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Billet de blog 23 janv. 2023

Faire solidarité

Il y a de ces mots qu’on use à force d’en faire un usage abusif sans jamais prendre en compte, leur portée véritable, ou ce dans quoi ils devraient s’inscrire concrètement. Au-delà des effets narratifs ou rhétorique, la solidarité en fait (très certainement) partie.

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

On aime se proclamer « solidaires », ou afficher tout un panel de « solidarités » sans jamais prendre la mesure de ce qu’impliquerait une solidarité réellement effective. Le travail constant, bien différent des aspects performatifs, est trop souvent délaissé, mis de côté, même (voire surtout?) dans nos collectifs militants. Nos relations sociales finissent par se faire corrompre, nos liens, de camarades à ami·es s’effritent progressivement, au fil de nos manques de considération pour ce tissu qui nous lie les un·es aux autres. Comment (re)prendre la mesure de l’importance de construire de réelles et solides solidarités ? Comment nous préoccuper davantage les un·es des autres ? Comment prendre soin de nous dans la lutte, dès aujourd’hui et pour demain ?
J’entends déjà nombre d’individualistes prétendre qu’il ne faudrait pas tout confondre. Entre ceux qui ne voudront pas admettre l’importance du travail de fond à consacrer à la solidarité, et ceux qui, vaillants soldats, oseront affirmer que « la lutte, c’est difficile » sans jamais remettre en question, la nature oppressive d’un tel positionnement, le chemin semble tortueux. Pourtant, combien de personnes avons-nous abandonnées sur le chemin des luttes, par individualisme, égoïsme voire par manque d’empathie ? Il ne s’agit pas tant de construire des espaces safes, tant le terme est également utilisé à tort et à travers pour finalement signifier peu de choses. Il s’agirait plutôt de travailler dès aujourd’hui, à rendre concret, ce que nous défendons pour demain.

La solidarité effective contre les justes postures

La multiplication des communiqués de différentes organisations ne règle aucune question et est pourtant devenue une norme dans nos milieux militants. Une fois de plus, il s’agit plus de déclarer que de faire. Ainsi, de nombreux collectifs militants auto-organisés notamment à effectuer un travail de solidarité sur le terrain plus que concret, comme peut le faire Mamama à Saint-Denis, n’auront que peu le droit à la reconnaissance d’autres milieux plus à l’aise pour jouer avec les outils de la communication et le vocable adapté pour faire réagir le « petit monde de la gauche ». C’est toute une structure hiérarchique qui vient s’immiscer dans nos milieux militants, ainsi on aimera saluer celleux qui écrivent sans jamais prendre la mesure de l’investissement de celleux qui tractent à 6h le matin, ou de celleux qui préparent le repas pendant nos temps communs. Il y aurait alors la fameuse VRAIE politique, détachée de toute réalité concrète et de tout travail commun. N’est-ce-pas un piège que nous tend le capitalisme? Je vous laisse imaginer la répartition des genres sur ces différentes activités militantes. 

Quels temps sont accordés à ces questions? 

Il s’agirait de faire vite, pour rapidement passer à autre chose. Ne pas trop s’attarder sur des problématiques du soin ou de la solidarité, parce qu’il ne faudrait pas rater une occasion « d’analyser ». Pourquoi le temps de l’analyse et de la construction ne devrait se faire que parallèlement, pourquoi séparer des dynamiques qui devraient se lier avant toute chose ? Alors que le capitalisme, se plaît à nous rendre toujours plus individualistes, pourquoi n’osons-nous pas poser la problématique du soin ouvertement ? Travailler nos liens comme ils peuvent être travaillés sur les ZAD ou dans nombre de structures auto-construites basées sur une dynamique du « vivre-ensemble », pensés dans un ensemble plus global. Sans jamais idéaliser ces structures ou ces lieux de vies, il s’agirait de savoir prendre en compte la mesure du travail effectué à différentes échelles qui mériterait d’être plus souvent salué pour aussi permettre par la suite un meilleur questionnement pour le bien-être de tou·tes. 

Le questionnement permanent contre la supposée pureté militante

On aime inverser les problématiques et se targuer de recherche de pureté militante, celleux qui osent remettre en question certaines de nos actions. Pourtant, si nous n’admettons pas constamment que nous pouvons être en position d’oppresseurs au cœur même de nos luttes, comment le faire reconnaître ailleurs ? À l’exemple du racisme ou du validisme, nombre de collectifs militants n’osent pas admettre leurs erreurs ou aiment à les reconnaître pour les reproduire sans cesse. Pourtant, s’il s’agit bien de réfléchir pour construire demain, il serait peut-être temps d’accepter de se remettre plus souvent en question, d’accepter de prendre des chemins ensemble pour apprendre à plusieurs à faire mieux ou à faire autrement. Si l’on admet le caractère systémique de nombres d’oppressions, on ne peut qu’admettre que nous y sommes nous-mêmes pris au piège, qu’il s’agit d’un travail constant pour ne pas retomber dans les mêmes travers. Nos chemins seront ponctués d’erreurs, mais si celles-ci sont reconnues, nous pourrons probablement mieux avancer, non ? Pourquoi est-ce si difficile d’admettre qu’on reste en chemin constamment ? Il n’y a pas de ligne d’arrivée pour la promotion des plus déconstruits, il ne s’agit pas de créer un lobby ou une marque pour faire prévaloir ses connaissances militantes et ses apprentissages sur le terrain. Peut-être que mieux mettre à disposition de toutes et toutes les connaissances accumulées (en assumant les privilèges souvent liés à ces acquisitions) et d’apprendre à (mieux) les partager sans retomber dans les travers capitalistes (ou méritocratique) qui ne cesseront de mettre en avant des indivdu·es pour des travaux collectifs ou des certificats pour des choses inquantifiables. On a que faire du diplôme ou du CV de la bon·ne militant·e. Il me semble que les choses se jouent souvent à un niveau qui devient moins public ou moins « élément de propagande ». On a vu des auteur·rices incapables d’appliquer les pratiques de solidarités qu’iels décrivent dans leurs livres lorsqu’iels sont par exemple, confrontés à des mobilisations étudiantes (et ce n’est qu’un exemple, je suis sûre que vous en avez d’autres en tête).

Fraternité, sororité et solidarité 

Il y a dans tous ces questionnements, une dimension, profondément féministe et anti-classiste. Ainsi, il s’agit de savoir poser que nous ne militons pas pour avoir de meilleures opportunités individuelles ou pour mieux se démarquer. Il s’agit alors, d’accepter le fait, que l’on valorise le travail trop souvent abandonné aux femmes du prendre soin. Qu’on assume enfin, qu’il s’agit ici, certainement du travail le plus important à penser pour demain. Il s’agit alors de sortir d’un féminisme en carton, pour déjouer le mythe performatif. Il s’agit de prendre la mesure du travail fait par chacune dans nos collectifs, il s’agit d’appliquer nos « principes politiques » comme une solidarité réellement effective. Celleux qui aimeront à refuser l’affinitaire qui se lie au politique, loupent le coche. Il s’agit aussi d’abord de construire la solidarité. Si l’on croyait avoir résolu la question de l’intime qui est politique, il serait temps d’assumer que toutes les relations (même voire surtout) construites dans nos milieux militants sont politiques, doivent faire partie du questionnement permanent, pour, on l’espère, des jours plus sereins et pour en attendant, une solidarité plus concrète.
Il s’agit alors d’assumer le fait que la complexité du système ne permet pas d’isoler les questions les unes des autres. Qu’il n’y a pas un aspect ou une question plus révolutionnaire qu’une autre. Nous sommes tou·tes empêtrés dans un système qui ne cesse de nous piéger, mais si nous apprenons à mieux nous écouter peut-être arriverons-nous à construire des luttes plus larges, moins corporatistes. Il s’agit alors de prendre la mesure de nos différences et de la richesse de celles-ci, cesser d’idéaliser tel ou tel aspect de la lutte pour mieux se répartir les tâches. Prendre soin, faire attention et faire solidarité contre le rouleau compresseur qui nous arrive sur la gueule. Puisque pour pouvoir crier fort, pour pouvoir monter les barricades, pour pouvoir résister, pour rêver à demain, il faudrait déjà être capable de compter concrètement les unes sur les autres, c’est ce que j’appelle: faire solidarité. On aimera à me dire qu’il n’y a ici qu’un idéal un brin naïf, sans perspective révolutionnaire, mais pour déjouer le système, n’est-ce pas le commun inévaluable qu’il faudrait d’abord prendre en compte? Nos liens les unes aux autres, nos réseaux de d’interdépendances qui réussissent à faire toile et saluer chaque nœud sur celle-ci pour prendre la mesure de l’importance de chacun·e dans des perspectives plus communes. 

Déresponsabilisation collective et mythe du « grand soir »

(Puisqu’on n'échappe finalement pas à grand chose) Compter les un·es sur les autres, ne peut s’inscrire dans une déresponsabilisation systématique. Si le phénomène de la déresponsabilisation collective lors d’un événement précis qui se produit devant nous commence à se faire connaître, on oublie peut-être encore trop l’ampleur des problèmes dont on tente de ne pas se mêler en espérant que d’autres le fassent. Là, aussi, il s’agirait d’assumer que nous avons tou·tes à faire. Le travail plus que minutieux à faire au quotidien, semble d’avance, sans commune mesure et éreintant, mais c’est bien parce que l’ampleur de la tâche est énorme que nous devons nous y consacrer ensemble en prenant soin de nous, en prenant soin les un·es des autres (non, on ne le dira jamais assez.). De même, il s’agirait de cesser d’attendre le « grand soir » sans construire dès aujourd’hui nos solidarités. Ainsi, il n’y aura pas sans cesse que des grandes luttes plaisantes à afficher, ou utiles pour nos cotes de popularité. Parce que partout, chaque jour, nombreu·ses sont celleux qui sont confrontés aux oppressions systémiques. Ainsi, soutenir 3 salariées contre une grande enseigne, ne relève pas du ridicule, mais, bien, aussi, de la démonstration de la solidarité qu’on accorde à chacun·e. Attendre que la forêt s’embrase plutôt que de sauver le premier arbre attaqué, semble plutôt risqué. Pourtant, on aime encore attendre, que le combat soit plus phénoménal avant de nous en mêler. Certain·es aimeront affirmer l’apanage des priorités, pourtant ne reproduisons-nous pas, là encore ce dans quoi le système nous piège ? Comment ré-accorder à chacun·e une importance particulière ? Comment cesser de vouloir diluer dans la foule toutes les individualités ? Peut-on prendre à contre-courant la course individualiste, en comptant les unes sur les autres, en prenant en compte chacun et chacune, en célébrant nos individualités, nos différences pour tout ce qu’elles nous font, pour la manière dont elles nous lient ?
Si le travail est immense, il importe qu’on s’en mêle, qu’on s’y mette.


J’utilise le terme de « performance » en jouant sur les deux définitions qui me parlent le plus, celle qu’on connaît dans le monde artistique et celle qu’on use dans le monde sportif.  « Cette difficulté de la placer dans un courant pourrait finalement faire partie de ses caractéristiques. Elle appartiendrait ainsi à son propre courant en étant une pratique fulgurante, éphémère qu’on pourrait dire « de l’instant ». La performance ne cherche pas à constituer une œuvre fixe, elle le réfute même, et semble donc insaisissable. » Oriane Auzerie Dubon - 11 février 2021 et « La performance sportive peut s’exprimer sous forme d’un classement, d’une distance, d’un temps ou d’un résultat, le plus souvent lors de compétition. Elle est le résultat d’un entraînement complexe. Tous les facteurs déterminants de la performance doivent être connus et intégrés dans le processus d’entraînement pour que la performance soit maximale. Vladimir Nikolaevich Platonov déclare que « la performance sportive exprime les possibilités maximales d'un individu dans une discipline à un moment donné de son développement. » et Weineck ajoute :« La capacité de performance sportive représente le degré d'amélioration possible d'une certaine activité motrice sportive et, s'inscrivant dans un cadre complexe, elle est conditionnée par une pluralité de facteurs spécifiques ». Wikipédia 

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