Mais comment diable en est-on arrivé là ou la victoire assurée du Front National

« C'est un rapport qui marque un tournant dans les politiques d'intégration en France », stipule, et c'est sa première phrase, l'article de l'Express daté de ce vendredi 13 décembre. Tu m'étonnes, John ! C'est surtout la mise à mort définitive de la Loi de 1905. Cuite, recuite et surcuite, la Laïcité ! Fini, terminé, on remballe. On remballe et, surtout, on s'excuse presque d'avoir eu le toupet de la faire vivre pendant un peu plus d'un siècle.

 

Vu qu'elle était tellement discriminatoire... Ah, putain ! Le mot fourre-tout ! « Discriminatoire »... Et vas-y, avec ça tu t'excuses à vie d'être ce que tu es. C'est le volé qui demande pardon au voleur d'avoir accroché des tableaux de si mauvais goût dans son salon. C'est le gérant du camping qui s'excuse de trinquer au Pastis quand tous les autres sont au Muscadet. C'est Oradour qui demande pardon aux nazis.

 

« Discriminatoire », cette putain de trouvaille sémantique : chapeau au premier qui l'a sortie ! Il a gagné, à vie, le droit de voyager en première classe dans le wagon de la repentance. Celui qu'on impose désormais à la Nation de prendre, quoi qu'il arrive. C'est le seul de libre, de toutes façons. Et c'est surtout celui qui, direct, sans aucun arrêt, mène à la gare noire du Front National.

 

Rappelons donc le sens des termes. « Discriminatoire » signifie « qui tend à distinguer un groupe humain des autres, à son détriment ». Quant à « laïcité », elle renvoie à tout ce « qui est indépendant de toute confession religieuse ». Or les différents rapports (ils sont au nombre de cinq) remis au Premier Ministre distinguent la laïcité orthodoxe, celle jusque là appliqué au travers des différentes lois et circulaires, par trop discriminatoire aux yeux de ceux qui ont planché une énième fois sur la question, et la laïcité inclusive, c'est-à-dire celle qui ne dit pas son nom trop fort histoire de ne pas passer pour une mégère acariâtre, ancrée sur ses principes de vieille célibataire, à cheval sur le port des patins et les horaires du coucher.

Dans un jargon imbuvable, typique des énarques qui pensent pour nous et qui s'imaginent que plus ce sera grossement abscons plus ça passera, l'un des rapports explique que « Faire société commune (…) ne présuppose pas que ce qui fait le commun soit prédéterminé, pré-établi par la société majoritaire et ses élites mais au contraire soit le fruit d'un processus à la fois ascendant et descendant, fait de coopérations, de compromis, d'apprentissages réciproques, de confrontations pour in fine constituer le commun comme nouvelle forme d'universalité au bénéfice de tous ». Oui, je sais, vous aussi vous avez dû vous y reprendre à plusieurs fois.

 

En gros et pour résumer, faire société commune désormais va signifier une adaptation permanente aux nouveaux arrivants ou aux récemment arrivés. Ce ne sera nullement à eux de s'adapter parce que ça, les amis, c'est discriminatoire, ce sera à la société de s'adapter à eux et à leurs desiderata. Un peu comme des parents qui, pour éviter le procès, demanderaient à leur enfant si ce qu'ils exigent de lui en matière d'éducation lui convient. Pour ne pas le troubler. Une sorte de compromis permanent, quoi. Compromis confit en plates excuses si jamais l'enfant vient à juger que ses vieux sont trop exigeants.

 

« La laïcité est par principe le respect de la liberté de conscience de chacun » dit l'un des spécialistes interviewés.

D'accord. Donc si la conscience du chacun avec lequel on cause lui dicte de ne pas se mélanger aux femmes qu'il croise à la piscine et d'y aller à des horaires différents d'elles, de ne pas manger de porc à la cantine ou de ne pas se faire ausculter par un médecin s'il est un homme, on doit le respecter.

Au nom d'une nouvelle forme d'universalité au bénéfice de tous.

 Et, par pitié, ne venez pas, en commentaire, me reprocher que je stigmatise la communauté musulmane de France en prenant les exemples que je prends. D'abord, les Juifs non plus ne mangent pas de porc. Ensuite, ce sont les rapports, eux-mêmes, qui de fait, en disant ce qu'ils disent et en préconisant ce qu'ils préconisent, indirectement (enfin, si on veut...) le font.

On nous explique aussi que cela va être à l'Ecole républicaine de se coller, une fois de plus, à la pédagogie autour de cette universalité au bénéfice de tous. Et comme illustration exceptionnelle de la laïcité dans sa dimension de tolérance avant tout, de dogmatisme de l'acceptation, la vidéo qui accompagne l'article de l'Express fait s'exprimer un metteur en scène recruté par le Ministère qui fait jouer des mini-sketchs à des élèves de Seconde dans lesquels on leur demande, sous forme de jeux de rôle, de montrer combien ils sont capables de laïquement tolérer l'autre en leur faisant jouer des supporteurs de l'OM se confrontant à des supporteurs du PSG...

 

Bon, certes, on sait tous qu'il y a bien longtemps que l'Ecole a abandonné la Princesse de Clèves, elle-même foutrement moquée par Sarkozy, mais de là à venir expliquer la laïcité par le foot, il fallait quand même oser !

 

Comment en est-on arrivé là, s'interroge le titre de ce billet.

 

Par l'abandon, justement.

L'abandon des principes.

L'abandon des valeurs. Républicaines.

L'abandon des exigences, scolaires notamment, jugées, elles aussi, discriminatoires.

Par l'abandon du courage politique.

Par l'appauvrissement intellectuel des masses.

Par l'appauvrissement de l'Ecole et, de ce point de vue, la vidéo jointe à l'article de l'Express est sidérante de signification : à ces élèves de Seconde, on explique la laïcité en les faisant jouer un mauvais théâtre de gradins hypothétiques. Au lieu de passer par les textes, la réflexion, la philosophie. De la même manière, en 2007, un inspecteur venu animer un stage, nous avait dit, à mes collègues et à moi-même, que nos cours se devaient d'être « une agréable récréation ».

On n'apprend plus, en classe, on s'amuse. L'apprentissage est discriminatoire, sans doute.

 

L'un des rapports stipule que l'Ecole, entre autres, va devoir enseigner comment « se rallier à une conception inclusive et libérale de la laïcité, sensible à la fois aux contextes et aux conséquences de sa mise en pratique ».

 

En un mot, la mort de la laïcité. Pure et simple. Telle qu'elle était jusque là conçue. Et la victoire définitive de tous les communautarismes.

 

Donc celle, ne nous voilons pas la face, du Front National.

 

François Hollande et Jean-Marc Ayrault portent d'ores et déjà le poids d'une gigantesque responsabilité dans cette victoire-là qui se profile.

 


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