Samuel Paty, un héros que nos politiques ne méritent pas

Le 16 octobre 2020, instrumentalisations et hypocrisie se sont très vite enchaînées après l'assassinat barbare d'un professeur d'histoire-géo, sans même recourir aux faux-semblants habituels de l'unité nationale

Lorsque la nouvelle a progressivement émergé, sur les réseaux sociaux, via des tweets de l'AFP par exemple, puis à la radio et à la télévision, nous étions tous sous le choc. Certains ont tendance à théoriser un sentiment d'habitude : les Françaises et les Français seraient devenus des blasés du terrorisme, à peine secoués par l'horreur qui vient les frapper avec une régularité tragique.

Pourtant, les nombreuses réactions spontanées, et la foule immense que, malgré la pandémie de Covid-19, nous avons pu voir dans toute la France et notamment place de la République à Paris ce dimanche, prouvent bien l'ampleur du choc.

Pourquoi ? Je pense que beaucoup y ont déjà répondu, et que celles et ceux qui me liront ont en tête une réponse assez pertinente. D'abord parce que non, on ne s'habitue pas à l'horreur comme on s'habitue au port du masque. Ensuite parce que la soif de sensationnel de certains chaînes d'information en continu (est-il besoin de les nommer ?) les a poussées à insister sur le mode d'action du tueur, particulièrement barbare pour une société policée comme la notre, où la mort dans son aspect violent et prosaïque est constamment tenue loin de nos regards et de nos pensées. En faisant tout de suite un lien avec les caricatures du prophète principal de l'Islam, nous étions aussi plongés dans les débats qui accompagnent depuis longtemps les attentats que nous subissons : depuis le 7 janvier 2015 et l'assassinat de journalistes de Charlie Hebdo, débats qui nous avaient été rappelés récemment avec la republication de ces dessins par l'hebdomadaire et l'attentat à l'arme blanche perpétré le 25 septembre à proximité de ses anciens locaux.

Mais surtout, cet attentat touche un élément clef de notre imaginaire républicain et laïc : l'école publique. Non seulement l'école est un lieu majeur à l'intérêt à la fois intime (nos enfants y sont accueillis chaque jour) et national (les futurs citoyens y sont formés), mais ceux qui sont présentés depuis la IIIe République comme les "fers de lance" de la République, enseignant.e.s et professeur.e.s, y ont été victimes de la barbarie. Pire, un professeur a été réduit au silence par la violence, car ce qu'il avait enseigné, dans le cadre des programmes nationaux, en suivant sa conscience personnelle et professionnelle, avait été condamné par des connards (oui il n'y a pas d'autre mot) qui estimaient qu'enseigner la liberté d'expression à des jeunes valait bien de se faire zigouiller en pleine rue.

Dans les réactions qui ont immédiatement suivi la nouvelle, et notamment sur les réseaux sociaux, qui demeurent un espace d'expression libre et spontanée assez unique en son genre (malgré la diversité des plateformes... je précise que j'évoque avant tout Twitter lorsque je ne précise pas), j'ai été ravi de voir, au sein des messages de condoléances et d'effroi qui m'ont tous touché, des prises de parole de professeur.e.s et d'enseignant.e.s qui exprimaient leur ressenti, leur ras-le-bol, leurs propres combats parfois quotidiens sur ces sujets, et le manque de soutien global de leur hiérarchie et de leur environnement professionnel. Même s'il nous plonge comme toujours dans un océan de bons sentiments et de réflexions souvent assez superficielles, un hashtag "#JeSuisProf" n'a pas tardé à émerger. Il a eu une vertu : créer un sentiment de soutien envers une profession qui est si souvent présentée comme une bande d'absentéistes fainéants qu'elle en a précisément perdu le soutien des personnels politiques de nombreux partis mais aussi de sa hiérarchie et, plus grave encore à mon sens, de nombreux parents d'élèves. Le splendide discours du président de la FCPE (l'une des principales fédérations de parents d'élèves du public), qui a veillé à construire son propos autour d'un "nous" hélas trop rare, est allé dans le sens de cette Union Sacrée largement méritée. Enfin, nous étions tous destinés à nous unir, à faire front derrière les "hussards de la République", à revaloriser les salaires (en commençant par dégeler l'indice), à augmenter les postes aux concours, à mieux protéger les profs envoyés dès leurs premières années dans les établissements les plus difficiles ? Pas si vite...

 

 

Même l'unité ne fait plus vendre...

 

Car du côté des politiques, qui, au contraire du reste de la population, semblent avoir pris le pli de ces attaques répétées et copient-collent les mêmes tweets tantôt larmoyants, tantôt proactifs pour chaque attentat, le discours a lentement varié depuis 2015.

Certes, les mises en garde sécuritaires et le soutien à un état d'urgence liberticide éternellement prolongé jusqu'à être inscrit dans le droit commun, ce n'est pas nouveau. Mais souvenez-vous : Charlie, le Bataclan, c'était il y a quelques années seulement, et tous les politiques jouaient le jeu de l'unité, du nous-aussi-on-est-tristes-comme-tous-les-Français, du l'amour-plus-fort-que-la-haine. Et je me permets de tous les mettre dans le même sac parce que précisément, ils s'y jetaient eux-mêmes avec joie.

Ils ont été nombreux, membres du gouvernement (le Premier Ministre Jean Castex) comme figures de l'opposition (la tête du groupe France Insoumise à l'Assemblée Nationale, Jean-Luc Mélenchon) à s'afficher place de la République se dimanche. Mais peu ont parlé d'unité, de communauté, et, oh mot impensable et imprononçable, encore moins de "fraternité", cette troisième valeur de notre devise dont beaucoup semblent ne pas savoir que faire même si notre cher Conseil Constitutionnel lui a reconnu une valeur constitutionnelle (CC, décision du 6 juillet 2018 après QPC sur le "délit de solidarité"). Seule la gauche de la gauche a fait exception, et encore comme nous allons le voir.

Il serait donc passé, le temps des grands (gros ?) mots qu'on ne pense pas, sans même avoir vraiment eu lieu ?

Notre cher ministre de l'intérieur va vite en besogne : le 19 octobre 2020, il annonce sur Europe 1 que l'attentat lui a donné "envie de vomir" avant d'enchaîner. On agit, on agit, on agit : opérations de police en cours, interpellations, la BAC qui contrôle jusqu'au moindre kebab des Yvelines, les méchants musulmans, c'est peut-être un tchétchène cette fois-ci et pas un arabe mais bon on sait quand même que "ce sont toujours les mêmes", pour paraphraser les propos du même ministre à propos des dealers de cannabis.

En fait, un article de Libération du 18/10/20 le dit bien : "face à la surenchère de LR, la majorité accélère" (Libé semble, faute de jeux de mots possibles, se rabattre sur les rimes). En effet, LREM fait déjà beaucoup, depuis le début dans le quinquennat, dans le sécuritaire et la rupture avec l'État de droit. Et, depuis que nous avons à la préfecture de police de Paris un homme au patronyme si adapté (Didier Lallement) et au ministère de l'intérieur un sosie raté et prépubère du Sarkozy du "karcher", les accusations de viol en plus, on se demande bien où ils pourront aller après. Et c'est là le problème. Lorsque vous recevez Marine Le Pen à Beauvau et qu'elle en sort ravie (L'Opinion, 07/10/20), toute surenchère, portée par des médias surexcités et par les discours délétères d'une droite prétendument d'opposition qui sent bien qu'elle se fait doubler sur les sujets d'économie et de sécurité et qu'elle sera bientôt limitée au illuminés de Sens Commun et de La Manif Pour Tous, la fuite en avant paraît irrémédiable.

Pas de ce "politiquement correct" si souvent décrié par CNEWS, BFM et autres qu'on se demande bien qui en sont les mystérieux et invisibles défenseurs. Pas de fausse unité, pas du "padamalgam" dénoncé par la fachosphère et pourtant tristement absent de nos débats publics où, justement, amalgames et réflexions tronquées sont légion.

Là où les profs disent leur mal-être, Macron promet des établissements sécurisés par la police, voire l'armée (La Dépêche, le 18/10/20) sans plus aller dans le détail. Là où s'exprime le besoin criant de moyens, c'est le budget du ministère de l'Intérieur qu'on augmente à coups d'argent soudainement "magique" (un article de 20 minutes du 28/09/20 présente Justice, Armées et Intérieur comme "les grands gagnants" du budget 2021 présenté par le gouvernement, tandis que l'Éducation Nationale, qui perd des postes, entre dans l'euphémisme "situation mitigée").

Macron annonce que "la peur doit changer de camp" (La Dépêche, le 18/10/20) sans imaginer une seule seconde comment véritablement rassurer des profs qui, désormais, craignent pour leur vie et leur sécurité physique en exerçant leur métier au quotidien. A sa droite, Nicolas Dupont-Aignan, leader du parti Debout la France et allié malheureux de Marine Le Pen pour le second tour de la présidentielle de 2017, exprimer sa volonté d' "inscrire la laïcité dans la Constitution" (Challenges, le 19/10/20) sans préciser sa définition du terme et semblant ignorer que cette valeur est inscrite dès le premier article de notre loi fondamentale. Symptomatique de l'ambiance générale, Damien Abad, leader dans l'ensemble inconnu des députés Les Républicains, s'invente un rôle en déclarant qu'il faut "aller plus vite et plus loin" (Challenges, le 19/10/20). Plus loin vers où ?

Aujourd'hui, les lois et les textes réglementaires sont déjà légion, tandis que nous semblons vivre dans un double état d'urgence permanent, lié aux menaces terroriste et sanitaire. Et c'est Gérald Darmanin, zélé ministre de l'intérieur, qui vient, toujours sur Europe 1, jouer les sauveurs de la démocratie. "l'État de droit répond à la barbarie". J'ai très envie de rire (ou de pleurer ?) de la suite de la citation : "Les démocraties ont eu raison d'Hitler, elles ont eu raison de Staline, elles auront raison de l'islamisme radical". Outre le point Godwin immédiat et la simplicité du discours (nous les gentils on gagne toujours contre les méchants) qui nous fait envier la complexité narrative des films d'animation Pixar, il me semblait que le gros des troupes de l'Allemagne nazie avait été battu précisément par l'URSS du même Staline, et que c'était l'Armée Rouge qui était entrée dans Berlin ? Mais parlons plutôt de ce qui suit : "il ne faut pas faire tout le temps du droit, mais il faut respecter le droit". Facile à dire quand on a fait du droit français en matière de sécurité et de terrorisme un état d'exception permanent, et quand on annonce au même moment des actions policières dans toute la France dans le simple but de "faire passer un message" (La Croix, le 19/10/20) à des organisations et associations mal vues du ministère.

En parallèle, on apprend dans Le Point ("Changement en vue à la tête de l'Observatoire de la laïcité" par Clément Pétreault, le 19/10/2020) que, selon leurs informations présentées comme exclusives, le rapporteur général de l'Observatoire de la laïcité, à savoir Nicolas Cadène (depuis 2013) s'est attiré les foudres du ministère, et plus précisément de la ministre déléguée en charge des Citoyennetés Marlène Schiappa, qui parvient à battre Franck Riester (recyclé au Commerce extérieur et à l'Attractivité) au concours habituel du nom de ministère le plus ridicule et vide de sens. Pourquoi donc cette figure durable d'une commission consultative chargée, selon sa propre définition (Observatoire de la laïcité, rapport annuel 2016-2017, section "Travaux") de proposer un "service public" de la laïcité au service du gouvernement est-elle dans le viseur, au point que son renvoi soit annoncé par la presse avant même qu'un.e remplaçant.e lui soit trouvé ? Des positions que Le Point présente comme "ambigües" et "dissonantes" : je vous le donne en mille, il ne prône ni la haine, ni l'exclusion des musulmans. Pire, nous apprend-on, il s'attaque à "la stigmatisation des musulmans" ou aux "dérives d'extrême-droite", ayant sans doute en tête les propos et les actions de groupuscules comme Génération Identitaire, qui ont pourtant le soutien inconditionnel d'organes de presse fort respectables comme CNEWS où les membres du gouvernement se succèdent, ou Valeurs Actuelles, dont notre cher président n'a pas hésité à souligner la qualité. Pire, même si on admet, à contre-coeur, qu'il a soutenu ouvertement les mesures contre le "séparatisme" (pardonnez-moi tous ces guillemets, mais il le faut bien) présentées par Emmanuel Macron, il a commis le péché suprême : communiquer avec le CCIF, le Collectif Contre l'Islamophobie en France, désormais au centre de toutes les critiques. Comprenez bien bonnes gens : il ne faut surtout pas être pris en flagrant délit de parole, de débat, d'échange, surtout avec des musulmans où ceux qui sont assez fous pour les défendre. Face à nos ennemis (et nous verrons de qui il s'agit ensuite), il faut faire barrage, présenter un mur ; et un barrage ne doit pas être traversé de courants - à moins de faire tourner des turbines...

On résume : surenchère sécuritaire, les demandes du Rassemblement National sont devenues celles du "barrage à la haine" de 2017, tout le monde se tire la bourre pour détruire notre démocratie sans grand effet si ce n'est de correspondre parfaitement au discours de propagande de l'État Islamique & consorts, et LREM se félicité d'incarner la justice et le droit après en avoir fait des outils de la répression. Et les victimes ? Et les bourreaux ? Et l'unité ? Et la gauche, dans tout ça ?

 

 

Samuel Paty, un martyr "modèle"

 

Déversement d'une marée de non-sens et d'amalgames propres à l'extrême-droite, propos incohérents en boucle sur les chaînes de télévision (par exemple hostiles à l'anonymat, ou plutôt au pseudonymat, sur les réseaux sociaux alors qu'aucun des acteurs de l'événement n'était anonyme aux yeux de la police) : nous nous y attendions.

Mais revenons sur la figure de Samuel Paty, au nom duquel tous ont choisi de mener leurs croisades respectives. Si j'ai parlé en titre d'un héros "que nos politiques ne méritent pas", c'était notamment en pensant au cas de Xavier Jugelé, policier lui-aussi victime de la barbarie islamiste sur les Champs-Élysées le 20 avril 2017. Comme beaucoup, j'avais été ému aux larmes par le discours d'Étienne Cardilès, compagnon (les deux hommes étaient pacsés et ont été mariés post-mortem) du gardien de la paix prononcé lors de l'hommage à la Préfecture de police de Paris. Déjà, dans une période où la violence de l'institution policière et de ses représentants, en s'exerçant non plus principalement sur les banlieues mais en s'étendant à la contestation sociale (répression violente des manifestations dans le cadre de la Loi Travail), soulevait questionnements et débats. Comme par un cruel hasard du destin, le parcours de vie de la victime, que nous découvrions tous en direct, semblait trop beau pour être vrai. C'était là un homme engagé, fort de ses convictions, cultivé, dévoué et militant. Les valeurs qu'il avait eu le courage d'affirmer au sein-même de sa profession, et notamment son engagement dans une association de défense des droits des personnes LGBTQI+, ont à juste titre provoqué le respect de beaucoup. Bref : non seulement les connards tuaient un innocent, mais un innocent modèle, un innocent courageux : bref, tous les ingrédients pour faire un martyr de notre temps, comme si dans leur lâcheté les terroristes, en frappant à l'aveugle, ne pouvaient toucher que les meilleurs d'entre nous.

Il en va de même, en un sens, pour Samuel Paty, qualifié de "martyr de la mission républicaine" dès le titre d'un article de Cyril Zannettacci (Libération, le 18/10/20). Cet homme de 47, dont une belle photo a beaucoup circulé dans la presse et sur les réseaux sociaux, a un parcours qui suscite l'admiration, notamment dans le contexte du soudain état de grâce inespéré où se trouve tout à coup plongée la profession d'enseignant. Les journaux comme Libération sont allés à la pêche aux témoignages d'élèves et ne sont pas rentrés bredouille : celles et ceux qui sont cités témoignent d'un goût d'enseigner, d'un dévouement et de grandes capacités pédagogiques. Et, contrastant avec le caractère soudain et imprévisible de l'attaque contre le véhicule de police des Champs-Élysées, il y a, avant l'attentat horriblement violent, une affaire : celle d'un professeur mis en cause par des élèves et des parents d'élèves pour ce qu'il a enseigné. Et, dans les informations qui commencent à nous parvenir, nous découvrons un homme droit et courageux, qui n'a pas eu peur de maintenir sa position. Lorsqu'il était attaqué, critiqué, lorsque des parents d'élèves s'adressaient à sa hiérarchie et cherchaient à obtenir ni plus ni moins que son renvoi de l'Éducation Nationale (on croit rêver !), il a tenu sa position, a expliqué mais n'a pas reculé. Je tiens tout de même à préciser sur ce point que de nombreuses fausses informations ont circulé autour de cette situation : l'article de Pauline Moullot pour CheckNews (un dispositif fort utile de Libération) du 18/10/20 est primordial, et démontre que contrairement aux rumeurs agitées par l'extrême-droite l'inspection n'a pas eu l'intention de sanctionner le professeur. Toujours est-il qu'il a traduit en actes ce qui faisait pour lui le coeur de sa mission d'enseignant : transmettre, éduquer (et non instruire !), faire de jeunes gens qui écoutent parfois encore un peu trop des figures d'autorité qui leur servent de repères des citoyens à part entière.

La liberté de la presse avait dans les journalistes de Charlie Hebdo ses martyrs, la liberté d'enseigner a le sien en Samuel Paty. Si seulement nous pouvions éviter d'avoir bientôt une telle liste pour toutes les professions, pour chacune de nos valeurs. Mais face à ces attaques qui ciblent notre société de toute part et n'épargnent personne, notre président ne veut ni l'unité, ni la fin de la violence. Il veut que la peur change de camp, selon ses propres dires. Beau programme. Mais puisqu'ils semblent en avoir déjà abandonné la première partie, à savoir rassurer ceux qui ont peur (à savoir, les professeur.e.s), à qui veulent-ils faire peur ?

 

 

Les ennemis : "tous les mêmes, mais qui exactement ?"

 

Ce discours fondé sur la peur de l'autre m'atterre. D'abord, il trahit avant tout notre peur, à nous, notre affolement, notre panique et notre manque de réflexion. Ils sont des terroristes, et le seul message que nous trouvons bon de leur renvoyer est le suivant : nous sommes terrorisés. Pourquoi s'arrêteraient-ils ? Macron veut voir la peur changer de camp : mais nous avons face à nous des types (que je persiste à désigner essentiellement du substantif "connard" qui leur correspond parfaitement) qui n'hésitent pas à se faire sauter ou à égorger, décapiter à l'arme blanche, foncer sur des policiers ou des militaires lourdement armés. Bref, pas sûr que leur faire peur avec des gardes à vue soit exactement la stratégie payante, enfin bon... On risque donc de faire peur à ceux qui, précisément, peuvent avoir peur car ils ne sont pas totalement aveuglés par le fanatisme et son idéologie mortifère et délirante. Donc : pas les terroristes (je schématise).

Je ne suis pas un spécialiste du terrorisme, de l'islamisme, ni même de l'islam, même si ce sont des sujets qui m'intéressent au plus au point. Je suis simplement un citoyen, comme beaucoup ici je pense. Un citoyen inquiet. Je ne vais pas proposer mon plan miracle contre le terrorisme islamiste du style "il a éradiqué Daesh en deux semaines : tous les ministres de l'intérieur le détestent". Simplement, je me permets de me demander : si viser tout les musulmans dans le même sac est manifestement non seulement nauséabond mais contre-productif, qui viser ? Au-delà du tueur et de ceux, individus radicalisés et prêcheurs islamistes qui l'ont incité au crime, qui est responsable ?

Il y a tant à dire, mais je vais essayer d'être court et synthétique.

Cet attentat pose deux questions :

- la présence de prédicateurs et incitateurs à la haine qui trouvent sur notre territoire des endroits pour appeler au massacre et, tout en se gardant bien de s'impliquer eux-mêmes, manipulent des adolescents de dix-huit ans qui se retrouvent à commettre des atrocités en pleine rue au nom d'une religion dont ils semblent ignorer presque tout

- le rôle de certains élèves et de leurs parents qui se sont insurgés, ont transmis le message et ont fait monter la pression, ouvrant la voie à une récupération par des connards d'islamistes.

Je me garde bien de m'aventurer sur des sujets comme celui de la responsabilité des lycéennes et lycéens qui ont fait part de leur désarroi (ciel ! on me fait travailler sur des dessins humoristiques dans un cours où je dois découvrir la vie civique et politique en France, dans le cadre d'une séquence sur la liberté d'expression, c'est vraiment insupportable !) ou celui du rôle des parents d'élèves, à la fois comme source des réactions de leurs enfants (par une éducation dont on se demande bien comment elle a pu présenter les attentats passés) et comme relais de celles-ci. L'enquête est en cours et, sans vouloir adopter l'hypocrisie de façade de l'IGPN, laissons la police faire son travail - tout en la contrôlant, cela va sans dire.

Je ne suis pas non plus surpris que les récupérations aillent dans le sens d'une censure et de discours depuis longtemps ressassés sur les réseaux sociaux et l'anonymat, qui sont inutiles et à côté de la plaque. Je me contenterai sur ce point de souligner une ironie tragique : la loi Avia, dont certains souhaitent voir revenir en force les dispositions, a été censurée dans sa quasi-intégralité parce qu'elle contrevenait à la liberté d'expression, principe à valeur constitutionnelle au nom duquel Samuel Paty a, précisément, été assassiné ; et les chroniqueurs s'acharnent aujourd'hui à interdire (au nom de quoi ?) le pseudonymat sur les réseaux sociaux qui sert justement de barrière de protection à des milliers de professeurs, face aux élèves et à leurs parents, mais aussi face à une hiérarchie toujours plus prompte à rappeler au devoir de réserve.

Non, je m'étonne (est-ce vraiment le mot désormais ?) de ne lire presque nulle part qu'il y a quelque chose d'anormal dans la volonté publiquement affichée d'aller punir, attaquer, interdire des associations (et assimilés) sans lien direct avec l'attentat, simplement parce que cette envie titillait le ministère de l'intérieur et qu'après tout c'est le moment donc pourquoi se gêner. J'avoue ne pas vraiment connaître ni le fameux CCIF, ni ses membres, ni ses activités. Ce que je sais, c'est que chaque jour, à Marseille comme à Paris, je vois et j'entends des actes et des propos qui reflètent une haine envers des citoyen.ne.s qui n'ont rien fait d'autre que d'avoir pour religion l'Islam. Et cela, malgré ma bêtise chronique, il me semble bien que ça contredit une certaine loi du 9 décembre 1905 qui, dès son article premier, "garantit le libre exercice des cultes". Mais nous préférons laisser libre court à notre Joseph Fouché contemporain, qui cible directement une catégorie de population et appelle de ses voeux, comme Fillon ou Le Pen durant la campagne présidentielle, une différence de traitement entre le catholicisme et le judaïsme d'un côté, désormais assimilés ensemble aux fondements de la culture européenne, et l'islam de l'autre, jugé responsable de tous nos maux et même incompatible avec la République.

En grand germanophile, je ne peux que regarder tristement la situation outre-Rhin : le racisme se développe, et la rhétorique dangereuse de l'extrême-droite prend pied, mais on y voit surtout des milliers de musulmans pratiquants intégrés et respectés à tous les niveaux de la société et de la pyramide des âges. Loin de moi l'idée d'en faire un modèle parfait, mais les Allemands nous apprennent que ne pas insulter une femme voilée dans la rue semble avoir un effet pour le moins étonnant : elle se sent moins rejetée ! Et inversement, cibler directement les responsables (un peu noyés dans notre affaire tant le gouvernement frappe partout et nulle part à la fois) sans stigmatiser les autres évite de précipiter les croyants dans les bras des intégristes et, à l'inverse, contribue à associer les premiers à l'union nationale contre ces-deniers.

Pire encore, en France, lorsque les cibles favorites de la droite et de l'extrême-droite affichent publiquement leur soutien au mouvement et participent au rassemblement de la place de la République, on les associe encore aux terroristes : les représentants de l'UNEF s'y sont fait traiter de  "collabos" (Le Figaro Etudiant, le 19/10/20) et des personnalités comme Assa Traoré (présente avec d'autres membres du Comité Adama au rassemblement) ou le journaliste Taha Bouhafs ont eu droit à leur lot de commentaires haineux sur Twitter.

Ces ennemis qui hantent tant les discours de nos politiques ont un contour tellement flou qu'ils rappellent l'axe du mal du président étasunien George W. Bush (Discours sur l'état de l'Union, 29/01/2002). Pourtant, en 2002 comme aujourd'hui, nous savons qui sont nos ennemis. Et nous savons qui les financent, mais il est toujours plus aisé de taper sur les musulmans des banlieues que de couper nos liens financiers énormes avec des pays comme l'Arabie Saoudite, pourtant accusée directement par la Commission Européenne de financer le terrorisme (Les Échos, 29/01/2019). Même lorsque les valeurs de la République et la sécurité de ses représentants sont en jeu, nos politiciens préfèrent taper sur des pauvres (présumés innocents) que de sanctionner, ou même simplement de rompre les liens avec les riches dont la culpabilité est attestée.

Quel hommage nos politiques rendent-ils à Samuel Paty, ce héros qui a su dire la vérité et défendre la liberté d'expression même sous les menaces, lorsqu'ils propagent des mensonges en son nom, et n'affrontent pas leurs contradictions ? Quel hommage lui font-ils lorsqu'ils abandonnent tout courage politique ? Pourtant, je ne connaissais pas M. Paty, mais je suis à peu près certain qu'il aurait préféré se voir honorer par l'honnêteté, la force d'action et le courage que par une cérémonie consensuelle ou une remise de médaille qu'il ne verra jamais...

 

 

La gauche et l'unité : qu'en reste-t-il ?

 

Vu la taille imprévue de ma logorrhée (pardonnez-moi, c'est l'émotion, c'est la tristesse, c'est la rage) et face à l'ampleur du sujet, je parlerais de ce qu'il nous reste d'opposition dans un autre billet... Mais croyez-moi, il y a à dire. Cela devrait laisser à Mélenchon le temps de revenir (je l'espère) sur ses propos troublants sur la communauté tchétchène dans son ensemble, qui m'ont tout de suite rappelé un épisode hilarant et tristement oublié de Chirac (L'Humanité, "La berceuse de Chirac", le 17/01/1995).

D'ici là, je ne peux que répéter mon hommage sincère et profond à la mémoire de Samuel Paty, mon dégoût face aux connards qui l'ont tué, ma colère contre ceux qui font de sa mort un argument de campagne, et mon soutien fondamental à tout le corps professoral.

 

A suivre...

 

Colonel Fabien

 

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