Les « 3 de Melle » et le rectorat de Poitiers : le fait du Prince ?

Nouveau rebondissement dans l’affaire des « 3 de Melle » : Aladin, Sylvie et Cécile ont reçu mardi 23 juin un courrier leur stipulant la prolongation de leur suspension jusqu’au 10 novembre, sans entretien ou possibilité de se défendre... Du jamais vu ! 8 mois de suspension pour une mobilisation contre les réformes Blanquer ! Mais que se passe-t-il au rectorat de Poitiers ?

Décidément, cette affaire de répression défraie la chronique. Comment comprendre cet acharnement du rectorat de Poitiers sur nos trois collègues ? Pourquoi Mme Bénédicte Robert, rectrice de l’académie de Poitiers, décide-t-elle de suspendre encore au-dessus de leur tête cette épée de Damoclès, alors que les inspecteurs en charge de l’enquête ont arrêté leurs investigations dans l’établissement depuis le 4 juin ?

Et si les origines de cet acharnement étaient à chercher bien avant cette fameuse journée du 3 février 2020, où enseignants, élèves et parents se sont mobilisés contre les E3C du bac Blanquer ?

Revenons à la rentrée 2020. 24 septembre 2020 : premier conseil pédagogique au lycée Desfontaines et déjà s’exprime en salle des profs un mal-être des enseignants mellois, qui ne fera que s’accentuer dans les semaines suivantes. Tant et si bien que mi-novembre, ce mal-être des enseignants, mais aussi des élèves, se retrouve à l’ordre du jour d’un nouveau conseil pédagogique. La parole se libère et les enseignants pointent du doigt cette réforme Blanquer du lycée et du baccalauréat, mal préparée, mise en œuvre au pas de charge avec des programmes infaisables, cette réforme qui met aussi à mal le sens du métier et suscite les angoisses des élèves auxquelles les enseignants ne peuvent répondre faute de consignes claires de l’institution. La médecine du travail est alertée en décembre. Fatigue, lassitude, épuisement : les arrêts maladie se multiplient, les collègues s’effondrent en salle des profs. Un inspecteur du travail visite l’établissement le 6 janvier et rappelle dans son rapport du 14 que « l’employeur doit prendre les mesures nécessaires pour protéger la santé mentale des personnes ». Quelle réponse apporte alors la rectrice à ce profond malaise ? Fait-elle preuve de cette fameuse bienveillance à laquelle l’institution ne cesse d’appeler ses personnels ? Loin s’en faut. Elle dépêche sur place des IA-IPR, inspecteurs pédagogiques, représentant l’institution : charge à eux de contraindre les enseignants réfractaires de choisir les sujets des E3C, qui doivent se tenir coûte que coûte. En pleine réunion, un enseignant chevronné, humilié devant ses pairs par le proviseur et deux IPR qui remettent en cause son travail, s’effondre. La coupe est pleine ! 7 collègues remplissent des signalements « santé et sécurité au travail ». Le lien de confiance envers la hiérarchie, qui n’assure pas son devoir de protection, est  rompu. Pas moins de 25 signalements SST sont déposés en un mois, entre le 17 janvier et le 13 février, par onze collègues différents ! Cinq collègues déposent des droits de retrait pour danger grave et imminent le 28 janvier. Ce jour-là, le Directeur académique des services de l’éducation nationale se déplace enfin au lycée, mais il faudra attendre le 10 février pour qu’une cellule psychologique soit mise en place. Soulagement ? Les enseignants de Melle vont-ils enfin être soutenus et entendus ? On pourrait le croire puisque l’avis du CHSCT du 10 avril est sans appel : c’est « un pilotage autoritaire et sans dialogue » au lycée Desfontaines qui a « fortement dégradé la santé mentale et physique de nombreux personnels ». Les responsabilités hiérarchiques sont enfin reconnues, même si l'employeur précise, en répondant à ce même avis, que l’enquête administrative « mise en place afin que chacun puisse s’exprimer » n’a pu avoir lieu en raison du confinement.

Mais à Melle, il n’y a pas de happy end, car dans le même temps, l’institution suspend à titre conservatoire pour 4 mois, trois enseignants, mobilisés lors de la passation des épreuves d’E3C. Trois enseignants qui ont aussi signalé les risques psychosociaux et les situations de danger au sein de  l’établissement : tous trois ont déposé des fiches SST ; tous trois ont fait jouer leur droit de retrait ; deux d’entre eux sont élus au conseil d’administration et l’une d’entre elles est membre de la commission hygiène et sécurité. Que leur est-il reproché ? C’est toute la question. Leurs torts, 4 mois plus tard, restent bien flous : dans les cinq rapports qui leur sont remis le 10 mars, au moment de leur suspension, peu de faits, mais des procès d’intention qui transforment leur indignation en indignité. Et pourtant, cette indignation n’était-elle pas légitime ? Indignés contre les réformes Blanquer, ils l’étaient aussi ce 3 février contre les conditions de passation de ces épreuves : un étage du lycée est barricadé, avec des portes coupe-feu sanglées, certaines salles d’examen sont fermées à clé, les alarmes incendie désactivées… A quel prix fallait-il que ces épreuves se tiennent ? Après avoir mis en danger la santé des enseignants, voilà qu’au lycée Desfontaines, on se soucie fort peu de la sécurité des élèves. Néanmoins, seuls les enseignants sont inquiétés dans cette affaire, eux qui sont restés auprès de leurs élèves. Les voilà donc suspendus à la veille du confinement sans vraiment savoir ce dont il retourne.

Dès la première semaine de déconfinement, les « 3 de Melle » apprennent que le jeudi 14 mai des inspecteurs seront présents au lycée, bien que fermé, pour mener une enquête. Tous trois s’étonnent de ne pas faire partie des personnels convoqués : 2 mois se sont écoulés, ils ne peuvent plus avoir de contacts avec leurs élèves, il leur a même été demandé de couper les liens avec leurs collègues, et aucune faute professionnelle ne leur a été encore reprochée. Ils demandent à être entendus, s’étonnent des finalités de cette enquête qui n’analyse pas les rapports ayant décidé de leur suspension, écrivent à la rectrice pour lui demander des précisions. Comment expliquer tout ce flou autour de cette enquête administrative ? Il semble bien que la confusion ait été entretenue : cette enquête est-elle diligentée suite au CHSCT ou suite à la suspension conservatoire ? Cette enquête a-t-elle pour objectif, comme le signale l’avis du 10 avril du CHSCT, de permettre « à chacun de s’exprimer », de mettre en place « une médiation » ou a-t-elle pour objectif d’« apporter les éléments contextuels dont [la rectrice] estime avoir besoin pour mener à bien une procédure disciplinaire », comme elle l’affirme dans le courrier du 26 mai ? S’agit-il de se soucier de la santé des personnels du lycée Desfontaines ou d’alimenter un dossier à charge pour sanctionner des collègues mobilisés contre le bac Blanquer ? Décidément les manœuvres du rectorat de Poitiers manquent cruellement de clarté !

Et ce n’est pas la nouvelle de ce mardi 23 juin qui éclaircira la situation : alors que la suspension conservatoire devait prendre fin le 10 juillet, voilà qu’elle est prolongée dans le plus total arbitraire jusqu’au 10 novembre, sans aucun nouvel élément porté à la connaissance des incriminés… Les décisions du rectorat de Poitiers semblent relever du fait du Prince : nul besoin de se justifier lorsqu’on a le pouvoir de décider. En effet c'est la rectrice seule qui prend cette décision en dehors de toute CAPA ou autre procédure réglementaire, et la notifie aux collègues par courrier à leur domicile, sans leur laisser donc aucune possibilité de se défendre, ni même de pouvoir s'entretenir préalablement avec les services académiques…

Le doute semble cependant définitivement levé sur les finalités réelles de l’enquête administrative : la suspension est en effet prolongée « dans l’attente des conclusions de l’enquête administrative ». De « médiation », il n’en est plus question. L’institution a donc choisi de sanctionner – car on ne peut considérer une suspension de 8 mois autrement que comme une sanction, même si elle ne dit pas son nom – plutôt que d’assurer son devoir de protection, comme le lui demandait le rapport de l’inspecteur du travail début janvier. Il s’agit bien là de faire des exemples et de faire taire toute velléité de contestation dans l’éducation nationale. D’ailleurs ce mercredi 24 juin, un enseignant de Cahors, Alain Rey, est convoqué au tribunal pour s’être lui aussi mobilisé lors de la passation des E3C. Il ne fait pas bon remettre en cause la politique de l’Etat dans les services publics, puisque ce même jour, Philippe, infirmier à l’hôpital du Rouvray, passe en conseil de discipline pour avoir critiqué la gestion de la pénurie de masques. Le Prince ne supporte pas la contestation et le fait savoir à ses fonctionnaires. A bon entendeur…

Mais tous ne l'entendent pas de cette oreille et  la solidarité des collègues pour en finir avec cette vague de répression à Melle, Cahors, Strasbourg, comme ailleurs dans l'éducation, s'organise au plan national en lien avec les autres secteurs touchés. Elle s'est affichée partout sur le territoire ce mercredi 24 juin devant les DSDEN, les rectorats, ou le ministère. 

 

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