Le fabuleux destin rhétorique d'Education Nationale

L'article L111-2 du Code de l'Education modifié par la Loi 2013-595 du 8 juillet 2013 indique ceci : « Tout enfant a droit à une formation scolaire qui, complétant l'action de sa famille, concourt à son éducation.

La formation scolaire favorise l'épanouissement de l'enfant, lui permet d'acquérir une culture, le prépare à la vie professionnelle et à l'exercice de ses responsabilités d'homme et de citoyen. Elle prépare à l'éducation et à la formation tout au long de la vie. Elle développe les connaissances, les compétences et la culture nécessaires à l'exercice de la citoyenneté dans la société contemporaine de l'information et de la communication. Elle favorise l'esprit d'initiative. Les familles sont associées à l'accomplissement de ces missions.

Pour favoriser l'égalité des chances, des dispositions appropriées rendent possible l'accès de chacun, en fonction de ses aptitudes et de ses besoins particuliers, aux différents types ou niveaux de la formation scolaire.

L'Etat garantit le respect de la personnalité de l'enfant et de l'action éducative des familles ».

Vous l'aurez lu, comme moi, et il est inscrit dans le marbre législatif national que l'une des missions ou attributions auto-assignées de l'Education Nationale est de développer les connaissances, les compétences et la culture nécessaires à l'exercice de la citoyenneté dans la société contemporaine de l'information et de la communication.

Noble mission et tout aussi noble attribution.

Maintenant, poursuivons : qu'est-ce qu'une compétence ? En droit, le Robert (oui, je sais, j'ai l'obsession du dictionnaire) indique qu'il s'agit de « l'aptitude reconnue légalement à une autorité publique de faire tel ou tel acte dans des conditions déterminées » tandis que le même Robert stipule qu'en linguistique, elle est, cette compétence, « un savoir implicite grammatical et lexical intégré par l'usager d'une langue naturelle et qui lui permet de former et de comprendre dans cette langue un nombre indéfini de phrases jamais entendues ». Le sens courant, enfin, dit qu'il s'agit d'une connaissance approfondie en un domaine précis.



Sentant confusément qu'à ce stade de la lecture vous vous demandez où veut en venir celui qui rédige, le moment est venu d'être éclairant : relisant, ces dernières heures, les notes prises au cours d'un stage de formation intitulé « Constitution d'une séquence en cycle terminal » faisant suite lui-même à un précédent (s'étant déroulé l'an dernier) baptisé « Les nouvelles modalités de l'examen » au cours duquel mes collègues et moi-même avions été sommés de retenir qu'il convenait désormais de « banaliser » toutes les fautes, fussent-elles de grammaire, d'orthographe, de syntaxe ou de conjugaison, voilà que cette année l'inspecteur en mission nous a doctement expliqué -je l'ai retrouvé mentionné dans mes notes- qu'un exercice de rédaction par les élèves ne pouvait plus souffrir, non plus, de sanctions liées à un éventuel contresens ou faux-sens commis par eux.

Mieux, Monsieur l'inspecteur nous a expliqué, sans rire, qu'à partir du moment où le contresens opéré « n'altère pas le sens global de la production », il ne peut être tenu pour une raison suffisante à une détérioration de la note finale. Rappelons à toutes fins utiles qu'une note est désormais, et depuis quelques années déjà, synonyme de trauma post partum insurmontable. Ou ante mortem, comme on veut. L'Ecole ayant, enfin !, été reconnue pour ce qu'elle est et a dans le fond toujours été à savoir une usine à fabriquer des commotions dont personne, jamais, ne se remettra, il a été décidé en haut lieu que si elle doit être vouée à fabriquer quelque chose, que ces choses-là ne soient alors plus que des approximations valorisées à l'envi car, tout de même, c'est beaucoup plus apaisant. Il ne s'agirait pas que l'Education Nationale se fasse un jour assigner en référé pour choc psychologique violent ayant entraîné une incapacité permanente ou pour crime d'exigence contre l'Humanité. Cela ferait mauvais genre.



Or depuis l'an dernier et c'est officiel (cela nous est d'ailleurs rappelé, aux examinateurs de fin d'année, sur les corrigés-types que nous recevons), écrire en une langue impropre ne peut plus et ne doit plus être sanctionné.

Cette année, petit supplément d'âme aussi subtilement que discrètement apporté, le contresens et le faux-sens non plus ne peuvent plus donner lieu à récrimination.

Donnons donc un exemple précis de ce que ces modalités nouvelles et savamment mises en place signifient. Imaginons un sujet d'Histoire-Géographie qui poserait la question suivante : « comment s'appelle l'homme politique français, figure majeure de la Seconde Guerre Mondiale, qui a pris le pouvoir en 1958 ? ». Si la réponse est : « L'homme politique qui à accédait au pouvoir en France en 1958 et Pierre de Gaule, dirigent du parti comuniste », le correcteur, une fois passé l'infarctus du myocarde subséquent du choc provoqué par l'aberration de la réponse, sera sommé car il le lui sera signifié tel quel dans le corrigé-type, de valoriser le «De Gaulle » (même mal orthographié) écrit dans la réponse à l'exclusion de tout le reste qui n'a aucun sens.

Rappelons à présent ce que nous écrivions au début : le Code de l'Education précise que cette dernière «développe les connaissances, les compétences et la culture nécessaires à l'exercice de la citoyenneté dans la société contemporaine de l'information et de la communication ».

Le problème, et il est loin d'être minime selon moi, est que tout, absolument tout dans les faits, concrets, de la pratique au quotidien de l'enseignant lambda, numéro de matricule parmi les numéros de matricule, va dans le sens radicalement opposé à l'ambition affichée de la lettre et de l'esprit de la Loi.

Comment, donc, de la sorte, faire d'un adolescent, adulte en formation, un citoyen et, plus encore, un homme accompli si l'Institution censée contribuer à cet accomplissement exige de ses représentants-formateurs qu'au nom d'un prétendu équilibre psychologique de l'apprenant qui ne doit surtout pas se sentir agressé par le semblant de connaissances qu'on cherche à lui faire acquérir, qu'ils ferment les yeux et pire encore qu'ils valorisent ce qui n'est, en permanence, qu'approximations, à peu près et vagues aperçus ?

Comment ne pas percevoir dans cette dogmatique et généralisée bienveillance (le mot-clé à l'infini asséné par nos autorités de tutelle) la volonté sournoise de former des citoyens de seconde zone ?

Des citoyens au rabais dont on n'aura eu de cesse, durant les quinze années que dure leur formation académique de base, que de valoriser les inexactitudes, les erreurs induites ou les fautes énormes au motif que, si on les sanctionnait, la faiblesse psychologique prendrait le pas sur la force de l'homme (réellement) instruit. Et donc sur celle du citoyen éclairé.

Savoir écrire en une langue solidement construite, argumentée, raisonnée et comprise ne relève d'aucune coquetterie élitiste jalousement (et anachroniquement) arrimée au souvenir archaïque d'une époque florissante. Une langue dominée signifie une pensée maîtrisée. Un intellect armé. Un esprit édifié.

Il est scandaleusement absurde et presque criminel de concevoir que la pensée n'a nul besoin de la langue pour se révéler, qu'elle peut s'en passer comme d'un artefact accessoire.

Il est tout aussi absurde et criminel de vouloir faire accroire que ne pas savoir que De Gaulle n'était pas communiste ne change rien à l'appréhension du Monde tel qu'il se présente.

Un Monde avec sa violence, sa dureté, son injustice dont il est tout aussi ridicule et illusoire de vouloir soi-disant protéger au prix de petits arrangements démagogiques avec -entre autres- la réalité historique qui a évidemment besoin d'être sue, comprise et maîtrisée pour être affrontée avec les outils nécessaires à son analyse, à son entendement et à l'éventuel désir, connaissant le passé et sachant précisément ce qu'il est, de vouloir agir sur le présent en lui imprimant une dynamique nouvelle, un élan autre ou une marque différente.

Il ne peut y avoir de construction citoyenne ni d'édification humaine valides adossées à une formation académique approximative et qui ne valorise jamais plus que les approximations.

La volonté politique sournoisement dissimulée derrière ces directives aberrantes est bien là qui est celle de vouloir, sans le dire et osant même prétendre le contraire, acheter la paix civile au prix -fort- d'une déconstruction et d'un appauvrissement assassins.

Il y a fort à parier que le résultat de tout ce gâchis soit à l'avenir inversement proportionnel à l'effet pacificateur escompté.



 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.