre dernier ait accordé une autre augmentation de budget, CUTV demeure la télévision universitaire la moins financée relativement à son volume de production à travers tout le Canada. CUTV ne possède pas de studio et se démarque, précisément en raison de cela, par sa couverture médiatique des activités communautaires (artistiques et/ou sociales) qui se déroulent dans la cité et dans la rue. En raison de ces contraintes d’espace, mais également en vertu d’une certaine conception du journalisme communautaire engagé, CUTV a pris le virage technologique Live U. La couverture en direct des manifestations, caméra à l’épaule, est tributaire de ces équipements mobiles Live U qui tiennent dans un sac à dos lourd mais néanmoins transportable. La location de ces équipements portatifs représente une somme importante pour cet organisme. Ce coût a récemment été doublé afin de répondre aux besoins médiatiques en cours. CUTV recueille également des dons du public pour financer leur travail.

            L’équipe de CUTV a pris, dès le départ, une position très nette dans le conflit opposant le gouvernement Charest aux étudiants contre la hausse des frais de scolarité. Non seulement l’angle de la caméra adopte le point de vue des étudiants dans la couverture en direct des manifestations, témoignant parfois de la brutalité policière sous un éclairage inédit par rapport aux grands médias présents (Radio-Canada et TVA, par exemple) mais leur reportage est également caractérisé par des commentaires éditoriaux en faveur des manifestants et de la cause qu’ils défendent. Nombreux observateurs leur reprochent de manquer d’objectivité et estiment que leur travail ne se conforme pas aux standards du journalisme. À ces critiques, Laura Kneale répond que la liberté de presse demeure un principe fondamental qui ne se réduit pas à l’impartialité journalistique mais signifie bien plutôt que des angles d’analyse peuvent être privilégiés pourvu que ceux-ci soient transparents pour le public. Elle note également une certaine évolution dans l’angle éditorial de certains grands médias qui ont couvert le mouvement étudiant qui perdure depuis plus de 100 jours, notamment depuis l’introduction de la loi 78, et fait valoir qu’il existe maintenant une plus grande diversité de points de vue reflétée à travers eux. Étant consciente que la liberté de presse englobe également des perspectives éditoriales plus conservatrices (telles que celles exprimées par Sun News, par exemple), allant même à l’extrême opposé des orientations de CUTV, elle rappelle, par ailleurs, que les règles du CRTC (Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes) doivent tout de même baliser le travail de l’ensemble des journalistes. « Alors qu’on nous reproche d’avoir un point de vue biaisé, il faut quand même se rendre compte que certains médias privés ont des moyens financiers plus grands pour contourner les règles déontologiques de base du journalisme en toute impunité». Elle regrette qu’une plus grande solidarité entre les médias ne se mobilise pour défendre la liberté de presse, en particulier lorsque les journalistes de CUTV sont pris à partie.

            Le parti pris fondamental de CUTV consiste à rendre visible et à donner une voix aux acteurs plus marginaux de la société qui ne sont pas représentés dans les autres canaux médiatiques officiels. Bien que leurs activités journalistiques couvrent une variété et une multitude de sujets d’intérêt communautaire, Laura Kneale se rend bien compte que c’est leur couverture en direct des manifestations nocturnes qui attire autant d’attention sur eux. « Il y a toutes sortes de monde qui nous écoutent, le grand public, les grandes salles de nouvelles aussi bien que les militants et les consommateurs de ‘riot porn’ ». Si la ‘pornographie de l’émeute’ attire certains internautes sur le site de CUTV pour des raisons indifférentes et étrangères au mouvement étudiant, leur témoignage filmé des Manifs du soir est surtout connu par des milliers d’auditeurs pour avoir dévoilé sous un nouvel angle, parfois dramatique, les tensions ainsi que les confrontations violentes entre les policiers et les manifestants. Laura Kneale affirme que depuis le début du mouvement étudiant et au fil des relations de plus en plus tendues entre le gouvernement et les représentants des associations étudiantes, une colère grandissante était perceptible dans le cadre de ces manifestations. Même avant l’apparition de la loi 78, l’utilisation du poivre de Cayenne, des bombes assourdissantes et des balles de plastique (qui ont gravement blessé de jeunes manifestants, un jeune homme ayant même perdu l’usage d’un oeil) comme tactiques de contrôle de foule et de dispersion par les forces policières avait commencé à empoisonner le climat, rendant le travail des journalistes de CUTV de plus en plus périlleux. Laith Marouf, producteur exécutif et caméraman, fut lui-même arrêté le 4 avril, aspergé de poivre de Cayenne pendant le tournage de la manifestation du 25 avril et a deux côtes brisées en raison d’une altercation brutale avec des policiers survenue lors de la manifestation du 20 mai.

 

CUTV - April 25 protest © CUTV

 

 

            Laura Kneale, pour sa part, a reçu un coup de matraque sur la tête lors de la 30e manifestation nocturne filmée le 23 mai pendant laquelle les techniques de souricière déployées par les forces policières ont donné lieu à 518 arrestations. « Mes cris sont devenus célèbres » dit Laura Kneale, faisant allusion à ses commentaires spontanés en réaction aux événements dont elle fut témoin. « On ne peut pas s’empêcher d’avoir des émotions sur le coup ». En dépit de leur statut et malgré le drapeau CUTV qu’ils brandissent parfois pour s’identifier plus visiblement en tant que journalistes (drapeau dans lequel est inscrit le credo emblématique de CUTV, The Revolution will be Televised), les jeunes membres de l’équipe estiment être délibérément ciblés par les policiers et leurs équipements ont également été atteints plusieurs fois par les coups de matraques. Depuis plus récemment, l’équipe habituelle de 4 personnes s’est élargie à 6 ou 7 bénévoles. Les membres surnuméraires servent parfois à assurer un périmètre de sécurité pour le caméraman et les journalistes au micro.

            L’adoption de loi 78 le 18 mai 2012 a évidemment exacerbé les tensions et inauguré un nouveau chapitre de cette crise.  Lors de la manifestation nocturne du 19 mai, pendant laquelle certains manifestants ont allumé un bûcher sur la rue St-Denis et des arrestations arbitraires ont été effectuées par les forces policières sur les terrasses du quartier latin de Montréal, l’équipe de CUTV a diffusé les images en direct des événements.

 

19th May Night DEMO Part 5 © CUTV

 

 

            Pour des milliers de montréalais, la couverture de CUTV de ces manifestations contrevenant à la loi 78 a pris une signification différente. Laura Kneale explique que l’adoption de la loi 78 a suscité une peur et des inquiétudes nouvelles chez elle, notamment en raison de la criminalisation de toute forme d’incitation à contrevenir aux articles de la « loi-matraque ». « Sommes-nous illégaux si nous commentons en faveur des manifestants lorsque nous les filmons pour rapporter les événements, est-ce considéré comme une forme d’incitation criminelle » ? Mais pour Laura Kneale, la peur a ensuite cédé à un optimisme renouvelé à la vue de la détermination des étudiants qui ont poursuivi les manifestations nocturnes, à la vue des 250 000 personnes qui ont manifesté le 22 mai pour dénoncer la loi 78, et à la lumière du phénomène des casseroles qui a pris une ampleur inattendue au Québec. Quant à savoir si, selon elle, une fracture intergénérationnelle et une fracture linguistique contribuent à l’accentuation de la crise, Laura Kneale répond que d’insister sur ces clivages « revient à mettre l’accent sur des divisions fictives ». « S’il est vrai que les étudiants de Concordia ne sont pas partis en grève, contrairement à leurs collègues francophones, il faut aussi se rendre compte qu’ils n’ont jamais été aussi politiquement mobilisés dans leur histoire qu’ils ne le sont maintenant en soutien au mouvement étudiant québécois. On voit également de plus en plus de gens de tous les âges, des anglophones et des membres de minorités ethniques participer au mouvement des casseroles, par exemple». Pour Laura Kneale, il ne sert à rien d’insister sur les divisions dans le contexte actuel qui démontre plutôt une solidarité croissante traversant toutes les couches de la société face aux dérives autoritaires du gouvernement.« La grève est vraiment devenue sociale. »

Propos de Laura Kneale, directrice générale de CUTV, recueillis par Ryoa Chung, professeure agrégée, département de philosophie, Université de Montréal.

L’événement Thank you CUTV Merci!, aura lieu le jeudi le 31 mai 2012, à compter de 19h30, au Café-bar de la Cinémathèque, 335, boul. De Maisonneuve Est, Montréal.

http://cutvmontreal.ca/

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