Les peines brûlent au tribunal - Chronique Judiciaire du lundi 13 février.

 

Manifestation #justicepourThéo, samedi 11 février à Bobigny. © Quartiers libres Manifestation #justicepourThéo, samedi 11 février à Bobigny. © Quartiers libres

La Justice n’a pas fini de frapper à coups de marteau la jeunesse du 93, qui a toute sa vie devant elle.

A notre arrivée, nous remarquons l’impressionnant dispositif policier. Les CRS sont équipés de la tête aux pieds et ils encerclent à l’aide de leurs camions le TGI. Plus de 40 BACeux (Brigade Anti Criminalité) sont à l’entrée et des CRS ainsi que des civils armés jusqu’aux dents rôdent dans les couloirs.  Beaucoup de membres des services de renseignement du 93 sont aussi présents, prêts à fouiner là ou il n’y a rien à gratter.

La journée commence et à « notre grand étonnement », deux salles ont été ouvertes pour les comparutions immédiates, décision argumentée par une surcharge de dossiers. La même question revient alors : pourquoi certains d’entre eux ne sont pas passés vendredi en comparution immédiate ?
L’une des salles concerne les affaires dite « courantes » et l’autre celle des affaires que les procureurs aiment appeler des affaires de « guérilla urbaine ».

Dans la salle, deux des juges présentes sont les présidentes du Mercredi et du Jeudi, et sans étonnement, c’est la plus sévère qui préside ce jour. Bizarrement, vendredi dernier, aucune des comparutions immédiates ne concernait les révoltes et encore plus bizarre : c’est le jour où le SM (Syndicat de la Magistrature) était de service. Comme pour la journée de jeudi,  les inculpés venaient des 4 coins de l’Est du 93 (Gagny / Aulnay-sous-Bois / Blanc-Mesnil / Villepinte).

La boucherie d’aujourd’hui commence avec 2 jeunes tous deux du Blanc-Mesnil, à vue d’œil ils sont à peine majeurs (ça n’a pas loupé : l’un d’eux a eu ses 18 ans il y a un mois). Ils se sont faits interpeller le 9 février à Bondy et sont accusés d’avoir « attendu un certain temps des agents dépositaires de l’autorité publique en vue de commettre des violences à leur encontre », plus précisément la BAC de la Seine-Saint-Denis et du Val-de-Marne, « à l’aide d’engins incendiaires, n'ayant provoqué aucune ITT ». Pour la faire courte : jet de mortiers sur les flics.

Notons qu’ils ont été arrêtés le 9 février et que nous sommes le 13 février.

Ces deux jeunes majeurs ont passé 48 heures en GAV, puis sont envoyés au dépôt du TGI avant d’être envoyés à la Maison d’Arrêt de Villepinte.

L’un d’entre eux accepte la comparution immédiate tandis que l’autre demande le renvoi, donc la disjonction de l'affaire. Les juges refusent de juger les affaires séparément, elles retiennent donc le renvoi (qui est quand même le meilleur choix à notre humble avis). Maintenant, reste à savoir s'ils sortiront ou s'ils resteront en détention en attendant d'être jugés.

C’est toujours le même schéma : la procureure demande la détention car ils n’ont pas de garanties de représentation, ou pas assez (encore une fois, le fait que les proches ne soient pas prévenus joue quand même beaucoup). L’un d’entre eux a déjà un casier judiciaire, et selon elle, tous deux vont sûrement récidiver car les révoltes sont loin d’être terminées. Les juges en décident autrement et ils sortiront donc avec un contrôle judiciaire assez violent. En semaine, ils ont interdiction de sortir de chez eux sauf pour les cours (7h-19h) et le week-end, ils ont interdiction de sortir s'ils ne sont pas en compagnie d’un majeur, et bien sûr interdiction de se voir, et ça jusqu’à leur jugement en septembre. On se demande comment ils vont faire pour leur future formation, leur futur petit boulot ou même leur vie sociale en général.

Nous sommes sortis avec leurs amis pour aller les chercher au dépôt, la réaction des CRS était assez hilarante : ils sont sortis de leurs camions armes à la main et bouclier en avant. On pouvait sentir leur envie de frapper à 10km. Les policiers du dépôt nous ont vite fait ranger nos sourires en nous annonçant qu’aucun des deux ne sortiraient ici,  qu’ils allaient devoir passer la journée au dépôt avant d’être transférés à la Maison d’Arrêt de Villepinte où ils pourront sortir vers environ 1 heure du matin.

C’est le tour des 2 jeunes de Gagny d’entrer dans le box des prévenus. Le 11 février, à 2 heures, la police est intervenue pour interpeller 2 mineurs accusés d'avoir mis le feu à des poubelles : les deux de Gagny sont accusés d’être intervenus pour prendre la défense des deux jeunes mineurs lors de leur interpellation, ce qu’ils appellent « délit de solidarité », donc. Le premier – qui venait de sortir du boulot d’ailleurs-  portait encore sa tenue de serveur, et est accusé d’outrage et rébellion (et arrêté sur le coup) et l’autre d’outrage (arrêté après une convocation, il a été laissé libre de partir le soir même). Comme à leur habitude, les 3 flics se constituent parties civiles histoire d'agrémenter leur fin de mois. La procureure, qui ne cache pas son amour pour l’ordre public et la police, réclame 5 mois de sursis pendant que l’avocate des trois policiers demande pour chacun 350 euros pour les outrages et pour l’un 500 euros pour des violences n’ayant pas entrainé d’ITT (concernant le jeune accusé de rébellion).

Verdict : 2000 euros d’amende avec sursis pour l’un et 1500 euros d’amende avec sursis pour l’autre, 100 euro par flic ayant porté plainte (plus 150 euros pour celui qui se dit victime de la rébellion). A rajouter à ça, les 350 euros de frais de justice à régler aux parties civiles.

L’affaire suivante regroupe 3 prévenus et est divisée en 2 volets: « achat & vente d’arme de catégorie A«  (notons ici que la Police et la Justice caractérisent comme des « grenades » de simples fumigènes de l’armée) ainsi qu’une accusation de « violence en réunion » et de « jets de mortiers ». Les 2 concernés par ce dernier volet se présentent comme des grands du quartier ayant tenté de jouer le rôle de médiateurs.

« Vous savez madame, je vis ici avant d’être né, enfin mes parents ont toujours vécu aux 3000…  J’ai dû arrêter mes études à 18 ans car ma famille est en situation de précarité, je devais le faire pour aider mes parents. Je suis considéré par les petits comme un grand du quartier ».

Les vidéos ne montrent pas de mortiers qui partent de la voiture et c’est seulement sur la base d’un échange radio entre gendarmes qu’ils vont être condamné à 6 mois de prison avec sursis. La question de la possession et de la vente d’arme de catégorie A aboutit à une relaxe.

Le dernier qui passe lundi ne passe pas dans la même chambre que les autres et a été arrêté la nuit du 11 février à Villepinte. Tout jeune majeur, il est accusé d'avoir été trouvé en « possession d’objets incendiaires » c’est à dire une bouteille de Breizh Cola remplie d’1,5 litre d’essence. Le procureur se chauffe et commence à essayer de faire le procès des violences urbaines, de la défenses des « honnêtes citoyens de banlieue », en criant, pour imposer son discours qu’il avait bien répété avant. Il tente de l’accuser d’avoir tenté de faire un cocktail Molotov avec une bouteille en plastique, en nous expliquant que le plastique brûle (Non ? Jure !)  et qu’elle peut très bien remplacer la bouteille en verre généralement utilisée pour ce genre d’artifice. On l’invite vivement à faire le test pour se rendre compte de sa connerie. Heureusement pour le jeune, son avocate commise d’office fait plutôt bien son boulot,  démonte les réquisitions du procureur, même si avec un dossier totalement vide ce n’est pas très compliqué. Les trois juges ont décidé de le relaxer après un délibéré assez court. La famille est soulagée, elle va pouvoir le récupérer après avoir passé plusieurs jours sans nouvelles.

À la fin de la journée, nous constatons que la violence judiciaire ne change pas son fusil d’épaule. Que les flics continuent à refuser à ces jeunes l’appel à un proche (qui est un droit, nous le rappelons), ce qui conduit très souvent les familles à passer des nuits entières à chercher leur enfant dans tous les hôpitaux du département.


Des bruits de couloirs nous confirment à demi-mot les suppositions faites sur le Syndicat de la Magistrature et la volonté politique d’écarter ces magistrats de l’affaire.
Si les flics qui ont violé Théo sont sortis, c’est parce que l’État a fait en sorte qu’ils passent devant le JLD (Juge des Libertés et de la Détention) le week-end, ce qui les protégeait donc des autres juges des libertés et de la détention qui eux auraient été unanimes en faveur d'un placement en détention provisoire pour les faits de viol.


Bien sur, il est plus facile de mettre la pression à un jeune juge qu’à un vieux juge syndiqué. Il nous est aussi chuchoté la volonté de l’État de faire passer sous silence les révoltes, la volonté d’étaler les affaires des révoltes sur plusieurs mois pour éviter le buzz médiatique et d’éventuels soutiens.


C’est toujours au TGI que ça se passe.

La cagnotte de soutien pour les inculpés des révoltes du 93 et leurs familles est toujours en ligne et votre soutien, physique ou financier, fait la différence.

 


#OnEstPasTousSeuls #PasDeJusticePasDePaix

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