Soyons des cons, finement !

Un texte de Thomas Piault.

Soyons des cons, finement !

Le 16/04/2020,

 

Le CMP dans lequel je travaille dans un secteur de pédopsychiatrie du 93 tente, dans cette période de remodelage des espaces, de questionner ce qui nous arrive de toute part, et notamment des déflagrations numériques et iconographiques imposées par le pouvoir de cette époque.

Jacques Lacan, dans les propos sur la causalité psychique, texte de 1946, articule des points essentiels des implications et effets imaginaires sur la psyché humaine en réponse à la théorie organiciste de Henry Ey sur la causalité psychique. Pour en venir à notre sujet, je noterai comme aphorisme ce passage bien connu : « si un homme qui se croit un roi est fou, un roi qui se croit un roi ne l’est pas moins » (p170), et un peu plus loin « on exige à bon droit des personnes placées dans cette situation « qu’elles jouent bien leur rôle », mais l’on ressent avec gêne l’idée qu’elles « y croient » tout de bon (…) ».

« Le moment de virage est ici donné par la médiation ou l’immédiateté de l’identification, et pour dire le mot, par l’infatuation du sujet ».

Nous avons assurément d’autres arguments dans nos métiers, qui sont de l’ordre de la clinique, que le statut qui viendrait cloisonner et fermer des possibles de rencontre. Le but de nos institutions de service public du soin psychique, organisées en secteur pour créer des espaces de respiration entre soin et cité, et de mise au travail des aliénations doubles, sociales et psychiques, des patients que l’on reçoit, amène à questionner ces principes au sein même de nos lieux de soin.

Car le statut n’est que le rempart iconographique contre le vide qu’il cache. Affirmer un ordre n’est pourtant pas empêcher toute critique. L’Etat, dans sa structure encore considérée comme démocratique, supporte la contradiction et organise concrètement des contre-pouvoirs. Cela empêche en effet les abus de pouvoir qui ne peuvent être supportés en démocratie. Le conflit, la contradiction, le changement, la palabre… autant de moyens à l’homme pour se limiter, prendre la mesure de la présence de l’Autre à côté de lui. Se tenir à bonne distance.

C’est-à-dire une « suffisamment bonne mère », ou suffisamment mauvaise, c’est égal, pour créer un espace, une distance, un creux, d’où une différence peut advenir. Le statut donc, lorsqu’on y croit, est de nature à empêcher cette conflictualisation. Car il cesse de faire vivre en soi la dialectique, même négative (dirait Adorno), nécessaire au sujet pour advenir, si c’est encore l’objet de notre métier.

Lorsque nous pouvons dire Je, assumer une parole, pensée, réfléchie, articulée, nous nous dirigeons vers une remise en question des aliénations jouissantes de la vie. Atténuant, bon an mal an, la prise dans l’Autre aveugle, et disons-le, de nos jours, une soumission au discours et une oblativité toute captée par l’idéal du moi.

L’issue de la jouissance surmoïque, polarisée sur le plan imaginaire, ou l’image que l’on donne est plus importante que tout, où le désir peine à frayer son chemin. Là où le monde numérique amène un champ des possibles incroyable, il réifie aussi et en même temps. Le monde de l’exposition se perd dans l’image et s’éloigne de l’être des choses. L’être de la chose qui est ailleurs que dans la perception de la chose. Dans le vide que cette perception suggère par exemple (la part magique de la BD ne réside-t-elle pas dans ce qu’il y a entre les cases, plutôt que dans les cases elles-mêmes ?), par ce qui nous échappe, nous manque et laisse alors place au désir, et à l’avènement du sujet.

« Ceci n’est pas une pipe » nous dit René Magritte, pourtant ça en a l’air ! Qu’est ce qui lui manque à cette pipe enfin ! L’a-t-on oublié ? Notre métier ne peut se résumer à l’observable, au chiffrable, au mesurable… et au prédictible. Et laisser ce potentiel au Pouvoir qui nous a montré maintes et maintes fois les dérives de l’imaginaire, de ce que la rivalité, en ne trouvant pas de limites, amène de destruction, au plus de jouir (plus pour les uns que pour les autres, d’ailleurs, c’est-à-dire ceux qui ont le loisir de jouir) et des attaques de ce qui peut nous lier. De ce qui nous fait nous rencontrer. Laisser ce potentiel, c’est-à-dire ne pas s’y opposer quand c’est nécessaire. Agir en contre de cette expansion dite « libérale » de l’écrasement des uns (nombreux) par les autres (très peu nombreux).

La dérive egotique, moïque, nous emmène juste à nous barricader et laisse notre condition humaine en échec face au défi de la vie. La psychanalyse a tenté d’articuler cela, de Freud à Lacan déjà, du malaise dans la civilisation au séminaire sur l’éthique de la psychanalyse, par exemple, montrant les impasses de telle perspective. Nous barricadons le Moi et le réel s’impose d’autant plus brutalement ensuite. Ne tombons pas dans ce panneau, aussi séduisant soit-il.

Les chiffres aujourd’hui, c’est-à-dire les statistiques, et les évaluations qui vont avec (La politique des choses, Jean-Claude Milner), ne sont plus un moyen, un outil qui accompagne les pratiques pour tenter d’objectiver une part, et une part seulement de notre activité ; ils sont devenus la fin, la raison d’être de notre quotidien, une raison d’être toute économique : cela doit coûter le moins possible. N’avons-nous pas appris qu’au contraire cela devait coûter un peu, pour qu’on en « sente » la valeur. Comme s’il était possible de faire rentrer le soin, tout entier, dans la logique économique.

Trouver une issue pour l’humain un peu à la marge de cette destruction, entre Marx et Freud, entre l’aliénation sociale et psychique ; en laissant émerger le sujet au milieu de cette lutte, c’est le défi qui nous est proposé, pour nos patients mais aussi pour nous-même. A la recherche du vrai.

Questionner le statut, questionner les statistiques, est donc ce que nous choisissons pour maintenir notre éthique de travail, pour nos patients et pour nous même, au sein du CMP dans lequel je travaille. Nous nous essayons quotidiennement à échanger au-delà des statuts, où chacun s’ose de lui-même, tente de porter sa parole.

J’essaie ici de participer à la réflexion qui nous concerne tous dans cette période intense. D’autres le font. Si cela peut nous enrichir dans la pensée et la réflexion, que l’on échange, que l’on ne soit pas d’accord, et que l’on continue le mouvement, à mesure des petits, ou grands sujets qui s’y essaient chaque jour auprès de nous, dans nos pratiques de cliniciens.

Pourrions-nous, dans cette période ou l’héroïsme est si proclamé et chanté, accepter d’en laisser notre part pour que les patients qui s’adressent à nous puissent encore choisir de nous parler de ce qu’ils souhaitent ? Que nous ne nous croyons pas indispensables à leurs vies, tout en étant à l’écoute de ce que chacun d’entre eux nous adresse, en creux ? Que nous sachions créer au-delà du chiffrable, dans les transferts engagés avec chacun ? Et que nous puissions parfois, être en solidarité les uns des autres dans cet étrange moment, c’est-à-dire laisser un peu de côté le trop rapide élan de surplomb, tout bienveillant soit-il, que l’on s’agite à brandir dès que notre utilité se voit menacée ?

Comment considérer pendant cette période, alors, les desiderata, voire exigences, de notre cher système demandant que l’on justifie encore et toujours nos actes, de coder, de justifier d’une pratique nécessairement transformée ? Comment continuer à penser, à échanger, à conflictualiser sur nos métiers qui sont fait de ces rencontres cliniques si précaires, si uniques et peu enclines à la fixation de l’évaluation.

Thomas Piault

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