L'écologie est une chance historique pour les démocrates

Alors que la contre-révolution néolibérale s'étend depuis les années 1980 par l'autoritarisme de l’État et la marchandisation du monde, un agir commun mondial de la démocratie écologique émerge.

Alors que la contre-révolution néolibérale s'étend depuis les années 1980 par l'autoritarisme de l’État et la marchandisation du monde, un agir commun mondial de la démocratie écologique émerge. La question écologique impose une clarification en occident entre les tenants d'une démocratie extensive (sociale, féministe, décoloniale, écologique) et les artisto-démocrates, conservateurs de privilèges.

 

Une convergence paradoxale ? Seulement pour les conservateurs !

Dans le débat public, on entend de plus en plus de doutes sur la compatibilité de l'écologie et de la démocratie : ne faudrait-il pas des décisions fortes, autoritaires, pour sauver la planète ? Outre la dramatisation de l'enjeu, ce sont les qualités des milieux de vie humaine qu'il s'agit de soigner et non la planète (nous ne sommes pas des dieux), cette question renvoie à une incompréhension de ce que peut être la démocratie écologique et de ce qu'aurait pu être la démocratie institutionnelle ces quatre dernières décennies si elle n'avait pas cédé à l'illusion d'un homo economicus guidé par la maximisation de son intérêt individuel dont l'essentiel de l'activité politique consisterait à trancher entre différentes options d'organisation de l'économie sociale de marché.

 

Non seulement les démocrates conservateurs s'enferment dans des architectures institutionnelles qui favorisent plus le maintien continu au pouvoir d'une aristocratie obsolète qu'un véritable pluralisme mais ils ne comprennent pas que, malgré eux, les conditions de l'exercice politique ont déjà changé. Le contexte même d'une opposition structurante entre libéraux-sociaux et libéraux-conservateurs a disparu dans le consensus qui les lie sur la nécessité d'un entrepreneuriat autoritaire fait de grenades, de grands débats et d'équilibres financiers. De fait, les personnes qui sont censées accepter les réformes raisonnables à coups de matraques ou de pédagogie connaissent mieux les conditions socio-politiques des milieux écologiques que les gouvernant·e·s. En témoignent les opposant·e·s à la poubelle nucléaire de Bure. Dans les réseaux écologistes, chacun·e sait que les politiques de compétitivité et d'attractivité puis la gestion de leurs « externalités négatives », entendez réchauffement climatique et destruction de la biodiversité, ne sont pas les seuls horizons possibles de l'humanité. L'affirmation de l'absence d'alternative à la croissance et à la mise en compétition de toutes les existences relève du dogme, on peut en rire ou en pleurer. Nous savons mieux la diversité des manières d'instituer le monde possibles. Pourtant, on oppose à tout écologiste qui souhaiterait devenir « sérieux » la nécessité ridicule de fournir un business plan.

 

Non seulement, la démocratie occidentale n'est pas la fin de l'histoire, mais une nouvelle page s'écrit. Elle est dense, fine et complexe. La démocratie telle qu'elle se vit au XXIè siècle est une extension sans précédent des manières légitimes d'agir politiquement, qui ne laissera aucun désir d'émancipation sur le bord de la route. Comme l'écologie politique et sociale ne minimise aucune interaction qui favorise les possibilités multiples et décentrées de vivre sur Terre.

 

L'écologie des mondes possibles, un engagement fondamental pour les démocrates

Au même titre qu'il nous parait complètement absurde aujourd'hui de se prétendre démocrate lorsqu'on gouverne un pays qui permet l'esclavage, l'exclusion des femmes de la citoyenneté, l'apartheid ou un pays dont la richesse est issue d'un empire colonial, il paraîtra bientôt absurde de ne pas reconnaître des droits écologiques au rang des droits fondamentaux. Comment considérer avec justice la participation d'un citoyen qui n'a pas d'accès effectif au logement ou à une nourriture qui ne l'empoisonne pas ? Refuser de prendre en compte les conditions écologiques de l'agir démocratique est de plus en plus considéré comme une aberration.

 

D'un côté, les « démocrates » conservateurs proposent des débats déconnectés sur la « démocrature », la convergence des populismes, l'opposition entre démocraties libérales et illibérales, comme si on pouvait élire démocratiquement un dictateur comme Erdogan... Ou comme si les attaques du gouvernement Hongrois contre la presse ne le situait pas d'emblée hors du champ de l'expérience démocratique aux yeux de l'histoire. Ou comme si les graves atteintes perpétrées et répétées par les exécutifs français contre la liberté de manifester et celle de s'associer, contre la vérité, pouvaient constituer le dernier rempart de la démocratie.

 

De l'autre côté, heureusement, à partir de problèmes d'interactions jugées plus ou moins bonnes avec le territoire, la Terre, les humains et les non-humains, des centaines de millions d'habitantes et d'habitants du monde se saisissent du sens profond de la démocratie : être libres individuellement et collectivement d'instituer son propre rapport au monde. Puis, grâce aux nomades et aux voyageurs, aux livres et aux réseaux, nous entrons en discussion à une échelle et une diversité jamais atteinte auparavant dans l'histoire de l'humanité. Dans ces débats, contrairement aux débats des autoritaires, l'économie « sociale » de marché n'est pas un consensus inamovible.

 

Nous n'avons jamais été humainement aussi riches. Pourtant, un régime politique dont le principal indicateur est la croissance du Produit Intérieur Brut est obsolète tant il est déconnecté du monde vécu. Le modèle entrepreneurial est incapable de mesurer et de rendre compte de la richesse de nos capacités politiques, d'où les tensions vives qui traversent nos manières d'instituer le monde. La phrase qu'a prononcé Édouard Louis à propos du conflit entre le dernier avatar d'un libéralisme autoritaire et le mouvement des gilets jaunes, qui pose au cœur du débat public l'impertinence de l'accélération constante des flux et de l'organisation du territoire en fonction de ce présupposé, est édifiante : « Vous savez quand le gouvernement d'Emmanuel Macron a parlé de retirer 5 € d'aides sur le logement, son gouvernement a dit « mais 5 € ce n'est rien », mais comment ces gens peuvent aussi peu connaître le monde ? » et d'ajouter « c'est très étrange, les gens qui font de la politique aujourd'hui n'ont aucun rapport à ce qu'est la vérité de la politique, aux effets de la politique sur le corps des individus ».

 

C'est là le cœur de la démocratie écologique car bien manger, parmi d'autres critères du bien-vivre, c'est favoriser de bonnes interactions avec son milieu. Or le meilleur critère à grande échelle du bien manger, c'est encore que personne ne manifeste qu'il a faim. Et bien-vivre c'est pouvoir participer à une bonne politique.

 

 

La nécessité d'une démocratie écologique contre les risques d'une fausse écologie, autoritaire

Entrer dans le débat écologique, pour les démocrates, renforce les perspectives émancipatrices dont ils se font la mémoire et les porte-parole. Il faut accepter que les concepts, théories et pratiques démocratiques des trois derniers siècles soient à nouveau bousculés, il faut accepter l'expérimentation démocratique et sa conflictualité. Par exemple, une réflexion commence à émerger sur la proximité des notions de biodiversité et de pluralisme.

 

Le risque de voir se verdir les pratiques et théories politiques autoritaires n'est jamais très loin. On peut faire référence à ce sujet aux expériences contemporaines de taxations écologiques qui sont systématiquement non progressives et donc injustement réparties. Il y a aussi quelques expériences, qu'il ne faut jamais minimiser, de villages néo-nazis « agro-écologiques » (acceptent-ils tous les types de vers de terre ?). Se diffusent aussi, comme deux opposés tout aussi problématiques, le naturalisme réactionnaire ou le contrôle technologique environnemental des comportements.

 

Mais il y a plus subtil, notamment dans la diffusion massive d'une responsabilité de la figure du consommateur. Lorsque l'engagement pour une autre consommation est librement consenti, à travers des échanges et des lectures qui enrichissent l'esprit et donnent des prises sur le débat, il renvoie à une émancipation de la raison marchande que l'on peut souhaiter pour la pluralité des mondes possibles. Mais lorsque l'éthique du consommateur est une injonction à prendre conscience qui s'applique à chaque geste par la pression sociale, même lorsque ce geste « écologique » est impossible dans un contexte de pauvreté, les démocrates peuvent s'interroger. Et ils le font à travers des questions sur la justice écologique, sur les droits, sur les systèmes à deux vitesses déterminés par le pouvoir d'achat qui participent à la ségrégation du monde vécu entre enseignes bio et discount, etc.

On retrouve cette injonction au changement, qui fait l'impasse sur les conditions socio-politiques de l'écologie, dans les mouvements zéro-déchets, très portés sur l'acte individuel et isolé d'une personne (souvent une femme) dans son foyer, et trop peu portés sur les conditions industrielles de la production de déchets.

 

La diffusion massive de la responsabilité du consommateur favorise aussi la résurgence de théories néo-malthusiennes dont les partisans affirment qu'il faudrait limiter les naissances des continents asiatiques et africains, ou « faire le deuil de la moitié de l'humanité » pendant « l'effondrement » inéluctable le temps de retrouver des conditions de vie stables sur Terre, ou encore arrêter de procréer car chaque nouveau-né serait un consommateur en devenir...

Face à cette négation du rôle de l'accumulation productiviste dont les fruits sont cueillis en occident, à ce prophétisme millénariste et ce naturalisme anthropologique dignes des heures les plus sombres de l'humanité, les démocrates ont le devoir de participer à la construction et la mise en acte de récits qui réconcilient nature et culture dans une pluralité des situations politiques.

 

La démocratie écologique comme reconnaissance extensive de la participation (ou des manières d'agir)

Si le suffrage universel fait consensus comme critère démocratique d'un régime politique, seul il n'a jamais été suffisant. Suite à l'effondrement des partis massifs, de la représentation syndicale, du potentiel conflictuel et constructif des manifestations et de la participation électorale, les démocrates doivent réinvestir des manières de participer au-delà du vote. Une approche fine de la démocratie écologique permet de valoriser une diversité de manière d'agir politiquement : dans l'habitat, l'alimentation, l'énergie, l'artisanat, la transformation du sens même d'entreprendre, la construction institutionnelle d'un territoire...

L'écologie permet aussi de reconnaître le rôle de celles et ceux qui font et fabriquent car l'envie de dire ou d'imaginer leur fait défaut. Elle rebat les cartes des sources de la légalité et de la légitimité en démocratie, et c'est passionnant !

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