Les sacrifiés du destin national

"Nous pouvons dire que ses documants font l'éloge du système démocratique et combien il est important de le préservez. Ont rappeler notement que l'Argentine et le Chilie on été des pays marqué par des régimes totalitaire et pour ne pas redoublez l'expérience de ces dictatures, c'est deux documants nous sensibilises et nous montre les biens fées d'un régime démocratique".

Cette "phrase", recopiée telle quelle et rien que pour vous comme je l'ai trouvée dans une copie de Baccalauréat, série ES, langue vivante 1 (pour ceux qui l'ignoreraient encore, les candidats ont désormais, lors des épreuves de langues, orales ou écrites, une bonne partie des examens à rédiger en français), devait être notée sur 2. Selon les critères de notation que l'on nous impose, le candidat, qui a pondu ce que vous venez de lire, a eu 2 à la question posée. De quoi faire s'étrangler toutes celles et tous ceux qui en seraient encore à considérer qu'écrire en une langue propre fait sens. Or l'Inspection (mérite-t-elle sa majusucle?), à grand renfort de stages annuels, comme une propagande huilée dont le ressort principal est la répétition jusqu'à l'abrutissement du propagandisé, nous explique doctement qu'il ne nous appartient pas, professeurs de langues que nous sommes, d'évaluer celle qui s'appelle "français". D'ailleurs, on ne nous permet plus non plus d'apprécier celle que nous enseignons puisque, les corrigés-types sont très clairs, "toutes les fautes seront banalisées". On nous demande également de ne pas tenir compte des contresens. Ni des faux sens. Pas plus que des ponctuations non respectées.

Cette année de corrections d'examen est agrémentée de tout un tas de petits plus affriolants dans la mesure où, à l'épreuve de langue vivante 1, par exemple -et je viens à peine de terminer mes corrections donc c'est tout frais dans ma mémoire- aux candidats qui sont enjoints de répondre aux deux questions de la partie "Expression écrite", si l'on s'aperçoit que parmi eux se trouvent des maladroits qui n'auraient pas bien lu la consigne (pourtant écrite en caractère gras et soulignée) et n'auraient répondu qu'à une seule des deux questions -ce qui fut le cas d'à peu près le tiers des copies par votre serviteur corrigées ce jour- il nous est explicitement demandé de ne pas les sanctionner et de considérer que la seule réponse qu'ils ont apportée devra être notée sur 15 et non plus sur 10. En clair, puisque chaque grille de notation que l'on nous fournit est graduée de 0 à 10 selon des critères très précis, cela signifie que si nous décidons d'accorder, par exemple, 13,5 à la seule question traitée alors qu'il y en a normalement deux, le candidat qui n'aura répondu qu'à une seule des deux questions imposées, reçoit en cadeau 3,5 points pour quelque chose à quoi il n'a pas répondu et pour une rédaction qu'il a omis de faire.

Les collègues d'Histoire-Géographie, à ce qu'il m'a été rapporté ce matin par une camarade de "jeu" écoeurée (je n'ai pas pu vérifier pour l'heure mais j'ai fichtrement tendance à la croire sans réserve) semblent avoir reçu un courrier de leur IG les incitant, étant donné "l'excellence de nos élèves" (il semblerait que ce soient les termes employés), à ne pas noter en-dessous de 12.

Que vont devenir ces actuels élèves qui vont quitter l'Enseignement Secondaire avec en poche un diplôme qui ne vaut rien et en tête des approximations de tous ordres perpétuellement valorisées pour leur donner l'illusion qu'ils sont des sachants exceptionnels? Quels futurs étudiants seront-ils, eux qui ne sont capables de maîtriser aucune langue correctement et pas même la leur propre? Eux qui auront toujours tout confondu, jamais su rien analyser avec finesse, commenté sans savoir organiser les moindres idées, sans savoir rien argumenter, sans connaître les fondamentaux avec le minimum de rigueur que cela requiert mais auxquels on aura toujours fait croire que ce qu'ils écrivent ou rédigent à l'instar de la phrase en exergue de ce billet trouvée ce matin dans une copie similaire à toutes les autres que j'ai eues en main, vaut qu'on les gratifie de la totalité des points accordables?

Quel est le but de la manoeuvre institutionnelle?

Quel est-il, ce but, si ce n'est de s'assurer, dans un avenir proche et puis plus lointain car il n'y aucune raison que cette mascarade cesse un jour tant que nous, enseignants, aidés des parents qui doivent savoir comment les choses se passent, aidés des élèves, aussi, qui doivent comprendre qu'ils sont victimes d'un effroyable mépris par les tenants du pouvoir et que les facilités qu'on leur fait ne sont nuls cadeaux -ou alors affreusement empoisonnés-, quel est-il, donc, ce but, si ce n'est celui de s'assurer la mainmise suprême par les tenants susmentionnés sur des esprits formés à la va-comme-je-te-bouscule-dans-l'escalier-du-troisième-sous-sol? Sur des esprits tellement mal ou tellement pas formés que les tenants que nous disons sont convaincus que ces esprits-là, au moins, ne revendiqueront jamais rien et seront incapables de concevoir la moindre résistance parce que, par exemple, l'Histoire de la Résistance, ils n'auront jamais su ce qu'elle était ou à quoi elle rimait.

La domination par l'ignorance organisée, voilà ce que l'Ecole produit désormais.

Plus aucune faute qui n'est sanctionnée, plus aucun contresens qui n'est relevé, plus aucune ponctuation attendue, des notes au-dessus de la moyenne qui nous sont préalablement et subtilement suggérées, une valorisation de tout à tout bout-de-champ dont on nous rappelle qu'elle doit être le premier critère de toute notation: la voilà, l'Ecole de vos enfants.

Cela paraîtra peut-être anecdotique à certains d'entre vous. Je fais partie de ceux qui considèrent que cela ne l'est en rien.

Sur les 54 élèves de Terminale dont nous avons eu la charge cette année dans mon lycée, mes collègues -parmi ceux qui veulent bien regarder la réalité des faits en face- et moi-même savons déjà que, au bas mot, la moitié d'entre eux ne pourra pas suivre les études supérieures qu'ils ont choisies sans motivation. Le public auquel nous sommes confrontés est un public aisé dont les parents, s'ils constatent que l'échec sera rapidement patent, ont les moyens de payer des semestres à 10000€ dans des écoles ou des universités privées. Mais qu'en est-il des autres? De ceux qui ne sont pas nés sous des cieux aussi favorables?

J'ai de plus en plus de mal à supporter le massacre institutionnalisé de cette grande braderie de la connaissance, du savoir et de la formation intellectuelle. Mes billets sur le sujet sont nombreux mais je n'ignore pas qu'ils sont d'une portée très limitée. Nous sommes quelques collègues encore à ne pas désarmer et à continuer, au sein de nos cours, de porter l'accent sur la Culture. Mais, dans les faits, cela aussi n'est que de peu d'écho: les élèves actuels, depuis qu'ils sont à l'école, ont depuis toujours été les cibles de cette philosophie (peut-on l'appeler ainsi?) mortifère de l'approximation plébiscitée et de la valorisation des acquis qui n'en sont pas au profit de cette fumisterie magistrale qui consiste à vouloir rendre l'apprenant acteur de son savoir.Or l'élève-acteur de son savoir cela signifie, en clair, et même les inspecteurs le disent en ces termes, qu'il doit s'amuser en classe. 

Du moment qu'il s'amuse et même si tout le reste qui est censé s'appeler apprentissage n'est constitué que de foireux à-peu-près, ce n'est pas bien grave; au moins, paraît-il, on s'assure ainsi qu'il ne subira, en milieu scolaire, aucun traumatisme. Car, ceux qui me suivent parfois, savent que c'est le maître-mot de ceux qui pensent pour nous: apprendre à l'école représente un trauma gigantesque dont il faut pouvoir s'assurer que l'élève sera au maximum épargné.

Se sentir complice de ce système même si, en marge, nous sommes quelques-uns à "résister" avec nos petits bras, est épuisant. Déprimant aussi. Plus les années passent, plus l'écart se creuse entre ce qu'il était encore possible de faire, dans notre mérier, il y a quelques années -et qui avait du sens- et ce qui est faisable aujourd'hui. 

Ce énième billet à l'adresse de, peut-être, quelques parents qui le liront et, peut-être aussi, le feront lire à leurs enfants.

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