Collapsophie? Contre la prophétie de l'effondrement

Suite à quelques discussions et lectures dans les réseaux écologistes, je souhaite mettre en garde contre les impasses d'un récit qui ressemble de plus en plus à une prophétie auto-réalisatrice dangereusement confuse. La collapsologie se structure autour de deux récits : l'un très pessimiste sur l'avenir de notre société, l'autre assez optimiste sur l'engagement collectif.

J'ai lu L'entraide, l'autre loi de la jungle et vu une conférence-vidéo de Pablo Servigne sur l'agriculture et l'alimentation. Le reste de mes connaissances sur le récit de l'effondrement vient de sources universitaires et militantes que je citerai. Si je vous fait part de mes réflexions, c'est à la suite du billet de Bouillaud, qui m'a miné le moral. Les jours qui ont suivi j'ai décidé d'enfin acquérir des connaissances sur ce récit et ça m'a sorti de huit mois de déprimes. Sans nier les intentions louables des promoteurs de ce récit, je souhaite en contester les fondements. J'ai ensuite partagé ces connaissances dans des réseaux écologistes et plusieurs personnes m'ont fait part du bien que cela leur procurait d'enfin entendre un autre son de cloche, d'autres récits sur les mondes possibles.

Une fin de monde vs des mondes toujours possibles et toujours changeant, imprévisibles

Je suis apprenti-chercheur en sciences sociales, et je m'intéresse, globalement, aux questions de démocratie et d'écologie. Pour améliorer ma connaissance des milieux dans lesquels se construisent les sociétés humaines, je lis des vulgarisations biologistes (La vie secrète des arbres de Peter Wohllenben, Jamais seuls - Ces microbes qui construisent les plantes, les animaux et les civilisations de Marc-André Selosse...) dont L'entraide, l'autre loi de la jungle. Voilà un ouvrage qui promettait de rejoindre mes convictions démocratiques à partir d'observations biologiques. Déjà à travers ces lectures, je suis gêné lorsque les différents auteurs émettent des jugements sur les modes d'organisations "naturels" des sociétés humaines et non-humaines qu'ils observent : compétitif, solidaire... Et surtout lorsqu'ils parlent de "mécanismes sociaux". S'il y a bien une chose dont je suis certain, c'est que les mécanismes sociaux n'existent que dans la tête de celles ou ceux qui répètent inlassablement des expériences en laboratoires, en milieu maitrisé par les humains. A l'inverse les anthropologues, qui enquêtent sur la pluralité des mondes vécus, ne voient que des processus, des dynamiques, toujours circonstanciés et jamais reproduits à l'identique.

Cette dimension du récit des collapsologues, l'effondrement, apparait alors comme une prévision bien présomptueuse. Si je partage avec les réseaux écologistes les craintes quand aux menaces qui pèsent sur nos écosystèmes, n'oublions pas que l'overdose de chiffres et de courbes à laquelle nous sommes confrontés, depuis l'enfance pour ma part, n'est qu'une compilation de savoirs fortement quantitatifs, techniques, issus de scientifiques avec un rapport au monde très limité, comme nous tout.e.s. Si je leur accorde suffisamment de crédibilité pour leur confier l'élaboration de statistiques sur le changement climatique ou de prévisions sur la biodiversité, je ne leur accorderais jamais l'exclusivité d'un récit sur la suite du monde. Surtout lorsque l'on sait que "leur monde", ce monde décrit par l'intermédiaire d'outils directement issus des systèmes industriels modernes, est extrêmement restreint du point de vue de l'imaginaire. Restreint par l'univers mental que les écologistes et les altermondialistes dénoncent par ailleurs : un société gouvernée par la technique et les techniciens. Cela n'invalide pas sa portée scientifique mais réduit fortement sa portée politique. Comme le décrivent si bien Bénédikte Zitouni et François Thoreau, il ne faut pas attendre du GIEC qu'il construise une société écologique et démocratique :

"Les compagnons de pensée des collapsologues sont le GIEC et le Club de Rome, soit des organes gouvernementaux qui ont été mis sur pied, d’initiative publique ou privée, pour fabriquer des récits sans peuples et sans devenirs particuliers. Projections, modèles, courbes, camemberts ; ces organes-là ont pour seule ambition de traquer et prolonger les tendances en cours et de le faire en vue d’un meilleur pilotage, par les gouvernements, du vaisseau Planète-Terre enfin unifié. C’est une entreprise de monitoring bio-géo-physique. Si, pour ces organes, il ne faudrait rien nier des complexités (entendez : boucles de rétroaction, interdépendances multifactorielles et seuils d’emballement), il faudrait pouvoir gouverner en dépit de cette complexité. Nous voyons là une forme de revival cybernétique, le pendant moralement vertueux de la géo-ingéniérie. Pour le dire autrement, poussé dans le dos par la question du réchauffement climatique, le récit de l’effondrement pousse l’écologie à redevenir l’art du pilotage des systèmes complexes subsumés en un grand Système-Terre."

Une prophétie auto-réalisatrice : la déprime puis l'effondrement

J'ai constaté que le simple fait de porter un regard collectif différent, simplement décalé, quand aux menaces écologiques qui pèsent sur nos organisations collectives, permet à de nombreuses personnes de relever une pente de la déprime amorcée par la diffusion des idées collapsologistes. Il ne suffit pas de dire que ça ira mieux parce que nous coopérerons (même s'il est vrai que ça va bien mieux en commençant par là), pour faire passer de la diffusion de constats écologiques à l'action écologiste. Si les 10 à 30 ans venir se déroulent inexorablement sous le poids de l'effondrement qui vient, il n'y a en réalité plus qu'à attendre si on n'a pas idée de quoi faire, soit s'activer pour barricader ses maigres connaissances et pratiques écologiques.

Comme le dit Daniel Tanuro : "« Avant d’agir, et même avant de proposer des pistes d’action (sic!), il y a encore des choses à comprendre et un chemin intérieur à faire ». Comme dans le premier volume de la trilogie, il faut « apprendre à vivre avec », atteindre « l’étape de l’acceptation de l’effondrement ». Dans ce troisième volume, les auteurs ajoutent même que cette acceptation est « le prérequis pour repenser radicalement la politique ». Sorti un instant par la porte, le fatalisme revient par la fenêtre, plus fort que jamais." et je vous le dis franchement, ça m'est insupportable. Car j'ai eu cette boule au ventre en regardant la conférence sur l'agriculture, et personne n'a à me dire quoi ressentir et quand le ressentir, surtout en m'accusant de déni si ce n'est pas le cas !

Avec le recul, cette intrusion dans l'intime est franchement inquiétante, tant pour sa portée politique que pour l'effet qu'elle produit, notamment sur les militants écologistes de longue date. Cela faisait longtemps que j'avais abandonné l'idée d'une société thermo-industrielle et que je m'engageai pour construire d'autres possibles, les collapso m'ont faire perdre huit mois de déprime dans le "à quoi bon si les 10 à 30 prochaines années sont la période de "l'effondrement"". Et je ne suis pas le seul : excellent article tout récent qui a étudié les discours dans les groupes "collapso" en ligne, une vraie hécatombe psychologique...

Évidemment, si la plupart des personnes engagées écologiquement sont au fond du trou, ça va pas arranger les choses ! J'ajoute juste que ce "récit hégémonique" est une insulte à tous les liens écologiques déjà tissés, aussi ténus soient-ils, les perspectives d'effondrement ne les menace pas... A moins d'adhérer à des théories anthropologiques d'extrême-droite, elles-mêmes auto-réalisatrices, survivalistes, qui créent le conflit pour les ressources vitales au lieu du partage nécessaire et possible.

Un confusionnisme préoccupant

Sur ce sujet, l'article de Daniel Tanuro, La plongée des "collapsologues" dans la régression archaïque est la meilleure des démonstrations : faire le deuil de la moitié de l'humanité quand bien même on sait que ce sont moins de la moitié de l'humanité, parmi les plus riches, qui mettent en danger les écosystèmes, développer un néo-malthusianisme en proposant un débat public sur la natalité, bref... Cela suffit à émettre de sérieux doutes sur la qualité du récit politique proposé par les vulgarisateurs de sciences dures. D'autant plus mal situé qu'il est très occidentalo-centré : à l'heure du réchauffement climatique, quelle meilleure nouvelle que la fin du capitalisme industriel pour la moitié la plus vulnérable de l'humanité ? Enfin une perspective crédible d'extension de l'auto-gouvernement des peuples par les peuples sans que les multinationales ou les États néo-coloniaux ne viennent mettre en péril ce devenir démocratique !

Ce récit nous fait oublier qu'aujourd'hui, c'est le statut quo le chaos écologique. Heureusement qu'ensuite un appel à la mobilisation collective s'enclenche, même s'il est gravement entaché par la déprime forcée amorcée en amont.

A la place d'une collapsosophie, si vous êtes militants écolo je vous suggère plutôt un bon anti-capitalisme intersectionnel, féministe, anti-raciste et radicalement démocrate. Si vous vous posez simplement des questions par rapport à tout ça, je vous suggère de diversifier vos sources, et pas que en ligne ;)

Les principales sources de ce billet :
https://www.gaucheanticapitaliste.org/la-plongee-des-collapsologues-dans-la-regression-archaique/

http://www.contretemps.eu/effondrement-societes-humaines-tanuro/

http://www.contretemps.eu/effondrement-mondes-possibles/

https://lundi.am/Un-recit-hegemonique

https://www.cairn.info/article.php?ID_ARTICLE=LPE_003_0053&contenu=article

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