Pour une économie respectueuse de l’Humain et de la planète

Susan George, militante altermondialiste, a partagé son expertise sur les rouages de l’économie mondiale, pour enrichir la réflexion des acteurs de terrain participant au Forum Mondial des Alternatives porté-e-s avec les plus exclus du mouvement Emmaüs, en septembre dernier, à Genève.

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L’économie, une discipline à la portée de tous

« Je vais essayer de vous amener sur 85 ans d’histoire à travers l’économie. Parfois on est un peu effrayé d’entendre les mots économie, les économistes, mais, ce n’est pas compliqué. Les économistes essaient souvent de compliquer les choses pourtant, c’est vraiment à la portée de tout le monde, je vous assure. Il faut quand même faire un petit effort, au début !  Quand j’ai commencé à militer, on disait « US hors du Vietnam » et les gens étaient d’accord ou pas d’accord mais au moins, tout le monde comprenait. Maintenant, si je vous parle de certaines choses en économie, vous n’allez pas immédiatement tout comprendre. Il faut un minimum de concentration mais c’est facile à acquérir. Il ne faut pas en avoir peur, parce que connaître ce qui se passe chez l’adversaire, c’est-à-dire la finance, ceux qui font l’économie aujourd’hui au détriment de l’intérêt général, est très important, pour pouvoir le combattre. Vous connaissez les inégalités qui sévissent dans ce monde mais, si on ne connait pas son adversaire, on a beaucoup de mal à le battre. »

Une victoire funeste des lobbies

« Franklin Roosevelt président des Etats-Unis après la pire faillite de l’économie de l’histoire en 1929, a décidé de séparer les banques. D’un côté, il y a les banques de dépôt où on met son salaire ou ses économies à titre individuel ou en tant que petites et moyennes entreprises. De l’autre, il y a les banques d’investissement qui acceptent des fonds de gens extrêmement riches et qui essaient de faire fructifier ces fonds, pour que les gens s’enrichissent encore plus !  Les banques n’aimaient pas du tout la loi dite « Glass-Steagall Act», bien qu’elle ait protégé l’économie américaine et européenne, pendant 65 ans ! Donc, les lobbyistes de la finance qui sont au moins 2 000 aujourd’hui à Bruxelles ont poussé sans relâche et ont obtenu l’abrogation de cette loi en 1999, aux Etats-Unis, sur décision de Bill Clinton, un démocrate !  Il n’a pas fallu 10 ans pour que cela entraine une énorme crise, en 2008. La crise de 2008, dont nous « célébrons », si j’ose dire, les 10 ans a été marquée par la chute de la grande banque « Lehman Brothers ». Les finances entre les banques étaient tellement compliquées que personne ne savait, qui devait quoi, à qui, et pourquoi ! Ils ont mis des années à tenter de mettre cela au clair. En fait, après l’abrogation de la loi qui protégeait l’économie, les banques ont fait ce qu’elles voulaient et ont joué avec notre argent ! Les banques de dépôt pouvaient prendre tout l’argent du monde, faire des dettes et investir n’importe où. »

Un passage désastreux de l’économie réelle, à l’économie financière

« Le plus grand changement a été que nous n’étions plus dans une économie du besoin pour nous nourrir, nous loger, nous habiller, donc une économie réelle où des gens échangeaient des choses réelles et investissaient dans la production de choses réelles. Nous sommes passés à l’économie financière, avec très peu d’investissements dans l’économie réelle. L’économie purement financière, c’est une économie où l’on ne fait pas de l’argent en vendant des produits, mais où l’on fait de l’argent, avec de l’argent. La crise de 2008, c’était quoi ? Des banquiers extrêmement « créatifs » qui ont décidé d’essayer de « fourguer » des hypothèques à des gens qui n’avaient pas les moyens de les rembourser. Si on emprunte pour acheter une maison, c’est très bien si on a les fonds. Il y avait des centaines de milliers de gens qui n’avaient pas les moyens de rembourser. Les banquiers avaient fait des paquets de ces hypothèques, par centaine, par millier et vendu cela comme un produit financier, en disant « vous allez voir, avec cela l’argent va rentrer ». Les agences de notation chargées d’évaluer la qualité de ce type d’investissements, disaient toutes que c’était très bien. Elles les notaient « classe AAA » et les gens n’ont pas été mis en garde. Cela est une explication très résumée mais, les banques sont devenues trop grandes pour faire faillite et le savaient. Alors, lors de la faillite de 2008, pouvait-on laisser l’économie mondiale s’écrouler ?  Cela ne touchait pas que l’Europe et les Etats-Unis mais tous les pays du Sud également. »

14 trilliards investis pour sauver les banques !

« La banque d’Angleterre a calculé que les différents gouvernements ont dépensé 14 trilliards de dollars pour racheter les banques et les remettre d’aplomb. Alors comme personne ne peut traiter un chiffre comme le trilliard, je vous demande de regarder votre montre. Si vous avez une trotteuse qui marque les secondes et que chaque seconde est un dollar, pour parvenir à 14 trilliard de dollars, vous allez rester là pendant 450 000 ans ! C’est une somme colossale ! Quand je parlais de l’économie réelle contre l’économie financière c’était pour expliquer qu’on ne peut faire fonctionner une économie en général, si tout citoyen-ne ne peut y contribuer ! Un milliardaire ne va pas s’acheter 200 pantalons à la fois ou pour 150 000€ de bijoux, chaque jour. En revanche, acheter de la nourriture, c’est cela qui fait fonctionner l’économie ! Et mieux encore, c’est de pouvoir faire des achats sans se demander « est-ce que je vais arriver à la fin du mois ? ». Nous en sommes là actuellement ! Pour beaucoup de personnes et pas seulement dans les pays du Sud, mais aussi aux EEUU et en Europe, la question se pose. »

Une économie qui dégrade l’environnement et l’humain

« Aujourd’hui, la finance exploite surtout le travail et l’environnement. Nous sommes en train de manger notre capital, c’est-à-dire le capital de la planète. Nous sommes en train de ruiner la biodiversité. Partout en Europe, nous avons passé un été très chaud. Dans le Sud, vous connaissez déjà les orages, les ouragans et les tempêtes tropicales.La terre nous est donnée, elle est sous notre protection et nous ne la protégeons pas. Nous sommes engagés dans une économie criminelle, qui pense que l’on peut continuer à produire des émissions de gaz à effets de serre, du moment que les profits continuent à rentrer dans les caisses des grandes compagnies de pétrole, par exemple. Pour une organisation comme Emmaüs International, il faut certes accompagner les plus pauvres mais surtout, il faut dénoncer le contexte dans lequel certains les forcent à vivre. Il y a de l’argent pour tous. Le monde croule sous le poids de l’argent. Ce n’est donc pas ça le problème, le problème c’est de créer plus d’égalité, le problème c’est de faire en sorte que nos politiciens cessent leur jeu de, moi je ne ferai pas quelque chose pendant mon mandat qui pourrait ne pas être populaire. Ils doivent agir et il faut que les mouvements sociaux les forcent à agir. Les acteurs d’Emmaüs International ne doivent pas arrêter ce qu’ils font au quotidien avec les plus exclu-e-s mais je pense qu’il y a des moments, il y a des grands moments où il faut nouer d’énormes coalitions pour obliger nos dirigeants à réagir. Sinon, nous allons vers un écroulement qui ne sera pas seulement économique mais planétaire. »

Une convergence des luttes indispensable

« Je ne prétends pas dire aux militants de la solidarité ce qu’ils ont à faire mais j’estime que c’est ma responsabilité d’encourager toutes les initiatives visant à recruter le plus de monde possible, quelque soit le thème d’action comme l’accès au logement, à la santé, contre l’exclusion. Il faut un temps, une fois par an où tout le monde doit se réunir. C’est pourquoi cette 1ère édition du Forum Mondial des Alternatives est passionnant ! C’est émouvant de voir tant de personnes venues du monde entier pour débattre et réfléchir à des actions collectives. J’espère que des stratégies communes vont voir le jour à l’issue de ce Forum.

Je suis membre fondatrice d’ATTAC qui a démarré en 1998. Il y a 20 ans cette année. Nous avons organisé de nombreuses actions pour commémorer cet anniversaire. 15 mouvements partenaires se sont associés à nous lors de notre université annuelle et 300 organisations y ont été représentées. Nous avons appris les uns des autres et c’est la condition pour que nous nous développions. Je suis clairement pour la formation tous azimuts car c’est ainsi que nous apprendrons et tirerons des enseignements de nos luttes respectives. Et lorsque nous savons qu’un projet de loi qui risque de mettre à mal les plus fragiles et de renforcer l’exclusion, est à l’étude, nous devons tous nous mobiliser.

Si nous nous rassemblons, nous pourrons faire bouger nos gouvernements.

Le pouvoir n’est pas mobile, il favorise toujours le maintien du statu quo. La seule façon d’obtenir des victoires, c’est de nous mobiliser ensemble. Nous gagnons ainsi quelques victoires et c’est ce qui nous donne de la force pour aller de l’avant et ne pas abandonner la lutte.

Quel que soit notre domaine d’engagement, quel que soit notre position, nous sur l’estrade (Jean Ziegler, Richard Mokolo, Roberto Savio) et vous dans la salle, nous sommes tous aussi importants. Nous sommes tous des citoyens égaux et nous sommes égaux dans les luttes que nous menons. »

Genève le 19 septembre 2018

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