Ce que les nazis ont fait pour nous

«A qui doit s'adresser la propagande ? Aux intellectuels ou à la masse la moins instruite ?

Elle doit toujours s’adresser uniquement à la masse !

[...] Toute propagande doit être populaire et placer son niveau spirituel dans la limite des facultés d’assimilation du plus borné parmi ceux auxquels elle doit s’adresser. Dans ces conditions, son niveau spirituel doit être situé d’autant plus bas que la masse des hommes à atteindre est plus nombreuse (…).

Plus sa teneur scientifique est modeste, plus elle s'adresse exclusivement aux sens de la foule, plus son succès sera décisif. [...]

L'art de la propagande consiste précisément en ce que, se mettant à la portée des milieux dans lesquels s'exerce l'imagination, ceux de la grande masse dominée par l'instinct, elle trouve, en prenant une forme psychologiquement appropriée, le chemin de son cœur. Que ceci ne soit pas compris par ceux qui chez nous sont censés atteindre le comble de la sagesse, cela démontre seulement leur paresse d'esprit ou leur présomption.

Donc toute propagande efficace doit se limiter à des points forts peu nombreux et les faire valoir à coups de formules stéréotypées aussi longtemps qu’il le faudra, pour que le dernier des auditeurs soit à même de saisir l’idée. Si l'on abandonne ce principe et si l'on veut être universel, on amoindrira ses effets, car la multitude ne pourra ni digérer ni retenir ce qu'on lui offrira. Ainsi le succès sera affaibli et finalement annihilé. Ainsi, plus le contenu de l'exposé doit être ample, plus est nécessaire la justesse psychologique dans la détermination de la tactique ».

 

Ce que vous venez de lire est extrait du chapitre 3, tome I du succulent Mein Kampf, publié en 1925 par le non moins délicieux qui-vous-savez, chapitre intitulé « Considérations générales touchant mon séjour à Vienne ».

 

Le nazi suprême, celui qui inspira, le théorisant, ce régime du Mal absolu et qui fut combattu, quatorze ans après avoir pondu son délire, au nom de la Démocratie, de la Justice et de la Liberté. Vingt ans après la publication de son caca littéraire, il mourut.

 

Un certain nombre de travaux d'historiens signale que le nazisme fut promu par les banquiers de l'époque pour mettre un terme à la crise qu'ils avaient eux-mêmes provoquée. De fait, comme il m'a déjà été donné de le signifier dans un billet précédent, les trente années qui ont suivi la Seconde Guerre Mondiale furent les plus prospères que le Monde (occidental du moins) a connues.

 

Questionnons-nous un peu : le Mal a-t-il réellement été combattu ?

Hitler est mort, certes, mais qu'en est-il des idées par lui développées ? Sont-elles mortes avec lui ?

Il est permis d'en douter.

 

Ainsi Zbigniew Brzezinsky, néoconservateur et idéologue des très réactionnaires « documents de Santa Fe » (à propos des relations Etats-Unis d'Amérique/ Amérique Latine) mais pour autant conseiller du soi-disant démocrate Jimmy Carter, déclara notamment que « dans la société de la technologie électronique, le cap, apparemment, sera donné par l'addition du soutien individuel de millions de citoyens incoordonnés qui tomberont facilement dans le champ d'action de personnalités magnétiques et attirantes, qui exploiteront de manière effective les techniques les plus efficaces pour manipuler les émotions et contrôler la raison ». Si personne, ici, ne voit l'expression d'aucun fascisme, même pas camouflé, dissimulé ou voilé, alors nous ne vivons sans doute pas dans le même Monde.

« Des millions de citoyens incoordonnés », dit-il. Sans coordination, donc. C'est-à-dire sans organisation. Voilà, en gros, ce que les Etats-Unis, par le biais de leurs conservateurs acoquinés avec leurs démocrates (les uns, à ce qu'on nous en a toujours dit, combattant idéologiquement les autres) ont cherché à faire, par le biais de la télé : manipuler, le mot est du bonhomme cité, les émotions et contrôler la Raison des citoyens désorganisés. Contrôler la Raison et la contrôler suffisamment pour leur faire admettre, par exemple, que contre la Crise, ourdie par ceux qui les emploient, il n'est d'autres solutions que celles qu'ils proposent. Ou plutôt qu'ils imposent. Autrement dit : fascisme et esclavage au menu.

 

Esseulés, les citoyens, en somme. Seuls devant leur télévision qui leur parle comme à des débiles, surexploite le potentiel émotionnel des clients abrutis et ne fait surtout jamais appel à l'intelligence.

Le journal guatémaltèque « El Periodico » signale qu'un prestigieux professeur de sémiologie, ne le citant hélas pas nommément (parle-t-il de Roland Barthes?), expliquait que « quand on écrit un scénario de télévision, il faut penser que le consommateur potentiel est un enfant de six ans d'âge ».

 

Contrôler les esprits des citoyens en s'assurant de la bêtise (et aussi de l'ignorance) des clients qu'ils sont d'abord, voilà le programme-télé planétaire.

De quoi parle Jean-Pierre Pernaut ?

Du dernier sabotier de Lons-le-Saunier, filmé dans son chalet qui sent bon le temps qui passe et l'enracinement dans les savoirs techniques et manuels ancestraux. Nécessairement, même si on se demande de quoi il vit vu le nombre de gens qui désormais chaussent des sabots, on le trouve touchant. Et c'est bien ce qui compte.

De quoi parle Pujadas ?

De la neige en décembre, de la rentrée scolaire en septembre, de Pâques à Pâques et des amoureux qui se bécotent sur les bancs publics à la Saint-Valentin. On s'en branle, on le sait que ça neige, que ça rentre scolairement, que ça bouffe du chocolat à s'en faire péter le ceinturon et que ça se bécote à bouche-que-veux-tu mais tout le monde s'y retrouve. Parce que tout le monde s'y reconnaît. Parce qu'un couple marié depuis quarante ans, en voyant le reportage sur le petit jeune, maladroit, qui va acheter ses premières fleurs (en espérant bien, aussi, niquer pour la première fois) va se remémorer ses années glorieuses, parce que d'autres petits jeunes qui verront le reportage se reconnaîtront nécessairement et jalouseront peut-être (ou sûrement) ceux qui auront eu le bol d'avoir leur ¼ de minute de gloire en passant chez la tête-à-claque du PAF. Or la jalousie aussi est une émotion. Un sentiment du moins. Un ressentiment. Donc une émotion.

 

« Toute propagande doit être populaire et placer son niveau spirituel dans la limite des facultés d’assimilation du plus borné parmi ceux auxquels elle doit s’adresser. Dans ces conditions, son niveau spirituel doit être situé d’autant plus bas que la masse des hommes à atteindre est plus nombreuse », écrivait Adolf Hitler qui fut combattu au nom du (prétendu) Bien contre le (supposé) Mal. Et il ajoutait : « L'art de la propagande consiste précisément en ce que, se mettant à la portée des milieux dans lesquels s'exerce l'imagination, ceux de la grande masse dominée par l'instinct, elle trouve, en prenant une forme psychologiquement appropriée, le chemin de son cœur ».

 

Pas une émission, désormais, de cuisine ou de chant à plusieurs où ça ne chiale parce qu'on a raté son aïoli (et donc on a raté sa vie) ou parce qu'on a perdu son compagnon de chanson frivole qu'on connaissait depuis deux jours et demi mais, quand même, un truc fort s'était passé. Pas un jeu où ça n'oscille du rire hystérique aux larmes dépressives parce qu'on ne sait même pas pourquoi mais qu'on vous a conditionnés pour ça.

Contrôle et manipulation, disait le conseiller de Carter. Niveau spirituel au plus bas et masse dominée par l'instinct, écrivait l'ordure à moustaches, qui a lui-même élaboré le système de contrôle et de manipulation le plus diabolique qui puisse se concevoir.

 

On l'a combattu ?

Non.

On s'en est servi. On l'a développé. On l'a même affiné.

 

Parce que les réseaux sociaux, les amis, et Facebook en tête, que sont-ils d'autre qu'un contrôle et une manipulation suprêmes des frustrations les plus totales, des émotions les plus faciles et de la bêtise la plus crasse (clique si tu es contre le cancer ; ah ben non, je ne clique pas, perso, je suis pour...). Que font-ils d'autre, ces réseaux dits sociaux, que démultiplier l'isolement en le contrôlant comme jamais (on sait d'où vous partagez, publiez et commentez, à la seconde près) et en feignant de lui laisser accroire qu'il s'inscrit dans une dynamique collective exceptionnelle d'engagement citoyen (alors même qu'il ne fait que promouvoir le défoulement séparatiste depuis le confort de son salon, de sa chambre ou de sa cuisine) ?

 

On n'a pas combattu le nazisme au nom du Bien contre le Mal. On l'a combattu pour pouvoir mieux lui piquer ses idées. 

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