Côme Marchadier
Docteur en sciences politiques, spécialisé en écologie politique territoriale
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Billet de blog 27 janv. 2022

La Chimère Populaire (bis)

Un prolongement du billet du chercheur Albin Wagener, sur les erreurs de la Primaire Populaire pour organiser la participation aux élections présidentielles, avec quelques rapides détours sur les formes de participation... Alors que la démocratie repose bien sur des techniques, elle est tout autant une affaire sociale et écologique !

Côme Marchadier
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La primaire populaire, de l'interface "participative" prometteuse...

Comme l'auteur du billet "La Chimère Populaire", j'ai suivi longtemps, avec intérêt, l'évolution des mouvements "participatifs" nationaux. En 2017, un tour de chauffe engage "La belle démocratie" qui s'est construite autour de l'expérience de reprise de la mairie de Saillans aux municipales de 2014. Un mouvement qui a contribué à la prise de centaines de communes selon une conception municipaliste de l'exercice du pouvoir local, qui s'est aussi construit comme un prolongement discret des gilets jaunes, et qui a été favorisée par la circulation nationale de la conférence gesticulée d'un membre du Conseil des sages de Saillans. Néanmoins en 2017, c'est plutôt la "Primaire citoyenne" qui prend le devant de la scène et porte la candidature de Charlotte Marchandise, ancienne élue rennaise, dite "écologiste et citoyenne", et qui représente bien les codes de ce mouvement - mise à distance relative de la personnalisation (on se souvient de certains militants qui, pour les législatives et les présidentielles, font campagne avec des miroirs pour signaler aux électeurs qu'ils s'élisent eux-mêmes), des partis et des vieilles identités de gauche.

A cette époque, le mouvement renforce ses pratiques propres et expérimente ses premières difficultés à se rendre visible dans une campagne dominée par des organisations et des personnalités présentes de longue date et bien acculturées à l'espace public français. Pendant les cinq dernières années, la tectonique des plaques de la participation politique a connu de nombreux séismes. Après la tentative de destruction de la ZAD à NDDL, des mini-zads éclosent sur des milliers de rond-point et de péages. Les grands rassemblements ne se déroulent plus uniquement de le centre de Nantes ou de Rennes, ils prennent les grands axes de toutes les grandes villes de France, de dizaines de moyennes villes, et s'invitent sur les Champs-Élysées. Les mouvements sociaux pendant le quinquennat sont d'une intensité rare, touchent de nombreuses professions et mobilisent autant les activistes libertaires que les militants associatifs, la "génération climat" ou le renouveau des luttes anti-racistes. Alors que des liens se tissent, on ne peut plus réduire la participation à une technique électorale ou de délibération.

Les mouvements participatifs "citoyens" revendiquent de plus en plus leur ancrage sur des thèmes visibles dans l'espace public : l'idée que la participation puisse être "apolitique" et que la démocratie réelle puisse accueillir les thèmes montants de l'extrême-droite (si si, il y a bien des gens pour croire que la démocratie accueille chaleureusement ses pires ennemis autour de procédures bienveillantes : le racisme et la misogynie fondus dans un tour de parole inclusif et non-violent, un bel oxymore) s'effiloche au fur et à mesure des expériences pratiques et stratégiques des rapprochements en cours. Tout cela pour en venir au fait que la Primaire Populaire hérite partiellement et se positionne dans ces évolutions. L'une des porte-parole a été une organisatrice clef de ce tournant qui construit l'articulation nécessaire des pratiques participatives à des contenus politiques, en promouvant l'association Démocratie Ouverte, puis la Convention Citoyenne pour le Climat. Pendant les cinq dernières années, le champ de la participation démocratique s'est étendu et structuré. Il a été plus précisément balisé : des conventions citoyennes, qui éclosent partout depuis que les "grands débats" sont associés à un exercice de rhétorique auto-centré qui couvrent mal le son des grenades, aux mouvements d'occupation des villes et des champs, via les contributions renouvelées aux élections et l'émergence de communs très variés.

... au compromis inadapté

Il est difficile pour les personnes qui pratiquent et expérimentent ces très diverses modalités de transformations politiques de s'identifier à une sorte de commun démocratique en construction, et cette idée ne doit certainement pas réduire les divergences conflictuelles qui sont réelles et nécessaires. Je pense néanmoins que c'est dans ce champ que se pose la primaire populaire en 2022. En proposant "l'union de la gauche", les organisateurs se positionnent à l'interface des milieux politiques très visibles de l'espace public médiatique et de l'espace des luttes, des mobilisations, des mouvements sociaux, des associations et des nouvelles organisations. Ils entrent avec une proposition très originale, surtout au regard des autres mouvements qui portent des candidatures, et encore plus des partis, basée sur l'expérience des mouvements participatifs des dernières années. A tel point que la perspective stratégique sur le blocage des parrainages de l'un des organisateurs se retrouve publiée au nom de la transparence, alors que ce genre de tambouille - et bien pire - fait l'objet de discussions feutrées dans les partis et les autres mouvements. Il reste une procédure clairement identifiée, qui ne s'interdit pas quelques ajustements stratégiques, et des techniques électorales considérées comme plus adaptées comme le vote préférentiel.

A mon avis, les problèmes majeurs de cette stratégie de bousculement des lignes de l'organisation de la participation aux élections ne se manifestent que très récemment. Dans ce contexte, mon analyse du passage de proposition très intéressante à un rôle néfaste se tient en trois points rapides : deux erreurs stratégiques et une faute qui pourrait paraître anecdotique mais a fini de décrédibiliser le processus à mes yeux.

Premièrement, en entrant cette fois pleinement dans le champ des élections nationales, la Primaire Populaire tente de maintenir une équivalence entre des mouvements structurés par des idées fortes, un programme, des équipes et des articulations avec les enjeux contemporains de transformation politique, et un parti qui concentre la défiance (sans ligne avouable pour continuer à se prétendre de gauche et incapable d'en construire une nouvelle au-delà des éléments de langage et d'un peu de marketing électoral). Bref, il n'y a pas d'équivalences dans la qualité du travail de la FI et d'EELV vis-à-vis de celui du PS. Si la primaire populaire diffère des médias mainstream en ne faisant pas que répéter "union de la gauche", en proposant une modalité sérieuse d'union, cette modalité reste une technique et le "socle commun" manque clairement d'ambition par rapport à l'avenir en commun, tant dans ses modalités de construction depuis 10 ans qu'en tant que politique générale. La technique participative ambitieuse, l'est bien plus que le contenu. Cela fait ressembler la Primaire à un concours de têtes qui met sous le tapis le débat d'idées à gauche, comme le PS aime les pratiquer...

Deuxièmement, en plus de passer à côté d'un travail sérieux sur les idées qui aurait certainement disqualifié quelques prétendants, la démarche ouvre la porte à la réhabilitation de courants politiques honnis par la plupart des participants à la reconfiguration des espaces politiques décrits précédemment. S'il est concevable dans une perspective stratégique électorale d'envisager de donner une place au PS au nom des militants sincères que la discipline partisane a maintenu dans le Titanic, la plupart des participants au commun démocratique ne souhaitent rien laisser aux responsables de l'abandon des classes populaires, de la plus grande avancée en matière de néolibéralisation du travail et de grands reculs en matière écologique, ainsi que de toutes les répressions, gazages et mutilations de ce même camp qu'il faudrait unir. D'autant que personne n'a besoin de s'unir à ce qui fait barrage à quelques centaines de milliers de voix macroniennes, alors que l'essentiel de la mobilisation est à trouver du côté d'une écologique populaire.

Les évolutions récentes de la Primaire populaire sont amères. Pour forcer la sacro-sainte union, on menace les meilleures candidatures de déstabilisation et on laisse la porte grande ouverte aux plus bancales. Le processus participatif original devient un casting instrumentalisé qui valorise, au nom de l'équivalence de toutes les candidatures, les responsables du trouble qui ont poussé des millions de personnes à penser et organiser les choses autrement. Bref, le piège d'une participation sans fond se referme sur cet espace : et bientôt, peut-être, la presse des milliardaires titrera sur le succès d'une candidature "d'union" à la primaire qui fera tout sauf l'unanimité et déchirera un peu plus l'espace des gauches. Heureusement, le résultat du scrutin est suffisamment proche pour ne pas trop entacher la suite, et nombreux s'en sont bien distingués.

Et troisièmement, je m'en distingue définitivement moi aussi : une abstention réfléchie comme une participation. J'aurai pu, comme nombreux sont les participants à s'y apprêter, aller jouer le jeu stratégique de positionnement d'un candidat. Mais je suis véritablement scandalisé par une technique électorale dite "participative" qui repose sur la vérification d'identité par carte bancaire ! Quel accès garanti à un suffrage "populaire" pour les interdits bancaires ou les personnes qui n'en font pas l'usage ? Et même si une procédure alternative était pensée, chaque obstacle à la participation se doit d'être réfléchi en amont dans une conception de la citoyenneté non censitaire. Dans un tel climat de défiance, la collecte de données se doit également d'être minimale. Avec les militants dont ils se revendiquent, plutôt que de forcer la main à des candidats, l'organisation d'un scrutin avec espaces de vote en complément aurait eu plus de sens à mon avis, quitte à accepter le peu de bureaux mais à les positionner en priorité justement dans les communes et les quartiers populaires. De mon point de vue, cela en dit long sur les difficultés des porteurs de la primaire à envisager l'articulation du populaire à la présidentielle, trop focalisés sur l'espace public visible que les éléphants encombrent et pas assez sur l'espace public vécu que tous les habitants transforment. Finalement, en se rapprochant des partis traditionnels, la Primaire censitaire a pris le risque de reproduire ce contre quoi elle se construisait et dont aucune forme d'organisation électorale n'est prémunie : la mise à distance de l'espace des représentations de l'espace des transformations.

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