Le flair de Diderot

Une révolution, quand elle n'est pas astrale ou géométrique et qu'elle ne consiste donc pas en une rotation complète qui fait certes évoluer mais pour finalement revenir au point de départ, s'exerce contre la tyrannie ou l'injustice. Elle est une brutale et virulente révolte contre la tyrannie de l'injustice ou contre l'injustice d'une tyrannie ; une guerre de la liberté contre ses ennemis, proclama Robespierre.


Des siècles (et particulièrement les dernières années) de tyrannie monarchique profondément injuste ont donné corps et mouvement à la Révolution française, menée non par le peuple comme il est plaisant de vouloir le penser et propager mais par une bourgeoisie avide de revanche sur une aristocratie bouffie de privilèges pluriséculaires. Les représentants du Peuple aux Etats Généraux de 1789 n'avaient rien de populaires : c'étaient des bourgeois de province qui rongeaient leur frein depuis des lustres. Les philosophes les ont aidés à se venger. Le peuple a bénéficié des rogatons d'avancées sociales et institutionnelles célébrées à grands renforts de vivats surjoués pour faire croire à une victoire historique. Bref.


Le surgissement et surtout la victoire de cette révolution qui a bel et bien eu lieu se sont matérialisés au détriment d'un ennemi clairement identifié : la noblesse, cette frange infime de la population bénie d'un Dieu dont, en complicité avec un épiscopat corrompu jusqu'à la mitre, elle a usé et abusé pour soumettre par la peur tous ceux qu'elle entendait maintenir sous sa coupe aux seules fins de perpétuer un ordre social prétendument atavique et de maintenir une richesse dont elle héritait mécaniquement et qui n'était le fruit d'aucun travail. Si ce n'est de celui d'un argent gagné d'avance et assez finement investi ou assez subtilement placé pour qu'il lui rapportât un profit maximal. La bourgeoise, riche elle aussi dans son immense majorité, connaissait le prix du travail. En somme et pour résumer grossièrement, la Révolution française a substitué l'argent honteusement hérité au profit de celui laborieusement gagné.
Or nous voici deux cent vingt-quatre ans plus tard. Le peuple avait alors le droit de subir, il a désormais le droit de voter. Un progrès, me direz-vous ? En théorie et de prime abord, on a envie de répondre que oui, c'en est un, et même assez considérable. Mais où est donc niché ce qu'il reste du soi-disant progrès et la part chèrement acquise de prétendue liberté quand ceux pour qui l'on vote ne sont que de vulgaires bourgeois institutionnels eux-mêmes soumis à la tyrannie de l'aristocratie financière ? Quid du peuple et de l'amélioration substantielle (du point de vue économique, philosophique, en un mot, humain) de ses conditions de vie ?
La bourgeoisie a gagné sa bataille de 1789. Elle se félicita alors sûrement elle-même. Ses enfants, petits-enfants, arrière-petits-enfants ont eu, subtilement et dans les années qui ont suivi cet énorme succès d'estime, la présence d'esprit d'associer à cette réussite les représentants du peuple en leur offrant pour des Noël ponctuelles quelques hochets législatifs qui sonnaient clair et pour des Pâques occasionnelles quelques cloches sociétales en chocolat. Histoire de les faire patienter. 


En mars 1771, s'adressant dans une lettre à une princesse russe envoyée européenne spéciale de la tsarine Catherine II, Denis Diderot (lui-même philosophe et grand bourgeois) écrivait parmi d'autres cette phrase absolue: « Nous touchons à une crise qui aboutira à l'esclavage ou à la liberté. »
La liberté de s'enrichir et de prospérer dans des proportions que la raison humaine, quand elle connaît la mesure, a peine à évaluer, les aristocrates de France, pendant mille ans puis les bourgeois français pendant deux cent vingt-quatre autres années, ont eu tout le loisir de l'expérimenter. Le peuple, toujours exclu des avantages historiques transmis ou arrachés, n'en a jamais vu que des fragments d'une couleur sans cesse diluée.
Nous ne touchons pas, en ce début de XXIème siècle, à une crise qu'on peut prédire ou subodorer : nous la vivons violemment et elle est le fait de ceux qui ont joué en notre nom avec l'Histoire pour satisfaire à des intérêts de classes immuables dans leurs motivations et leurs bénéfices. 


La bourgeoisie politique inféodée à l'aristocratie financière ont usurpé toutes les révolutions de ces trois cents dernières années. 


La servitude volontaire est-elle inscrite au patrimoine historique d'un peuple qui doit se résigner à l'idée qu'il ne pourra jamais bénéficier de rien d'autre que des restes illusoires d'une dynamique des mouvements sociaux qui ne le concernerait pas (ou seulement de loin) ?
La passivité avec laquelle il (ce peuple) observe et subit le carnage économique et social dont il est pourtant la victime quotidienne n'est-elle pas au moins aussi coupable que la violence féroce avec laquelle elle est imposée par l'aristocratie de la finance et la bourgeoisie politique ?
Si la révolution prise au sens que nous disions au début est celle qui fait invariablement revenir au même point n'est pas la solution puisqu'elle n'aurait que des effets limités dans le temps, n'est-il alors pas urgent de songer sérieusement à d'autres stratégies ? 
Goldman Sachs est un monstre froid qui n'a pour adversaire fictif que le cynisme politique. 
Et si, pour une fois, nous menions NOTRE combat ?

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