Le pari du populisme et la victoire sur la bêtise

Je serais Marine Le Pen, le reportage diffusé hier soir par France2 dans le cadre de l'émission « Envoyé Spécial » qui traitait de la nouvelle dynamique militante du Front National qu'elle dirige de main de matrone funambule, contrainte de veiller en permanence -tant que l'Elysée n'est pas gagné- au douloureux équilibre entre « les historiques », exilés, pour beaucoup, vers des groupuscules ou des ligues dont l'extrémisme avéré et proclamé les rassure et que le dogme désormais trop mièvre imposé par la nouvelle direction pour cause d'éligibilité a fini de déprimer, entre ces historiques-là, nostalgiques du IIIème Reich, miliciens spleenétiques, négationnistes exacerbés, antisémites éructant ou catholiques enragés qui n'ont jamais digéré Vatican II ni la suppression du rite tridentin, et les nouveaux, fruits de leur époque indigente, à la science politique décharnée, revanchards primaires, sans culture et sans passion, je serais cette Marine là, donc, le reportage diffusé hier soir par France2 m'aurait laissée totalement affligée.

 

Et la raison première de mon affliction a posteriori trouverait sa source en la personne de Anne-Sophie Leclere, candidate investie (et finalement désinvestie pour cause de reportage diffusé hier, précisément) dans les Ardennes qui, hélas pour elles, n'auront pas produit que Rimbaud. Mais plus encore qu'elle et ses comparaisons Garde des Sceaux-simiesques d'abord déniées et finalement reconnues à demi-mots, plus encore que ses recrutements au pas de charge dans des cages d'escalier populaires, plus encore que ses éléments de langage mal assimilés, ce sont les saillies régurgitées par son délicieux mari qui m'auraient laissé pantoise, m'invitant, peut-être, à me dire que ma stratégie d'investitures « anti élite » a possiblement atteint ses limites.

 

Et pourtant.

 

Je ne suis pas Marine Le Pen ; Dieu ou plutôt Marx, merci. Je suis cependant affligé. Mais sans doute pas elle ou pas pour les mêmes raisons.

Je soutiens le Front de Gauche, je milite pour lui, j'ai une forme d'admiration (raisonnée, raisonnée...) et de respect pour Mélenchon et l'élégance, la force, les références de ses discours. Pour l'intelligence du bonhomme. Pour la hauteur de sa dialectique.

Pourtant, force est de constater que, politiquement au moins, l'intelligence n'est pas payée de retour. Pas plus que la Raison.

Pourtant, même s'il est difficile d'imaginer que Marine Le Pen ait pu être spirituellement séduite par le couple de zébus suivi par France2, politiquement au moins, bien qu'en ayant désavoué publiquement la représentante féminine pour nécessité de ripolinage bien connue, elle aura pu comprendre et constater que la stratégie payante est -hélas- la sienne.

Absolument tous les commentaires entendus dans ce reportage, des bouches de ce couple affligeant ou des badauds interrogés au hasard, allaient dans le même sens : il y a trop d'étrangers en France, on n'est plus chez nous, qu'ils retournent chez eux.

Florian Philippot peut faire semblant de déplorer une « erreur de casting », il ne déplore pas tant les propos tenus par la désormais ex-candidate du FN dans les Ardennes que le fait qu'elle n'ait pas compris que, publiquement, il ne lui était pas possible, en quarante minutes de reportage, de défaire ce qui a pris des années aux têtes pensantes du Front National à construire : l'illusion. L'illusion de la normalité, l'illusion de la démocratisation, l'illusion d'un sain ancrage dans la République.

Ce qu'a dit Anne-Sophie Leclere devant les caméras de France2 ne peut en aucune manière avoir heurté la conscience de Marine Le Pen, nourrie depuis toujours aux mamelles de la xénophobie la plus crasse et la plus convaincue ; ce qui a heurté Marine Le Pen, c'est que Anne-Sophie Leclere ait fait un accroc -mais qui sera vite effacé de la mémoire collective- regrettable au tacite contrat de neutralité discursive qui la liait au FN et à sa stratégie de polissage bidon.

Marine Le Pen a expressément besoin de recruter des gens qui soient au minimum capables de comprendre que, tant qu'elle n'est pas élue à la tête de l'Etat, il est strictement interdit aux candidats qui la soutiennent et se présentent sur ses listes de dévier de la ligne définie par elle d'enjolivement rhétorique. Une fois le FN élu et en définitive position de force, alors ils pourront se lâcher et ils se lâcheront d'ailleurs sûrement.

En attendant, l'intelligence politique de ses candidats doit résider essentiellement dans leur capacité à cultiver le leurre et entretenir le mirage.

 

Le pari du populisme est à ce prix. La victoire sur la bêtise, comme celle de Anne-Sophie Leclere et de son mari, permettra le triomphe de la méchanceté. De la haine. De dégoût. De l'obscurité.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.