Démocratie ou des mots crasseux?

En 2005, consulté par voie référendaire, le peuple français, mondialement reconnu -et c'est tout de même, au fond de lui, ce qui fait une part de sa fierté- pour ses énervements d'apparente insoumission à intervalles plus ou moins réguliers, en 2005, donc, ce peuple-là, interrogé quant à savoir si, oui ou non, le projet de Constitution européenne tel qu'il lui était présenté le bottait, le peuple français a répondu « non ». A une large majorité.

 

Existe-t-il plus démocratique sur Terre qu'un référendum ?

On est a priori bigrement tenté de répondre à cette question par la négative, étant donné que sur un sujet d'une telle importance qui engage pour des décennies, au minimum, l'avenir de tout un pays, demander au pays concerné ce qu'il en pense, s'il est d'accord -ou pas- et s'il pense que, oui ou non, c'est bon pour lui, cela relève de ce qu'il est convenu de nommer une bonne santé démocratique.

Sauf qu'on connaît, dans le cas précisément relevé, la suite...

 

Le résultat du vote référendaire de 2005 a mis au jour une évidence que naguère on pouvait deviner, subodorer ou ressentir et sans doute, même, fortement mais sans qu'il soit aussi concrètement possible d'en établir la réalité tangible : la démocratie est une totale illusion. Un bluff magistral. Une fumisterie majuscule.

 

Le référendum de 2005 sur la Constitution européenne, c'est :

-Je te propose ça, tu es d'accord ?

-Non.

-D'accord. Je te l'impose alors.

 

Le spectre de cette illusion est évidemment bien plus vaste que le seul mentionné ici mais l'exemple choisi du référendum sur la Constitution européenne est très probablement le plus criant qui soit du foutage de gueule institutionnalisé.

 

Mais l'Europe, d'ailleurs, telle qu'elle se construit et, surtout, telle qu'elle s'est construite, peut-elle être démocratique ?

Peut-elle seulement même s'en doter des apparences, soumise qu'elle est au dogme furieux du fascisme néo-libéral ?

Peut-elle être définie comme démocratique si, quand on lui dit « non », elle veut, quoi qu'il arrive, entendre « oui » ?

Peut-elle être considérée comme ancrée sur de saines bases démocratiques quand on sait qui, côté français et côté allemand, en sont ce qu'il est de coutume de nommer « les Pères fondateurs » ?

 

D'ailleurs, tiens, savez-vous qui étaient réellement ces Pères-là, dont nous sommes nombreux à ne connaître que les grandes lignes des biographies plutôt sommaires et surtout succinctement glorieuses qu'on a bien voulu nous en faire lorsque nous étions au Lycée ?

Parmi eux, il y eut Jean Monnet dont on ne compte plus les rues ni les places ni les ponts qui portent son nom : il fit fortune dans les Etats-Unis des années 20, en pleine prohibition ; une fortune telle qu'il créa la « Bancamerica ». Reconnu comme financier international, il conseilla le gouvernement britannique pendant la Seconde Guerre mondiale et il voyait en De Gaulle un ennemi à détruire du peuple français et de la construction européenne.

Il y eut également Robert Schumann qui avait le Front Populaire en horreur, soutint Franco et Salazar, vota les pleins pouvoirs à Pétain et fut, à la Libération, frappé d'indignité nationale et d'inéligibilité.

Ces deux-là sont les plus connus.

 

Il y en eut toutefois un troisième dont, en classe de Terminale, on n'évoque jamais le nom : il se nommait Maurice Lagrange et fut un pur produit de l'ultra-nationalisme. Maréchaliste zélé, il fut le juriste à l'origine de la loi qui créa le Commissariat aux Questions Juives et le principal rédacteur des lois antisémites du régime de Vichy. Monnet a pourtant fait appel à lui pour rédiger le droit communautaire européen. Ce qui laisse tout de même un peu songeur...

 

Côté allemand, ce n'est guère plus reluisant : c'est un juriste du régime nazi, Walter Hallstein, auquel Hitler avait demandé de préparer une organisation européenne qui permettrait de mettre à l'écart les peuples en établissant une dictature technocratique, qui a concocté, avec Monnet entre autres, le projet de Rome. C'est aussi lui qui l'a signé. C'est encore lui qui fut le premier président de la Commission Européenne mais également ministre des Affaires étrangères de Adenauer.

 

Et puisque nous parlons de la Commission européenne, est-il utile de rappeler qu'elle est une instance non élue et que c'est notamment elle qui se charge de négocier, par exemple, un traité de libre-échange avec les Etats-Unis ?

 

Quand on sait, enfin, que la banque JP Morgan (qu'on soupçonne fortement d'avoir financé Mussolini pendant que Prescott Bush, le grand-père de l'autre, ouvrait des PEL a Hitler) a réclamé, en mai 2013, l’abrogation des constitutions démocratiques établies après la Seconde Guerre mondiale dans une série de pays européens et la mise en place de régimes autoritaires, on se dit qu'on a probablement fait une bonne partie du tour de la question.

 

L'Europe, que depuis toujours on nous présente comme un rempart démocratique à la guerre entre les peuples du Continent, a été fondée par des fascistes et des ultra-libéraux, gouvernée originellement par eux, et prend des décisions qui vont dans le sens imposé par des financiers internationaux qui ont jadis eux-mêmes financé le fascisme européen.

 

Tout ceci est d'une vertigineuse circularité.

 

Cette Europe qui saigne à blanc les peuples censés la faire, cette même Europe qui n'a jamais tant favorisé la libre circulation des marchandises et des capitaux que celle des individus, cette Europe, cette institutionnelle panacée, on la doit à des pétainistes et des nazis. A des antisémites suffisamment futés ou bien entourés pour qu'ils puissent, en toute discrétion, se refaire une virginité post conflit. Et non seulement s'en refaire une mais, en sus, passer pour certains d'entre eux (comme Schumann) du statut de pestiféré officiel à celui de personnage historique.

 

Notez, Papon fut bien nommé Préfet et Ministre. Et Kurt Waldheim, Secrétaire Général des Nations Unies.

 

Posons quand même, en guise de conclusion ouverte, la question: oui ou non continuons-nous de vouloir de cette mascarade-là?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.