Hainons-nous les uns, les autres

C'est la lecture d'un article comme FranceTvInfo sait en produire, c'est-à-dire succinct, sommaire et antithétique d'un vrai et profond article de presse, qui m'a suggéré la rédaction de ce billet.

FranceTv relayait l'information selon laquelle Christine Boutin venait d'être l'objet d'une plainte pour « diffamation et incitation à la haine » à l'initiative de l'inter-LGBT. Pour avoir dit qu'elle jugeait que l'homosexualité était, à ses yeux, une « abomination ». Tout en ayant précisé dans la foulée de l'interview à un magazine où elle tenait ces propos que l'homosexuel n'était pas abominable ; c'est bien l'homosexualité qui l'est.

Certes, c'est subtil.

Or abominable, qu'est-ce que cela veut dire ?

Le Petit Robert nous dit que « abominable » vient du latin « abominabilis » qui signifie « à repousser comme un mauvais présage ». Mais qu'il peut aussi signifier, au sens premier, « qui inspire de l'horreur » et, par extension, depuis le XIIIème siècle, « très mauvais ».

 

Résumons donc : Christine Boutin se voit objet d'une plainte déposée par l'Internationale des Gays et Lesbiennes qui considère haineux et diffamant que la bigote de la République juge horrible qu'un homme couche avec un autre homme et qu'une femme vive, parce qu'elle aime ça, avec une autre femme. Sur ces entrefaites, le PS et l'UMP sont intervenus, eux qui ont sur ce sujet toujours été irréprochables. Par la voix de l'abbé Copé, l'UMP feint de se dire choquée et force sur la rime en « -able » en qualifiant les propos boutinesques de « insupportables, inacceptables, impardonnables ». Le PS, quant à lui, au moins aussi outré que sa sœur jumelle, en ces propos de la Mère Sup' voit l'expression « d'une haine qui n'a pas sa place dans la vie politique ». Ben tiens.

 

Le souci, cette fois-ci selon moi, étant que dans cette histoire tout le monde fait semblant : semblant de découvrir que Boutin déteste les gays, semblant de se choquer de propos finalement gentillets eu égard à ce qu'elle a déjà pu dire par le passé (et qu'elle ne manquera pas de dire encore), semblant de ne pas voir l'acception essentiellement religieuse du mot « abomination » employé par une ursuline ratée et, surtout, semblant de voir de la haine où il n'y a en fait que moyen de surfer sur une vague moralo-législativo-commerciale des plus répugnantes.

 

La haine, en ce XXIème siècle indigent, est fétiche devenue. On la révère sans discernement. On lui dresse des autels que l'on fleurit sans cesse. On la bichonne, on la chouchoute. On lui fait place de choix. Et gare à celui qui n'en fait pas de même ! Il est, sans détour, voué aux pires gémonies des adhérents au Syndicat de la Pensée Jolie et, surtout, il est condamné à vivre en hérétique, en hétérodoxe voire en renégat. Jusqu'à la nuit de temps, bien entendu.

Et comme pour tous les fétiches, il faut que cette haine-là rapporte aux sorciers.

 

Alors, parfois, et tant pis si ça coince, on l'invente. Et si on ne l'invente pas totalement, on y crie à la surmultipliée. A plusieurs, si possible. Histoire que tous ceux qui moquent les moutons d'un système qu'ils vomissent, à leur tour se fassent les moutons d'une haine qu'on leur dit de voir partout. Et ça marche !

 

Parce que, franchement, qu'a-t-il pris à l'inter-LGBT d'aller dénicher cet extrait d'une sombre interview -que personne n'avait lue- donnée par une sombre médiévale, à cheval entre Roman et Gothique, à un journal que personne ne connaît ? Si ce n'est pour remettre sous les feux de projecteurs qu'elle n'attendait plus celle qui avait déjà vécu les manifs pour tous comme une inespérée résurrection pour un mot prononcé qui, somme toute, à moins d'en trouver qui aient une sensibilité particulièrement à fleur de peau, ne fera tout de même pas date dans l'Histoire des haines ni régulières ni séculières d'un Monde en capilotade culturelle ?

Quel est donc ce besoin d'infantiliser ces communautés qui sont, en ce qu'elles sont, déjà un fléau dont nul ne sait si le pays se remettra un jour ?

Boutin a dit qu'elle trouve les gays abominables ? Est-ce nouveau ? Surprenant ? Inattendu ? Est-ce haineux ?

 

Franchement, à la fin, et merde, soyons honnêtes : est-ce haineux ? L'est-ce réellement ? L'est-ce fondamentalement ?

Non. Et chacun le sait.

Elle, de son côté, a dit cela parce qu'elle subodorait d'avance les réactions hostiles tout comme elle pressentait la publicité que cela lui ferait. Et tout en s'étant assuré au préalable auprès de ses avocats qu'elle pouvait le dire sans risquer de perdre devant un tribunal en cas de dépôt de plainte.

 

Dire que l'homosexualité est un péché abominable, est-ce inciter à la haine envers les homosexuels?

Bien sûr que non.

C'est juste se contenter d'être ridicule, grotesque et arriérée dans un pays qui se soucie comme d'une guigne et depuis déjà fort longtemps et de ce genre de concepts et de cette terminologie parfaitement surannée.

Voir de la haine chez Boutin, cela revient à la situer dans un siècle qui lui est étranger. Cela, en quelque sorte, revient à lui faire beaucoup trop d'honneurs. Cela revient surtout à la sortir d'un néant moral, temporel et conceptuel où elle n'aurait jamais dû cesser de croupir.

 

Et c'est idiot.

 

La haine et le fascisme ne sont pas partout où l'appartenance à la Gauche politique dicte qu'il faut les voir. La paresse ou la facilité d'esprit ne sont pas que des travers attribuables aux prétendus fascistes que la Gauche dénonce à tour de bras et de discours pour mieux éviter de parler du reste qui compte au moins autant voire plus. Or à force de dénoncer la haine ou le fascisme en tout ce qui nous est politiquement (plus ou moins) éloigné, on finit par décharner les mots eux-mêmes. Par les dénaturer. Par les évider.

On finit surtout par perdre de notre crédit. De ce crédit dont nous ne jouissons que déjà peu auprès du grand public.

 

Cette haine vue partout et chez tout le monde qui ne pense pas comme nous finit par devenir un gimmick tel qu'il décrédibilise totalement le discours, le rendant finalement inaudible.

 

Et, du coup, c'est Le Pen qui gagne.

 

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