Lettre ouverte à Madame Najat Vallaud-Belkacem, Ministre de l'Education Nationale

Madame,

 

 

à vous qui n'êtes en poste que depuis quelques mois mais qui, à chacune de vos apparitions publiques, savez faire preuve d'un zèle inouï à présenter vos semblants de projets ou vos ersatz de décisions, vos colmatages de béances et autres ripolinages de façades comme des révolutions législatives aussi essentielles que fondamentales (« capitales » vous conviendrait sans doute mieux), j'adresse ces lignes en forme de « J'accuse ! » certes beaucoup moins zoléen dans le verbe et le talent mais pas moins vigoureux ni moins exaspéré.

 

Madame la Ministre, à nous, lecteurs historiques de Charlie Hebdo, citoyens impliqués, humanistes convaincus ou lambdas instruits, à nous, foule immense du 7 janvier au soir avant que le tout soit récupéré par vos acolytes et supérieurs, les événements récents ont laissé en bouche et en tête une tristesse amère que les années à venir auront peine à effacer.

Tristesse parce que, bien que le terme contienne en lui-même la faiblesse sémantique qui n'en permet d'exprimer que les contours de la puissance, ce qui est arrivé est infiniment triste et choquant.

Amère parce que cela n'aurait jamais dû se produire.

 

Vous n'êtes sans doute pas l'interlocutrice privilégiée d'un développement de l'argument géopolitique mais il vous faut savoir -et transmettez-le à qui de droit- que personne n'est dupe de la finalité du rassemblement dominical parisien décliné en une multitude de regroupements provinciaux. Comme toujours, les malfaisants qui sont aussi les puissants ont cherché à s'attribuer les faveurs du dumping émotionnel qu'ils ont eux-mêmes suscité à dessein d'en récupérer les retombées, même furtives et dénoncées. Les cinquante éminences ou prétendues telles présentes en début de cortège qui sont toutes les instruments de l'ogre capitaliste toujours plus avide et toujours plus cynique n'avaient rien à faire en ce lieu et à ce moment. Instruments de la démesure impérialiste affamée, jouets des financiers boulimiques, ils sont venus feindre une émotion qu'ils sont inaptes à ressentir.

 

Mais l'amertume ressentie et ici exprimée ne se limite pas à la dénonciation à grands traits de ces indécences gouvernementales incarnées, bras dessus, bras dessous, par les représentants des libertés bafouées jusque, parfois, dans leurs propres pays, et des avidités expansionnistes sans fin.

 

L'amertume ressentie et ici exprimée est à la hauteur de la tragédie vécue : elle est immense.

 

Cette lettre s'adresse à vous, Madame la Ministre, mais aussi à ces Inspecteurs, porte-voix fervents de vos circulaires à peu près et de vos décrets à moitié. De tous ces textes qui, depuis quinze ans, tentent sans y parvenir de masquer les aberrations institutionnelles et les incohérences de l'orthodoxie dont vous-même et vos diaphanes prédécesseurs êtes les successifs coupables et les alternatifs metteurs en scène au nom du dogme libéral qui exige que disparaisse la Culture au profit de la Distraction, que le Savoir s'efface derrière la Frivolité et que les Approximations soient érigées en règle au prétendu bénéfice de la multitude des apprenants.

 

Depuis l'an passé et c'est désormais officiel, les candidats au Baccalauréat, fantôme de diplôme, ne peuvent plus être sanctionnés sur la base d'une langue improprement maîtrisée : les fautes d'orthographe, de grammaire, de conjugaison et de syntaxe mais aussi les contresens et les faux-sens, tout ce qui fait qu'une Idée peut s'exprimer en étant entendue, qu'une langue est comprise ou à tout le moins compréhensible, qu'un discours fait sens et que l'intelligence a sa place, depuis l'an dernier, donc, ces candidats-là ne peuvent plus être sanctionnés sur la base d'aucune de ces impropretés. Il était d'usage que, depuis longtemps déjà, nos inspections respectives par le biais de circulaires tacites nous mènent à fermer les yeux sur les délires langagiers et à valoriser les invraisemblances discursives au nom de la sacro-sainte égalité d'apparat . Depuis juin 2014 et les résolutions de votre fugace devancier, c'est officiel. Vous n'avez, bien entendu, pas dénoncé ni modifié cela.

 

L'Université française, partant, est contrainte depuis de nombreuses années déjà d'imposer à ses impétrants des cours de remise à niveau sous peine de pas pouvoir valider les diplômes. Les BTS et IUT en font de même.

 

Madame la Ministre, vous dirigez un ministère qui a depuis trop longtemps abandonné les champs culturels et formatifs au profit de la facilité du récréatif. Nos élèves ne viennent plus à l'Ecole de la République pour apprendre à connaître, ils y viennent pour apprendre à se divertir. Parce que l'Ecole, sous l'influence d'une psychosociologie démagogique, est associée à ce trauma indépassable dont il faut éloigner les enfants fragiles.

 

Madame la Ministre, les enfants de notre République ne peuvent souffrir d'aucune fragilité parce que l'on serait exigeant avec eux. Le populisme facile vous pousse, vous-même et vos prédécesseurs, à commettre des contresens tragiques (pour lesquels, rassurez-vous et tant que vos circulaires domineront le champ politique, vous ne risquez aucune sanction).

Les enfants de notre République ne sortiront -en ne sortent, nous sommes, affligés, de plus en plus nombreux à le constater chaque année- de cette Ecole fragilisés que parce qu'on aura jugé qu'il faut leur épargner la Culture et les exigences qu'elle implique ou présuppose au prétexte que la Princesse de Clèves n'est d'aucune utilité au cours d'un entretien d'embauche.

C'est cette philosophie de l'abandon culturel au profit de l'immédiateté commerciale qui tuera ces enfants perdus. Elle a d'ailleurs déjà commencé à les tuer.

 

La fragilité, ce sont vos circulaires à peu près et vos décrets à moitié qui l'instituent. Et c'est vous qui êtes comptable, ainsi que tous vos insignifiants prédécesseurs, de la fragilité sociale qui en découle. Et des aberrations assassines qu'elle engendre.

 

Madame, à travers vous, je tiens à saluer avec mépris l'inspecteur qui, en 2010, m'a officiellement reproché « d'accorder une place disproportionnée à la Culture pendant [mes] cours ».

 

 

 

 

 

 

 

 

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