Le manichéisme, ce confort des consciences

Alors, voilà : tout est parti d'un commentaire en réaction au titre d'un article paru sur Negronews, une de ces nombreuses pages hébergées par le réseau social Facebook. Relayant une information, selon moi parfaitement outrancière, faisant état de la « négrophobie » (guillemets de rigueur puisque le terme n'est pas encore répertorié par les dictionnaires de référence) manifeste d'une bande-dessinée publiée à la Réunion et intitulée « Le temps béni des colonies », j'ai commis l'outrecuidance de relever la facilité, pour ne pas dire le simplisme, avec lesquels la page mentionnée dénonçait ce qui m'apparut comme un excès de langage de plus en plus répandu, hélas, qui sert les intérêts de ceux qui ont intérêt -précisément- à dépouiller le débat public de toute substance et de toute profondeur à dessein de mieux en maîtriser le rythme, de mieux en dicter la mélodie et de mieux en donner le « la ».

« Le temps béni des colonies » est une bande-dessinée réunionnaise, publiée une première fois sur l'île il y a quinze ans et dont presque toutes les planches, à l'unité, ont été à l'époque diffusées dans la presse locale sans que personne y trouve rien à redire. Je sais de quoi je parle : en 1998, je vivais et travaillais sur l'île Bourbon. Quiconque connaît le caractère chatouilleux du Réunionnais lambda sur tous les sujets qui touchent à l'esclavage et au racisme, il y a fort à parier que, déjà à l'époque, si polémique il y avait eu lieu de susciter, cela aurait été fait. Or personne alors n'a jamais cherché à en interdire la publication, à traîner l'auteur de l'ouvrage en Justice ou à les dénoncer (l'ouvrage et l'auteur) publiquement. « Le temps béni des colonies » n'est objectivement pas dénonçable puisque, justement, par le biais d'un humour certes caustique et parfois grinçant, par l'entremise aussi de plaisanteries très sexuellement orientées et par des dialogues et des traits cocasses autant qu'acerbes, il dénonce au lieu que de glorifier l'attitude des maîtres blancs à l'encontre des esclaves noirs dont beaucoup (de maîtres), sous couvert de punition ou de brimades, profitaient pour violer leurs esclaves, en abuser comme bon leur semblait et en faire, par le sexe imposé également, leur chose ou leur objet. « Le temps béni des colonies » dénonce. A sa manière, avec son esprit décalé, en faisant preuve d'un humour souvent noir mais il dénonce cet état de fait historique. En aucun cas, il n'en fait l'apologie rétrospective.

Or voilà que, quinze ans après la première parution de la BD, Negronews vient nous expliquer qu'en fait elle est une preuve de plus, s'il en fallait une, que la négrophobie donc le racisme, s'étale partout et à toute heure, sur tous les supports et par tous les moyens ; y compris dans des endroits, comme à la Réunion, où normalement il ne devrait pas être pensable qu'elle s'étalât.

Le commentaire à visée modératrice que j'y ai exprimé m'a valu d'être l'objet d'un tombereau d'insultes par des gens qui, de surcroît, ne semblent, pour la plupart, même pas avoir lu le recueil incriminé. Pas plus qu'ils ne connaissent la Réunion. Et, au milieu de l'avalanche des violences verbales totalement gratuites qui m'est tombée dessus, je me suis bien entendu fait traiter de « facho », ce gri-gri sémantique des temps dits modernes que les marabouts dominicaux du bon goût spirituel se sont empressés de me dédier.

 

Mon cas personnel et isolé du jour n'est que de piètre importance et ne le serait plus encore s'il ne se passait que, chaque jour, au détour du moindre groupe de discussion politiquement orienté à Gauche (la vraie, je parle), sur les murs de dizaines de camarades, quotidiennement, dix, quinze, vingt fois par heure, on ne trouvait quelqu'un pour dénoncer ce qui semble devenu le perpétuel et dévorant travers de la France, sans qu'on nous pointe du doigt truc ou machin qui aurait tenu des propos fascisants, sans que cela soit rappelé obsessionnellement. On a l'impression que plus rien -plus rien d'autre- n'a d'importance, que plus aucun autre sujet ne surpasse celui-là, que la France est incurablement malade, que c'est inscrit dans les gènes du pays, que si on ne le dénonce pas alors on le cautionne. Plus aucune mesure dans les propos, plus aucune nuance, plus aucun recul, plus aucune distance.

On te dit que ce bouquin est raciste. Tu dis que c'est faux ? Alors tu n'es qu'un gros connard de mussolinien nostalgique et répugnant. Oui, répugnant ; voilà, entre autres gracieusetés, ce qui m'a été opposé sur la page dont j'ai seulement cherché à tempérer la virulence inappropriée.

Je suis fasciste puisque j'ai exprimé mon désaccord sur l'analyse proposée.

 

Notre pays, à en croire les obsessionnels « débusqueurs » de ces fachos ubiquistes, semble scindé en deux camps manichéennement et indiscutablement définis : les humanistes et les fascistes. Les tolérants et les salauds. Les gentils et les pourris.

 

Le discours ne souffre plus la moindre nuance, le moindre correctif ou la moindre objection. Le verbe est tranché, l'avis cinglant et le jugement péremptoire. Et qui souhaite apporter quelque mesure au concerto du scandale est immédiatement dénoncé, car suspecté de collusion, comme ayant des accointances objectives avec le camp d'en face : celui des inhumains, des ordures et des infréquentables. Sans que bien souvent possibilité lui soit laissée d'aller au bout de son propos.

Le soupçon devient la norme et les réactions sont épidermiques.

 

La Gauche française (la vraie, toujours) m'inquiète : comment, en si peu de temps, en est-on parvenu à un tel démembrement du discours?D'où vient que, désormais, on ne parvienne plus à prouver son appartenance idéologique ou politique qu'en se faisant l'inépuisable et monomaniaque pourfendeur d'un racisme prétendument présent à tous les étages, dans toutes les strates, à tous les niveaux, coins et recoins de la société française ? Tellement présent et tellement partout que tout le reste a disparu.Comment en est-on arrivé à décréter en donnant le clair sentiment que c'est ainsi et pas autrement, que c'est une évidence, que ça ne souffre aucune discussion, que si on ne le perçoit pas de cette manière alors on est suspect, comment, donc, en est-on arrivé à faire le dramatique raccourci qui consiste à voir en une divergence d'opinion l'irrémédiable preuve d'un racisme larvé ?

Et comment font certains pour ne pas percevoir au sein de leur famille de pensée le fascisme sous-jacent dans l'incapacité à tolérer qu'un avis divergent s'exprime ? Dans la volonté de vouloir réduire au silence tous ceux qui lisent les événements, l'Histoire et les idées selon une grille de lecture pas totalement similaire à la leur ? Tous ceux qui refusent qu'on leur impose une manière de penser ?

On n'a plus d'adversaires politiques, on a des ennemis.

On ne s'étonne pas de Laurent Deutsch et de son analyse de certains événements historiques, on atomise l'hydre frontiste qui sommeille en lui.

On ne me dit pas que j'ai tort de commenter chez Negronews comme je commente, on me dit que je suis boursouflé de haine.

 

Je peux comprendre que ce manichéisme bon teint soit un doux confort des consciences tout comme je peux comprendre qu'il soit rassurant de se positionner d'emblée du côté des gentils, de ceux qui ont le cœur sur la main et la générosité en étendard.

J'ai plus de mal à comprendre, en revanche, que les mêmes ou en tout cas beaucoup d'entre eux qui ont le cœur où l'on vient de dire, ont justement les mains -et du coup l'esprit- tellement occupés, l'une par le cœur posé dessus et l'autre à désigner le fasciste présumé, qu'ils en oublient de raisonner. Le cœur a certes ses raisons, sûrement louables, mais il n'est pas Raison. Il est même tout le contraire.

 

Je ne refuse pas de concevoir et même je ne nie pas que le racisme existe et qu'il soit un fléau.

Je refuse en revanche qu'on me dicte de penser que parmi tous ceux qui m'entourent et qui ne partagent pas l'ensemble de mes idées, il n'y a que des agents à sa solde.

 

Je publie souvent pour dénoncer le nivellement par le bas voire par les tréfonds de l'institution scolaire de notre pays.

Je publie ici ce jour pour dénoncer ce que je nomme le nivellement par la simplification désolante du débat politique et du débat d'idées.

Il m'apparaît clairement que les limites d'une telle stratégie seront très vite atteintes (si elles ne le sont pas déjà).

 

 

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