La Chine manipule le discours anti-raciste à des fins de propagande

Le totalitarisme n'a pas de couleur de peau et peut prendre des visages multiples. Au Cambodge, au Rwanda et maintenant en Chine, il faut condamner tous les génocides d’où qu’ils viennent.

L’Occident serait raciste contre la Chine, accuse le Global Times, un journal affilié au Parti Communiste Chinois. Le motif de cette accusation? Les critiques en Occident dont font l’objet les diplomates chinois qui ont gagné par leur comportement odieux le surnom de “loups guerriers”. 

En France, et aussi dans d’autres pays européens, il ne se passe quasiment pas un jour sans que l’Ambassade de Chine ne se mette à injurier les médias, les universitaires et les parlementaires français. 

Alors comment éviter le retour de bâton ?  Le gouvernement a trouvé un moyen cynique pour faire taire les critiques: accuser ses contempteurs de racisme. L’argument ne manque en effet pas de cynisme. S’il y a bien un gouvernement qui commet des actes d’un racisme extrême, c’est bien celui de Pékin. Le Parti Communiste Chinois est en train de mener rien de moins qu’un génocide au Xinjiang, à travers une politique de stérilisation ethnique contre les Ouïghours.

Les autorités chinoises dénoncent également, selon leur point de vue, une intervention occidentale dans les affaires intérieures de la Chine sous couvert du prétexte des droits de l’homme. Pour le Parti Communiste Chinois, la défense des droits humains ne serait qu’en fait qu’un discours "impérialiste occidental” qui voudrait empêcher le développement de la Chine, engagé pourtant avec succès depuis plusieurs décennies au point de devenir un modèle pour le Tiers Monde. Là encore l’accusation est astucieusement cynique. Pour le gouvernement chinois, quoi de mieux pour dissimuler la gravité de ses actes que d’avancer le prétexte de l’anticolonialisme, ou plutôt sa mise à jour actuelle, l’antiracisme décolonial.

Il n’en reste pas moins qu’il y a bien eu une augmentation d’attaques racistes en France et aux Etats-unis (dont le cas le plus connu est une vielle femme de 75 ans aux Etats-unis attaquée dans la rue en plein jour). Avec le débat sur l’islamo-gauchiste en France, une partie de gauche est peut-être en proie à la confusion par cette situation. L’accusation de racisme rend souvent toute discussion rationnelle impossible. Que peut-on faire face à ce dilemme?

Au nom de l’antiracisme, on ne condamne pas le gouvernement chinois

Avant d’entrer dans le débat, il est peut-être intéressant d’évoquer un événement qui n’est sans doute pas très connu du grand public en occident, les révélations du lanceur d’alerte Liu Lipeng. En tant qu’ancien employé dans un centre de censure pour Sina Weibo, un réseau social chinois, Liu Lipeng a révélé que si le gouvernement chinois dépense autant de ressources dans la censure c’est parce qu’il veut à tout prix contrôler la discussion publique. 

Pour une partie de la gauche dans les pays occidentaux, l'antiracisme a un effet de censure similaire de la parole publique. Puisque le racisme est évidemment répréhensible, les débats sont parfois réduits à une logique simpliste: au nom de l’antiracisme, on refuse de condamner ou on ferme les yeux sur les exactions du gouvernement chinois même si cela pourrait amener à ignorer la souffrance des peuples qui subissent un génocide ethnique et culturel. 

Aujourd’hui, on discute beaucoup du racisme contre les Asiatiques. Ce problème existe depuis très longtemps. Les Asiatiques en Occident subissent souvent un racisme d’invisibilité. On réduit souvent les femmes asiatiques à des objets sexuels. Et les Asiatiques souvent n’ont pas osé réagir aux violences verbales et physiques qu’ils subissent.

“Je n’ai jamais couché avec une femme asiatique. Ou bien “j’aime bien les femmes asiatiques parce qu’elles sont plus soumises.” “Si tu fais cela, tu es une femme traditionnelle asiatique.” C’est ce genre de phrases que j’ai entendues pendant des années dans les sociétés occidentales, parfois prononcées par des inconnus dans la rue, mais aussi par des amis, y compris français.

Je suis une femme asiatique qui a grandi dans une société asiatique où j’ai subi une discrimination sexuelle de la part des hommes alors que je possède la même couleur de peau qu’eux. Je peux donc imaginer que cela soit encore plus dur pour les femmes qui ont un visage dit “asiatique” qui sont nées dans les pays occidentaux. Parce que cela signifie que la société dans laquelle elles vivent les a aliénées. Cela pourrait amener à des problèmes plus profonds, par exemple la crise de lien social, ou une rupture entre “les races”.

Le racisme a pour origine la couleur de peau, pas la géopolitique

Mais pour autant, pourquoi associe-t-on le racisme anti asiatique aux seuls Chinois? A cause du coronavirus, de nombreux individus dit “asiatiques” ont été victimes de racisme. Beaucoup ont été traités de "sale chinois” avant d’être attaqués physiquement. Par conséquent, il est tentant de faire un amalgame, d’expliquer le racisme anti asiatique par un problème géopolitique en rapport avec la Chine. 

Mais en réalité, le fait d'être traité de “sale chinois” ou “coronavirus” n’est qu’un prétexte qui met en lumière un problème de racisme qui n’avait pas eu l’occasion de se révéler au grand jour. Le racisme anti asiatique est en effet bien antérieur à la pandémie du coronavirus. Autrement dit, le Covid n’est qu’un alibi pour justifier le racisme sur les Asiatiques.

Si l’on prend l’exemple des femmes dites “d’origine asiatiques” qui sont souvent les porte-paroles dans les mouvements anti-racistes, on s’aperçoit qu’elles ne sont pas toutes d’origine chinoise, ou même réductibles au qualificatif simpliste de “femmes asiatiques” qui en somme les feraient toutes venir d’un pays pas très bien défini qui s’appellerait “l’Asie”. Quand on les écoute, ces militantes revendiquent une appartenance à leur pays d’origine qui n’est pas toujours la Chine.

Les personnes racistes, ne peuvent pas forcément faire la différence entre une femme d’origine chinoise ou coréeenne ou japonaise dans la rue. Et si un raciste peut vous traiter de “sale Chinois”, il pourrait aussi facilement aussi se moquer de vous en tant que “Japonais”. Dans ce sens, on peut constater que si les Asiatiques sont victimes de racisme c’est tout simplement à cause de leur couleur de peau et non pas en raison de problématiques géopolitiques existant dans leurs pays d’origine.

Il est donc problématique - ce qu’on voit parfois dans les campagnes de lutte contre le racisme- de faire cet amalgame entre des visages dit “asiatiques” et “un racisme contre la Chine”. Il n’existe pas un simple moyen de résoudre le problème de racisme, et c’est encore plus difficile quant à ce sujet s’ajoute la problématique du sexisme. 

Les autorités chinoises profitent de cet amalgame qui réduit le racisme anti-asiatique à un racisme contre la Chine. Ce discours a prouvé son utilité à des fins politiques pour le gouvernement chinois pour justifier sa répression contre les Ouïghours, les Tibétains, les Mongols ou les Hongkongais. Si jamais les pays occidentaux parlent des violations des droits de l’homme, la Chine pourrait justifier ses actions (y compris le travail forcé sur les Ouighours) en déclarant que les politiciens occidentaux ou les intellectuels ont des préjugés sur la Chine et qu’ils sont racistes ou des soutiens de l’impérialisme occidental contre la Chine. 

Le racisme systématique du gouvernement chinois

Pourtant si on réfléchit vraiment à ces problèmes, on constate qu’en réalité en Chine, il n’existe pas de volonté forte pour lutter contre les discriminations dues au racisme. Ou de projet de société multiculturelle et respectueux des minorités, sinon les populations non Han ne seraient pas obligées d'abandonner leurs cultures et les langues comme ce qui se passe au Tibet, au Xinjiang et en Mongolie intérieure notamment. Il existe en fait un véritable racisme d’Etat en Chine. Il ne s’agit pas d'un racisme systémique propre à la société chinoise mais un racisme systématique mené par l’Etat chinois. 

Il est facile de se ranger ou de soutenir aveuglément certains camps ou pays qui soit disant se revendiquent de valeurs comme l’anti impérialisme ou l’anti racisme. Mais a-t-on le courage de défendre ces valeurs fondamentales humanistes en elles-mêmes et de dénoncer ceux qui ne correspondent pas à ce qu’ils revendiquent?

Au lieu de prendre parti pour un camp, on pourrait entrevoir une autre possibilité: simplement reconnaître les problèmes sociaux sans parti pris et peu importe qu’ils relèvent du racisme ou du sexisme, se renseigner sur les violations des droits de l’homme quel que soit le pays qui les commet. Ceci est nécessaire si l’on prétend vraiment croire à des sociétés justes et démocratiques et aux valeurs fondamentales de liberté pour tous les êtres humains. 

Le totalitarisme n'a pas de couleur de peau et peut prendre des visages multiples. Au Cambodge, au Rwanda et maintenant en Chine, il faut condamner tous les génocides d’où qu’ils viennent.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.