Chocolat, caoutchouc et peaux de lapins

Face aux répressions subies, au cœur même de mon université, des mobilisations étudiantes, j’ai eu envie d’écrire ce qui me posait question de la crise actuelle du système dans son ensemble, à laquelle l’université (qu’elle l’admette ou non) n’échappe pas.

L’idéologie de la compétition n’échappe pas à l’école, de la maternelle à l’université, les politiques néolibérales exercent sur le système éducatif une pression diffuse et continue. Au temps, où les contre-réformes sont légion, l’université est bien trop souvent le reflet des politiques actuelles et du système raciste, sexiste, classiste et profondément inégalitaire. La structure même de l’université entretient des rapports hiérarchiques, de pouvoirs, de dominations où les personnels précaires et les étudiant•es sont les premières victimes. 

Si l’inquiétude face à la LPPR est compréhensible, elle tend à mettre de côté la soumission progressive de l’université aux politiques managériales, à la concurrence accrue et généralisée et à la précarisation sans cesse accentuée depuis déjà un certain nombre d’années. Au même titre que tous les services publics, l’université subit une destruction programmée qui n’est pas si récente. Du constat des dysfonctionnements toujours plus importants (et inquiétants) dûs aux  gels de postes et de budgets, on propose de nouvelles politiques d’austérité. Si vous n’avez pas saisi la logique, ne vous inquiétez pas, moi non plus. La violence des politiques macroniennes est principalement le fait d’une accélération de ces mêmes dynamiques et d’un totalitarisme qui ne se cache (même) plus vraiment. 

Ainsi, il ne faudrait pas oublier que si la lutte -nécessaire- contre la réforme des retraites et la LPPR doit prendre forme dans les universités, elle ne doit pas se méprendre sur l’état actuel des facultés et des laboratoires. L'université et la recherche sont déjà bien malades et soumises à la domination économique qui ne pense le monde qu'en terme de marchés, de monnaies, de flux et de données quantifiables. L'université est également un secteur productif qui subit des contraintes de productivités, de rendements, et d'efficacité auxquelles seule la grève peut se poser comme première partie de réponse. Il n’est alors pas nécessairement question d’effrayer les politiques (qui d’ailleurs aiment à ignorer les actions quelles que soient leurs natures) mais de REprendre le/du temps.

Ainsi, l’interruption des routines universitaires, à savoir la dispense de séminaires, les cours, les examens, les publications scientifiques, les notations, les tâches administratives, ... , sont un premier pas essentiel pour s’ancrer dans la lutte et pouvoir ensuite prendre le temps de penser autre chose. L'occasion de permettre aussi de nouvelles rencontres, de nouveaux échanges pour ouvrir de nouvelles perspectives de travail en commun. La remise en question des systèmes hiérarchiques et des structures de dominations ne peut se faire dans un contexte habituel qui ne permet déjà plus - ou très peu - de « penser » la critique du système. 

Faire la grève, est alors l'occasion courageuse ou naïve d'admettre qu'il est nécessaire de repenser et de requestionner les modes de fonctionnements des écoles et des universités, en dehors des injonctions ministérielles et des cadres considérés comme légaux. Admettre la nécessité d'une position critique élargie ne peut se cantonner à l'espace contraint et assigné par les structures de pouvoirs. Travailler les marges, ouvrir des possibles, nécessite une certaine part d'insolence vis-à-vis du système en place, seul moyen d'engager un travail réflexif sur nos communs. Et non, faire la grève n'est pas « jouer le jeu du gouvernement ».  

Les bien-pensants peuvent continuer de s'inquiéter de la profusion de fausse monnaie - à savoir les diplômes en chocolat, caoutchouc ou peaux de lapins - qui tend à révéler une inquiétude première adjointe à un imaginaire de la productivité nécessaire. Simplement, si les étudiant•es arrivent à remettre en question les modes de fonctionnement de l'université - tels que la notation généralisée, la concurrence entre étudiant•es, l'homogénéisation progressive des parcours au détriment de la créativité nécessaire et de la liberté de recherche - les tenants du « capital intellectuel » de l'université devraient réinterroger leurs propres rôles et positions au sein de ce système. Si l'émancipation collective et solidaire n'est possible qu'à partir d'une « prise de conscience des rapports de domina­tion dans le cadre des interactions sociales » *, elle peine à émerger au sein de l'université, où encore bon nombre d'enseignant•es chercheur•ses titulaires sont incapables d'admettre la protection de part leur statut autant que les rapports de dominations structurels inhérents à l'enseignement et l'éducation. 

Là où, l'on commence à rire doucement, c'est quand ces mêmes personnes s'inquiètent de la profusion des notations internes au sein du CNRS, du financement par projet promu par l'ANR, de la LPPR et de la concurrence généralisée entre laboratoires. On ne peut se méprendre sur le fait que la privatisation progressive de la recherche -coucou le crédit impôt recherche distribué sans limite aux entreprises privées- ne profite qu'à très peu de monde et tend à tuer tout particulièrement les sciences humaines et sociales. Alors certes, cher•es titulaires, vous avez bien raison de vous inquiéter, mais tentez (aussi) de prendre la mesure du périmètre. Puisque certain•es oublient (ou ignorent?) que les « cdi-chantier » existent déjà pour les Biatss (personnels ingénieurs, administratifs, techniques, sociaux et de santé et des bibliothèques) et les ITA (personnels ingénieurs, administratifs, techniques)**. Ces personnels de l'université sont les premiers à subir les politiques d'austérité de l'enseignement dit « supérieur ». Alors, chacun son tour. 

Puis, il faut dire que la réforme LMD (Licence, Master, Doctorat) - moins drôle que la MDMA - a aussi introduit auprès des étudiant•es plusieurs mesures qui devraient être remises en questions notamment la passion pour la 'professionnalisation' qui sous-entend très souvent un stage en entreprise (c'est cool 35h chez Orange Business non-payées pendant plus d'un mois quand tu étudie la littérature, non?). Ce sont ces types de réformes qui plutôt que d'allouer du budget aux secteurs qui crèvent (l'hôpital le premier, mais qui sera peut-être sauvé par les pièces jaunes?) préfèrent mettre en place des systèmes homogénéisants comme pseudo-réponse aux problèmes d'inégalités. L'université n'échappe pas au monde du marché, ni au capitalisme et aux politiques néolibérales. Les étudiant•es et les précaires sont les premier•es fragilisé•es mais les enseignant•es chercheur•ses ne seront pas les dernier•es. 

La solidarité entre tous les corps de l'université reste donc la seule réponse possible face à ces destructions programmées et ces politiques assassines. La grève totale et effective (non pour les 'intellectuels' ce n'est apparemment pas un pléonasme) doit permettre aux personnels Biatss, ITA, aux étudiant•es et aux enseignant•es chercheur•ses de questionner ensemble leurs modes de production du savoir. Face au temps précieux et introuvable en temps « normal » seul un cessez-le-travail peut permettre d'engager différentes modalités d'actions. 

Alors cessez-le-travail et laissez votre fausse monnaie se propager, lâchez vos salaires dans les caisses de grèves pour les précaires, lâchez des validations automatiques pour les étudiant•es et octroyez-nous le temps de travailler tou•tes ensemble à la refonte de l’université qu’on veut libre, créative, critique, ouverte, publique. 

Ce n'est qu'un premier pas nécessaire, puisque aujourd'hui la solidarité doit se faire entre tous les secteurs en lutte. Si on a vu que des membres du primaire et du secondaire étaient mobilisés dans les interluttes sur les piquets de grève et dans différentes actions, on attend encore (beaucoup) que les universitaires (notamment titulaires) mettent le nez dehors. Puisque j'ai envie de répondre à ceux qui promeuvent qu'il y a une vie en dehors de la grève qu'il y a aussi des vies en dehors de l'université.

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* École, Laurence de Cock

** Biatss, ITA et CDI de chantier dans l’ESR 

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