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Billet de blog 16 décembre 2010

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Humbles conseils au rédacteur en chef dont le journal est racheté

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Eric Fottorino a été limogé de son poste de Président du directoire par les nouveaux propriétaires du Monde, Pierre Bergé, Xavier Niel et Matthieu Pigasse. Lesquels l'ont laissé assis sur un siège éjectable dans son bureau de Directeur du journal. A ce train d'économies, le nombre des ex du "grand quotidien du soir" à Mediapart risque de dépasser celui des journalistes encore au Monde.

Et assez parlé du site d'Edwy Plenel. Mon idée, sûrement saugrenue, est de faire profiter les rédacteurs en chef (et les Directeurs s'ils le souhaitent) d'un cas d'école à travers l'expérience vécue par une personne que je connais bien, au moment où son journal a changé de mains. Cela remonte à quelques années et notre homme était l'un des deux redchefs.
Acte 1. Après avoir survécu à plusieurs zones de turbulences, le magazine, belles photos, textes pas mal, franchement, n'a pas les moyens du Monde, mais son déficit financier a atteint en quelques mois un seuil critique, puis insupportable.
Acte 2. Dépôt de bilan.
Acte 3. La liste des candidats repreneurs commence à être connue.
Acte 4. Les deux rédacteurs en chef, en accord avec une majorité de la rédaction, et avec leur futur ex-boss, décident de soutenir ouvertement la candidature du patron charismatique d'un grand groupe de presse.

L'homme charismatique a bien mené son affaire. Il a reçu des salariés du magazine moribond au siège de son groupe de presse, servi un thé dans son propre bureau aux deux rédacteurs en chef tout en leur "vendant" son projet. Ambitions rédactionnelles à l'évidence très crédibles...bien qu'exactement à l'envers de tout ce qui avait été fait jusqu'ici; moyens financiers pour la relance; application rationnelle de ses méthodes qui ont fait leurs preuves, voir les chiffres de vente de ses magazines. Et aussi, un micro plan social avec un ou deux licenciements au maximum. En prime, il assure les deux rédacteurs en chef qu'il aura absolument besoin de leur expérience pour l'aider à orchestrer le changement.
Acte 5. Les deux se concertent. Une bonne raison à cela: par un coup de chance, celui dont je parle a eu un bon scoop par une amie. Lors d'un voyage en avion, elle s'est trouvée placée derrière le siège du patron charismatique accompagné d'un collaborateur. Il était évidemment question du projet de reprise. Et comme elle a l'oreille fine, elle a distinctement entendu: "Les deux rédacteurs en chef? Aucun des deux ne fera l'affaire..." Une info majeure aussitôt retransmise par l'excellente amie, partagée avec l'alter ego, puis mise sous le coude.
Conclusion commune, on soutient le projet comme si de rien n'était, parce-que c'est le meilleur. Et le jour où c'est signé, on se la joue Woody Allen: prends l'oseille et tire-toi. Pourquoi? Le décryptage leur parait évident. Le nouveau propriétaire et les hommes qu'il va mettre en place ont besoin des deux rédacteurs en chef (d'un seul à la rigueur), mais seulement comme fusibles. Le temps qu'ils se grillent en prêchant le contraire de la "bible" qu'ils ont défendue pendant des années.
Première hypothèse : ils se laissent convaincre et s'accrochent à leur poste. Ils sont immédiatement classés comme renégats et se coupent de la rédaction. Un "manque de dialogue" qui leur sera forcément reproché le moment venu. Deuxième hypothèse : ils entrent en résistance clandestine contre les nouveaux maîtres. La majorité de la rédaction les aime, mais, la nature humaine étant ce qu'elle est, ils seront fatalement et rapidement dénoncés par plus opportuniste qu'eux. La moins mauvaise des solutions serait peut-être d'entrer ouvertement en dissidence afin de se faire licencier, en passant éventuellement par la case prud'hommes. Mais c'est un jeu de poker-menteur, très couteux en énergie. Autant de chemins qui conduisent directement au plan Prozac. Et pour être franc, le montant de la clause de cession, augmenté d'une petite négociation, est alors vraiment attractif..
L'un des deux redchefs est parti tout de suite. L'autre a également annoncé son départ, mais accepté "d'aider" ...pendant deux semaines. Il a laissé son bureau et regardé le journal se faire sans lui. Un pot a été organisé, tout le monde était content. Anciens et nouveaux on trinqué, on s'est souhaité bonne chance.
Epilogue: le plan social a été tenu, mais la promesse rédactionnelle n'a pu être entièrement réalisée. D'où le début d'une longue valse des rédacteurs en chef. Un dernier conseil: si votre quotidien, hebdo, site d'infos, radio, chaine de télé, se trouve malheureusement confronté à un cas similaire, n'hésitez pas à chanter la gloire du repreneur devant vos ennemis. En jurant qu'ils ont exactement le profil qu'il recherche.

D'ailleurs, c'est souvent vrai.

Jean-Pierre Robert.

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